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Le sens du détail

Le sens du détail

La parasha Parasha
Paracha
Parashot
Section de la Tora hebdomadaire lue le shabbat. La Tora est divisée en 54 parashot. Chacune porte le nom du premier mot significatif. La division est très ancienne (époque talmudique). La parasha est complétée par la Haftara extraite des prophètes.
mishpatim offre un curieux contraste avec la précédente et les 10 paroles.

La Révélation du Sinaï ne se résume pas seulement en dix Paroles : elle continue nécessairement avec les Michpatim, ces jugements ou ces lois très précises qui règlent le comportement quotidien du peuple et de l’homme, et touchent à tous les domaines de la vie.

Pourquoi donc ne pas se contenter d’une bonne volonté générale, de grands principes généreux qui permettent à chacun de construire et d’aménager sa vie à la manière dont il l’entend, tout en respectant le cadre général mais assez flou que décrivent ces dix Paroles ? Pourquoi ce souci du détail et du quotidien, qui peut sembler intrusif et aliénant ?

Parce qu’il existe une tension non résolue – qui va parfois jusqu’à la contradiction – entre l’appel éthique des dix Paroles, et leur application (politique) dans l’histoire. La première des dix Paroles est : « Je suis la Transcendance ton Dieu qui t’ai fait sortir de la terre d’Egypte, de la maison des esclaves » (Exode 20, 2).

On y apprend donc que la sortie d’Egypte signifie la fin de l’aliénation et de l’esclavage pour l’ensemble du peuple hébreu.

Or qu’est-il écrit exactement un chapitre plus tard, au début de notre parachah ? « Lorsque tu achèteras un esclave hébreu… » (Exode 21, 2). Peut-on trouver contradiction plus flagrante ? On vient de nous dire qu’il n’y a plus d’esclave, et l’on nous décrit un hébreu qui achète un esclave hébreu !

C’est qu’entre l’appel éthique et la réalité politique, il y a un abîme qu’il n’est pas simple de combler. Il ne suffit pas de déclarer tout le monde libre, pour que tout le monde le soit réellement, et que la société ne produise plus d’aliénation.

Existera-t-il d’ailleurs jamais une société qui ne produise pas un minimum d’aliénation ? Pensons seulement à l’éducation des enfants, qu’il faut élever à la liberté, mais qui pour l’instant, ne sont pas encore libres…

C’est cela qui fait la faiblesse des grandes déclarations – aussi nécessaires soient-elles : elles ne sont presque jamais appliquées… Ainsi en va-t-il pour la Déclaration universelle des droits de l’homme, et ainsi pourrait-il aussi en aller des dix Paroles.

Il faut donc que le droit et les tribunaux reprennent à leur compte ces grands principes pour essayer de les traduire et de les monnayer dans le réel, pour les rendre praticables concrètement et quotidiennement au cœur même du tissu social de la cité.

Mais cela, ils ne peuvent le faire que s’ils restent conscients de la polarité de départ entre appel éthique et réalité politique, et donc du caractère toujours parcellaire et temporaire des résolutions de tension qu’ils proposent. C’est ce que nous fait comprendre la suite du verset : « Lorsque tu achèteras un esclave hébreu, six ans il te servira et la septième année il sortira libre gratuitement » (Exode 21, 2).

La résolution du conflit entre éthique et politique que ce jugement propose est clairement un compromis : on ne met pas fin complètement à l’esclavage - à l’aliénation de la force de travail de l’un par l’autre, comme dirait Marx -, mais on l’encadre et on le limite, de telle manière qu’au bout de six ans, le propriétaire s’arrange pour que son esclave sorte libre, et puisse donc entrer dans un « chabat de l’esclavage ».

La résolution est donc rituelle, symbolique, éducative : ces six années, l’esclave servira son maître par sa force de travail, mais en retour, le maître servira l’esclave en utilisant cette période pour le préparer à sa liberté prochaine. Si on ne peut donc mettre fin à toute production d’aliénation dans une société, au moins peut-on essayer de limiter ces aliénations, en leur imposant une limite rituelle, et en essayant ainsi de les transformer en instrument d’éducation et de libération.

Une telle solution se sait précaire, puisque la suite des versets évoque l’échec possible d’un tel compromis. Mais elle a au moins la grandeur de rappeler à l’homme la tâche qui lui incombe : celle d’essayer d’élever l’homme par la discipline rituelle à la tâche éthique qui l’appelle de l’avant, sans jamais le laisser complètement embourbé dans la réalité politique qui le happe – tant il est vrai que la liberté n’est jamais un fait, mais doit toujours s’acquérir de haute lutte sur des conditions réelles qui semblent la contredire et l’empêcher.

C’est en se confrontant aux détails de ces conditions et en les assumant que la liberté peut s’inventer pas à pas.

