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Lèpre et parole

Lèpre et parole

Metsora -

Pendant deux longs chapitres (Lévitique 13 et 14), la Bible nous parle d’une étrange maladie qui touche aussi bien la peau de l’homme, que ses vêtements et même les murs de sa maison : la tsaraat !

On a malencontreusement traduit ce mot par la « lèpre » en français, alors que cette maladie n’a rien à voir avec la lèpre, et reste pour les médecins une énigme.

Ce qu’il nous faut remarquer, c’est que cette maladie s’inscrit très précisément dans les points de contact de l’homme avec l’extérieur : sa peau, son vêtement, les murs de sa maison. Comme s’il s’agissait avant tout d’une maladie du contact, le symptôme d’un dysfonctionnement de la relation entre l’homme et son environnement physique (peau), social (vêtement) ou politique (mur).

C’est pourquoi, lorsque ces symptômes apparaissent, on ne fait pas appel au médecin, mais au prêtre (Cohen  ) qui était à cette époque le spécialiste par excellence de la médiation et de la relation, entre Dieu et l’homme bien sûr, mais donc aussi du même coup, entre l’homme et son prochain. Ce n’est donc pas une maladie au sens propre, mais plutôt un malaise ou un mal-à-dire.

C’est ce que nous enseignent les rabbins   en jouant sur les mots : metsoura (« lépreux ») viendrait en fait de motse-ra, « ce qui sort le mal ».

La tsaraat serait donc un mal qui sort et s’exprime au niveau physique, vestimentaire ou architectural, parce que quelque chose au niveau de la parole se serait mal dit, et aurait abouti à un mal-dire, à une médisance ou à un maudire par rapport à autrui. Car toute médisance (Lachon hara) est une perversion de la parole qui menace de détruire la possibilité même d’une parole : elle risque de perdre sa visée de sens en annulant ce qui la porte, sa fonction d’échange et de relation, d’ouverture face à autrui.

Un tel court-circuit fatal du sens ravale la parole à n’être plus que frontière, paroi rugueuse qui s’effrite sur elle-même et se dévore elle-même, sans plus ouvrir à un au-delà, à autrui. Là où je devais m’ouvrir à autrui par ma peau, mon vêtement ou ma maison, je suis enclos et envahi par les signes de ma propre déliquescence.

En clôturant autrui dans un discours qui vise à le réduire et à le disqualifier, je ne lui laisse plus le droit à la parole, je me ferme sur moi-même en l’enfermant dans un mutisme qui est la fin de toute parole et la négation de tout sens : quoiqu’il dise, je ne l’entendrai plus, car je l’ai déjà jugé.

Le retour d’Israël sur sa terre signifie peut-être entre autres la restauration de cette fonction du prêtre par rapport à la médisance. Une des tâches d’Israël n’est-elle pas d’attirer l’attention des nations sur ce mésusage si répandu de la parole qui gangrène les relations entre les peuples, et dont un des symptômes par excellence est la « lèpre » de l’antisémitisme ?

Israël en retrouvant un lieu souverain peut enfin recouvrer une parole souveraine, qui vienne contredire plus de deux mille ans de médisance à son égard. Le travail reste long, car on ne fait pas disparaître d’un coup de baguette la prégnance des clichés et d’un enseignement du mépris qui plombe encore les consciences et s’exprime sous des formes toujours neuves.

Mais ce que nous espérons, c’est qu’en combattant l’antisémitisme sous toutes ses formes, nous combattons en fait ce règne de la médisance qui rend les relations entre les peuples tout simplement impossibles et vaines. Seule la réélaboration d’une parole digne de ce Nom, pourra remettre en place les conditions de possibilité d’une paix véritable.

Yedidiah Robberechts

La Torah au temps du corona (6)

Tazria-Metsora (Lévitique, 12, 1–15, 33)
1 Iyar 5780/25 avril 2020
Corona Torah serait la latinisation de Keter Torah, « La couronne de la Torah », expression qui, entre autres usages, donne son titre à un long poème de Isaachar Bär ben Judah Carmoly, rabbin   alsacien du 18è siècle, pur génie quant à l’érudition, l’intelligence et la créativité.
Keter, dans l’arbre de vie kabbalistique, est la plus élevée des sephirot et celle qui porte le plus haut degré d’abstraction. Irréelle telle … un virus.
Bref, il n’est pas vain de saisir le moment pour considérer le texte toraïque de la semaine et voir ce qu’il nous fait lire/entendre quant à notre présent pandémique et confiné.

