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Les juifs de France, oubliés de l’Histoire ?

Les juifs de France, oubliés de l’Histoire ?

Quand les sites juifs anciens refont surface -

Des fouilles menées ces dernières années ont permis de découvrir nombre de sites juifs en France et dans toute l’Europe

Pour Paul Salmona, directeur du développement culturel et de la communication de l’INRAP, il existe un « déni collectif » vis-à-vis de l’histoire des communautés juives médiévales en France. A ses yeux, l’archéologie peut ainsi « remettre en cause le fantasme d’une France historiquement chrétienne et homogène ». Voici un entretien avec France 2 :

Dans une récente tribune du Monde, vous estimez qu’il y aurait un « déni collectif » vis-à-vis de l’histoire des communautés juives médiévales en France. Pourquoi ?

De par mes fonctions à l’INRAP, je suis tombé ces dernières années sur de nombreux dossiers de fouilles, principalement préventives, qui mettent au jour ou approfondissent la connaissance de sites du judaïsme médiéval : à Cavaillon, Châlons-en-Champagne, Châteauroux, à Ennezat (Puy-de-Dôme), Lagny (Seine-et-Marne), Montpellier, Metz, Orléans, Rouen, Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme), à Trets (Bouches-du-Rhône)… Le domaine est peu documenté en archéologie, l’ouvrage de référence de Bernhardt Blumenkranz datant déjà de 1980. Avec Laurence Sigal-Klagsbald, directrice du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, l’idée a alors germé d’une approche globale de ces recherches et d’un colloque, notamment pour sensibiliser les archéologues à l’importance de ce domaine.

En le préparant, nous nous sommes demandé pourquoi l’histoire des communautés juives médiévales est aussi peu présente dans l’histoire de France. Par comparaison, en Espagne, celle de la présence juive est beaucoup mieux assumée par la nation : l’expulsion de 1492 y est une date charnière. D’une manière générale, la question y est beaucoup mieux prise en compte, de nombreux sites sont mis en valeur comme à Tolède, Barcelone, Gérone ou Cordoue, mais aussi dans de petites villes comme Lucena, en Andalousie.

Et en France ?

Les juifs ont été nombreux jusqu’aux expulsions de 1182, 1306, 1322 et 1394 (1501 en Provence). Une communauté a continué à vivre sous la protection papale dans le Comtat-Venaissin. A Bayonne et Bordeaux réapparaissent, à partir du XVIe siècle, des juifs chassés d’Espagne et du Portugal. Une dérogation leur sera accordée à Metz, où une communauté reviendra dans la ville pour les fournitures aux armées. Pour le reste de la France, il faut attendre 1791 et l’émancipation des juifs par la Constituante pour qu’ils retrouvent droit de cité dans l’ensemble de notre pays.

Les recherches universitaires dans l’Hexagone ont produit des connaissances importantes, notamment sous l’égide de la Nouvelle Gallia Judaica (CNRS) (1). Mais ces travaux sont mal connus du public. Leurs résultats sont absents des manuels scolaires. Et sont souvent « zappés » dans les ouvrages généraux d’« histoire de France », même les plus volumineux. Regardez, par ailleurs, deux récentes expositions du Louvre consacrées au Moyen Age : « Paris 1400 : les arts sous Charles VI » en 2004, et « La France romane au temps des premiers Capétiens (987-1152) » en 2005. Elles ne présentaient aucun objet juif ! Pourtant, ils existent : la Bibliothèque nationale de France, par exemple, conserve de somptueux manuscrits hébraïques. Dans ces deux expositions, il n’est de France médiévale que chrétienne…

Les communautés juives au Moyen Age ont pu compter jusqu’à 100.000 âmes à la fin du XIIe siècle. Elles ont abrité en leur sein des personnalités aussi prestigieuses que le rabbin rabbin
rabbins
Erudit, on obtient le titre de Rabbin de trois autres rabbins. Dans le Mouvement Massorti il existe 4 séminaires rabbiniques de part le monde. Les rabbins Massorti ont un Master en études juives.
troyen Rachi rashi
Rachi
Rabbin médiéval, Chlomo ben Yitshak, vécu en France du nord (1040-1105). Premier commentateur systématique du Tanakh et du Talmud
(un Champenois !), célèbre pour ses commentaires de la Bible et du Talmud Talmud "Enseignement", ensemble littéraire comprenant la Michna de l’époque tannaïtique (3e siècle) et la Guemara (4-5e siècle), discussions des amoraïm à propos de la Michna. Le Talmud babylonien est à la base de tout le développement ultérieur de la loi juive. Le Talmud de Jérusalem fut terminé en Israël quelques génération plus tôt que le Talmud Babylonien.

Le Talmud représente l’ouvrage de base du judaïsme rabbinique.
. Rachi rashi
Rachi
Rabbin médiéval, Chlomo ben Yitshak, vécu en France du nord (1040-1105). Premier commentateur systématique du Tanakh et du Talmud
a rassemblé un thésaurus de 5 000 mots qui constitue le premier témoignage de l’ancien français, bien avant celui de son compatriote Chrétien de Troyes !


Quelle conclusion en tirez-vous ?