Chabat Chalom

Yedidiah Robberechts

Messages

Le sens du détail

Je lis toujours vos articles avec le plus grand intérêt. Je voudrais cependant faire état de quelques divergences d’appréciation sur celui-ci. Si nous sommes d’accord pour trouver une "tension" dans ces pages il me semble que nous ne la situons pas au même point.
Vous la voyez, si je vous comprends bien,
- entre l’affirmation l’abolition de l’esclavage proclamée dans le premier article du Décalogue et le maintien d’une législation sur l’esclavage dans les décrets des chapitres suivants ;
- et vous faites de cette tension le signe d’un arbitrage entre l’idéal éthique et la réalité empirique.
A cette vision, j’apporterais pour ma part quelques nuances et correctifs :
- Dire "je suis le Dieu qui vous a fait sortir de la maison des esclaves" ne signifie pas, stricto sensu, que l’esclavage est aboli. Libérer des esclaves, ce n’est pas abolir l’esclavage, ni même annoncer qu’on va le faire un jour, ni même que ce serait bien de le faire. En l’occurrence, dans le schéma narratif biblique, on peut très bien comprendre que dans les desseins divins, il fallait que le peuple élu fût (collectivement) libéré de l’esclavage pour pouvoir se "consacrer" au service de Dieu.
- la tension que vous repérez n’est pas entre le Décalogue et les règles qui suivent, elle gît au coeur même du Décalogue. Commandement n°4 (sur le shabbat) :" tu n’y feras aucun travail, toi, ton fils ni ta fille, ton esclave mâle ou femelle" et commandement n°10 (sur la convoitise) : "Ne convoite pas la maison de ton prochain ; Ne convoite pas la femme de ton prochain, son esclave ni sa servante". Il est donc parfaitement clair que, dans le Décalogue, ni nulle part ailleurs dans la Bible d’ailleurs, il ne nous est prescrit de ne pas avoir d’esclave, pas plus qu’il ne pèse de condamnation morale sur celui qui en possède.
- Cela permet d’ailleurs de mettre en lumière l’implicite énonciatif du Décalogue. Il ne s’adresse pas à n’importe qui, mais à l’homme (pas à la femme) juif (pas au païen) libre (pas à l’esclave). IL n’y a d’ailleurs aucune raison de s’en offusquer : les auteurs de la Déclaration des Droits de l’homme de 1789 n’ont pas non plus songé à la femme ni aux esclaves, et il faut être sur ce point historiciste : l’humanité ne se pose que les questions qu’elle peut se poser à un moment donné. Dans le moment biblique, on pouvait parfaitement concevoir que la liberté était infiniment préférable à l’esclavage et qu’il fallait traiter avec humanité ses esclaves, mais certainement pas qu’il fallait "abolir l’esclavage". C’est pourquoi d’ailleurs, le judaïsme, comme les autres religions, s’est accommodé pendant des siècles de cette institution.
Je n’entends pas dénier à cette déclaration inaugurale toute sa puissance libératrice. En instituant le peuple juif sur la base d’une libération nationale préalable, une dynamique est créée, une axiologie est posée, qui fait de la liberté une valeur cardinale et qui associe le service divin à cette liberté : sur ce point, je vous rejoins. Mais ne prêtons pas à ce texte plus qu’il ne peut donner.

Le sens du détail

Cher Monsieur,

Merci pour ces remarques très judicieuses et très éclairantes. Ceci dit, je voudrais attirer votre attention sur un point important. Dans le deuxième passage cité (Exode 21, 2), il est apporté une précision : « lorsque tu achèteras un esclave hébreu ». Cette expression est exceptionnelle dans la Torah, et c’est elle que j’ai mise en tension avec la première parole : « Je suis la Transcendance ton Dieu qui t’ai fait sortir de la terre d’Egypte, de la maison des esclaves ». Je n’ai jamais affirmé que cette affirmation équivalait à une abolition de l’esclavage, j’ai dit qu’elle signifiait la fin de l’aliénation et de l’esclavage pour l’ensemble du peuple hébreu. D’où sortent alors les esclaves dont on parle aux versets 10 et 14 du chapitre 20 de l’Exode que vous citez, et qui se trouvent dans les dix paroles ? Ce sont des esclaves non hébreux. Cela nous permet donc de revenir à cette première parole. Celle-ci est bien sûr fondamentale, puisqu’elle est la première, celle qui ouvre à tout le reste, et qui constitue en quelque sorte l’introduction, ce qui va donner le ton et l’orientation à la suite. S’il s’était agi d’une simple déclaration de libération politique d’un peuple pour pouvoir se consacrer au service de Dieu, la première partie aurait suffi. Or le texte insiste en revenant sur quelque chose que nous savions déjà par ailleurs : la libération de l’esclavage. Cela signifie donc – en bonne méthode midrachique – que cette deuxième partie ajoute quelque chose à la simple libération politique : la sortie de l’esclavage. Qu’est-ce à dire ? J’aurais en effet pu croire que sortir d’Egypte – la libération politique – suffisait, et que le peuple désormais n’allait plus être esclave de Pharaon, mais de Dieu. Or en ajoutant cette libération de l’esclavage, le texte nous laisse entendre que la sortie d’Egypte constitue ipso facto la fin de l’esclavage pour les hébreux sous quelque forme que ce soit, y compris être des esclaves de Dieu ! Cela signifie que l’expression « Eved Hachem » ne peut plus se traduire par esclave de Dieu, mais par serviteur de Dieu. La Révélation du Sinaï ne nous enseigne donc pas une morale d’esclaves, elle demande notre assentiment et se construit autour de cet assentiment : elle conclut une alliance, elle n’impose pas une soumission. Si donc cette sortie signifie la fin de l’esclavage, y compris face à Dieu, cela signifie a fortiori que les hébreux ne peuvent plus en principe être esclaves de quiconque… C’est à ce moment-là que l’affirmation au début du chapitre 21 (« Lorsque tu achèteras un esclave hébreu… ») devient dirimante et exige une explication. C’est ce que j’ai tenté de faire. Je n’ai pas cherché à prêter à ce texte plus qu’il ne peut donner : j’ai essayé de creuser un peu à cette source infinie que constitue ce texte pour notre peuple avide de libérations… N’est-ce pas d’ailleurs la caractéristique des grands textes : nous dire infiniment plus que ce que nous en entendons, et ainsi continuer à nous interpeller avec et par-delà leur sens obvie ?

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