Pas besoin de chercher bien loin, au creux des versets ou dans l’ombre des lettres, pour trouver le rapport de la situation actuelle avec notre parasha   qui traite des impuretés et de leur traitement. Le rapport se tient dans un thème principal qui lui donne son nom : tsaraat, une sorte de peste ou de lèpre, une maladie de peau qui peut aussi atteindre les vêtements et les murs d’une maison, une maladie qui oblige à la quarantaine puis à un rituel de purification. Non contagieuse, non virale, car affectant des individus pour des raisons que la tradition exégétique attribue à 7 causes (médisance, homicide, parjure, débauche, orgueil, vol, jalousie) mais dont on retient surtout le bris dans les relations sociales que constitue l’exercice du lashon harah, la médisance.
Interroger le Covid-19 au prisme de la pratique langagière paraîtra absurde. En revanche, réexaminer la tzaraat dans notre contexte est fécond. Peau, vêtement, maison : le point commun est dans leur fonction commune qui est d’envelopper avec une surface, développer une couche protectrice. Le symptôme de la mère juive. Or, on sait que celui-ci, s’il peut donner une confiance telle à l’enfant qu’elle lui donnera l’audace de pouvoir réussir dans sa vie (voir Romain Gary, Albert Cohen  ), peut aussi avoir des effets négatifs : arrogance, égocentrisme, vanité.
Au niveau individuel, certes, mais ne serait-ce pas valable au niveau collectif ? Les civilisations ont beau savoir qu’elles sont mortelles, Paul Valéry dixit, elles font tout pour se croire immortelles. Le Midrash   donne un éclairage spécifique sur un épisode au chapitre 2 du livre de l’Exode : « 23 Il arriva, dans ce long intervalle, que le roi d’Égypte mourut. Les enfants d’Israël gémirent du sein de l’esclavage et se lamentèrent ; leur plainte monta vers Dieu du sein de l’esclavage. 24 Le Seigneur entendit leurs soupirs et il se ressouvint de son alliance avec Abraham, avec Isaac, avec Jacob » (Bible du Rabbinat).
Pour le regard midrashique, lors de cet épisode qui marqua le début du processus de la libération d’Egypte, le pharaon ne mourut pas mais fut atteint d’une tzaraat qu’il tentait de soigner en se baignant dans le sang d’enfants juifs (âmes sensibles, s’abstenir). Or, cette Egypte pharaonique symbolise adéquatement les civilisations fondées sur la croyance de leur puissance et de leur permanence. A tort. Le monde contemporain ne nourrirait-il pas semblable vanité et ne devrait-il pas apprendre la modestie ? L’épisode précité de la fausse mort du Pharaon est suivi de celui du buisson ardent dont le décor insiste sur la modestie sous le signe de laquelle est placée la révélation divine (un buisson), modestie dont on sait que c’est l’attribut de Moïse.
Un virus force la moitié de l’humanité au confinement et met en péril l’économie mondiale. Réaction : les gouvernements veulent sauver la normalité au lieu de saisir l’occasion pour inventer, améliorer, pacifier. En toute humilité.
Mais un autre personnage de l’imaginaire juif est aussi présenté comme atteint de tzaraat, le Messie, attendant patiemment aux portes de Jérusalem, dissimulé sous les habits d’un mendiant. La figure qui vient incarner la paix universelle porte ce stigmate-là. Traité Sanhédrin de la Guemara (trad. Grand Rabbin   I. Salzer, C.L.K.H., Paris, 1974) : « Et les maîtres disent que son nom est le lépreux de la « maison » de Rabbi, ainsi qu’il est dit : " Et pourtant ce sont nos maladies dont il était chargé, nos souffrances qu’il portait, alors que nous, nous le prenions pour un malheureux atteint, frappé par Dieu, humilié" (Isaïe LIII, 4) ». On voit bien comment le christianisme a pu élaborer sur cette base.
Pour notre part, nous ne retiendrons que si le Messie est associé à la surface (dermatologique), c’est que le travail en profondeur est remis à quelqu’un d’autre, en l’occurrence l’humain. A nous de faire venir le temps messianique.
A l’humain, à l’humanité. Parmi les 4 termes propres à désigner l’homme, c’est adam, l’humanité, que retient le premier verset de parasha   :
אָדָם, כִּי-יִהְיֶה בְעוֹר-בְּשָׂרוֹ / « Lorsqu’il se forme sur la chair d’un homme… » (Lev. XIII, II). Avec le corona, c’est bien toute l’humanité qui est concernée.
(Je tiens à préciser que la présente réflexion n’a rien à voir avec ceratines élucubrations sur la dimension messianique de cette crise sanitaire. Voir à cet égard la tribune du Rabbin   Dalsace dans Le Monde : https://massorti.com/IMG/pdf/le_monde_16042020-27-3.pdf
Prenez soin de vous, prenez soin des autres, soyons unis par le cœur et l’esprit, soyons vaillants pour préserver la lumière du judaïsme et de la paix.
Alexis Nuselovici,
Président, Or Chalom

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