Que dans l’histoire de France, encore aujourd’hui, les juifs du Moyen Age ne sont toujours pas considérés comme ayant appartenu à la communauté nationale, même si cette notion est bien évidemment anachronique. Leur expulsion devrait être abordée comme un évènement majeur, aussi important que la croisade des Albigeois ou la révocation de l’édit de Nantes…

Le brûlement du Talmud Talmud "Enseignement", ensemble littéraire comprenant la Michna de l’époque tannaïtique (3e siècle) et la Guemara (4-5e siècle), discussions des amoraïm à propos de la Michna. Le Talmud babylonien est à la base de tout le développement ultérieur de la loi juive. Le Talmud de Jérusalem fut terminé en Israël quelques génération plus tôt que le Talmud Babylonien.

Le Talmud représente l’ouvrage de base du judaïsme rabbinique.
à Paris en 1242 sous Louis IX (Saint Louis !) est un autodafé d’une violence symbolique inouïe, témoin de l’émergence d’une intolérance nouvelle. Un évènement qui devrait être un jalon de notre histoire culturelle, aussi sinistre en soit le souvenir !

Dans les ouvrages généraux d’histoire, même les plus récents, la présence de ces communautés n’est abordée qu’a travers les lieux communs comme leur rôle dans le crédit ou à travers les massacres qu’elles ont subi lors de peste de 1348. Rien sur leur dispersion sur le territoire (on retrouve des traces de leur présence jusque dans la toponymie de petits bourgs ruraux), rien sur leur insertion dans la société médiévale, rien sur la grande école talmudique champenoise, rien sur le foisonnement scientifique languedocien…

Exemple de lieux communs et de représentations approximatives : le texte d’une plaque commémorative apposée à Fécamp (Seine-Maritime), dans la rue Louis Caron, ancienne rue aux Juifs. Je cite : « Rue aux Juifs - Au Moyen Age, à travers l’Europe, la population juive en exil vit à l’extérieur du centre-ville (réservé aux catholiques) ». Si l’on en croit cette plaque, les juifs seraient « en exil » alors qu’on retrouve leurs traces en France depuis l’Antiquité. Ils auraient vécu « à l’extérieur du centre-ville réservée aux catholiques ». Rien n’est plus erroné ! Comme on le sait et comme le rappellent les fouilles, les quartiers juifs étaient toujours installés à l’intérieur des quartiers les plus anciens des villes. Et on trouve de telles juiveries dans presque toutes les cités médiévales jusqu’à l’expulsion de 1394. De plus, à l’époque, on ne peut pas encore parler de catholicisme, la Réforme n’ayant pas encore eu lieu…

Comment expliquez-vous cette situation ?

Je n’ai pas de réponse. Les juifs médiévaux (et les autres minorités) collent mal avec le « roman national » d’une France admirable, déjà en devenir dans la Gaule, avec ses grandes heures et ses figures emblématiques – Clovis, Charles Martel, Saint Louis, Jeanne d’Arc, Bayard… – dont le Lavisse fournit l’archétype. C’est la thèse de l’historienne Suzanne Citron dans son ouvrage « Le Mythe national » (2).

Ce qui est incompréhensible, c’est qu’aujourd’hui encore nombre d’historiens fassent l’impasse sur cette question, qui reste affaire de spécialistes. Apparemment, ils connaissent mal l’existence de cette présence juive médiévale. Par conséquent, ils ne lui attribuent pas d’importance et ne la prennent pas en compte dans leurs travaux. Ce qui, au bout de la chaîne, entretient l’ignorance…

En mettant au jour de très nombreux sites du judaïsme médiéval, l’archéologie vient prolonger les travaux des historiens et provoque un véritable « retour du refoulé ». Elle rappelle un passé occulté dans la mémoire collective. Elle inscrit de façon concrète cette présence disparue dans l’espace urbain (synagogues, bains rituels, quartiers…). Elle peut ainsi contribuer à réinscrire l’histoire juive dans l’histoire de France et remettre en cause le fantasme d’une France historiquement chrétienne et homogène.

Messages

Les juifs de France, oubliés de l’Histoire ?

Tout à fait.
C’est d’ailleurs symptomatique, il me semble, que c’est un historien américain, Norman Golb de l’oriental institute de l’université de Chicago, qui a publié, par exemple, des recherches poussées sur le moyen-âge juif en Normandie qui mettent en évidence des conditions de vie tout sauf marginales.

http://oi.uchicago.edu/pdf/moyen.pdf

Et la liste des toponymes juifs - loin d’être complète - montre qu’il y aurait tant de choses à découvrir et à mettre en valeur .... !

http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_toponymes_juifs_en_France

Je profite de l’occasion pour vous remercier pour la très qualité de ce site que je consulte souvant.

Cordialement
E.S.

Les juifs de France, oubliés de l’Histoire ?

.... en complément d’information ...
Le patrimoine juif médiéval en France : entre histoire, archéologie et tradition orale
Publié le mercredi 27 janvier 2010 ·
Mis à jour le jeudi 16 septembre 2010
Archéologie du judaïsme en France et en Europe
Conférence de Danièle Iancu-Agou, CNRS, Nouvelle Gallia Judaica
http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Ressources-multimedias/Conferences-et-colloques/Archeologie-du-judaisme-en-France-et-en-Europe/p-8815-Le-patrimoine-juif-medieval-en-France-entre-histoire-archeologie-et-tradition-orale.htm

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