La réaction philosémite et Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?
Par Ivan Segré

Deux ouvrages qui jettent un pavé dans la mare par un auteur rigoureux et bien peu conventionnel.

Ivan Segré, docteur en philosophie et talmudiste, publie ici sa thèse, dont Daniel Bensaïd (1946-2010), un des piliers de la Ligue Communiste Révolutionnaire, fut le directeur. Pour des raisons éditoriales, le texte de la thèse a été retravaillé et scindé en deux ouvrages, mais ils forment donc un diptyque.

Dans La réaction philosémite, Segré se propose de prouver que le prétendu philosémitisme (décliné sous deux thèmes : lutte contre l’antisémitisme et soutien à Israël) de certains intellectuels (principalement Alexandre Adler, Emmanuel Brenner, Alain Finkielkraut, Jean-Claude Milner et Pierre-André Taguieff) n’est en fait que le paravent d’une pensée réactionnaire (d’où le titre du livre) et souvent raciste qui se sert des Juifs et de leur défense comme d’un marchepied pour la promotion d’une idéologie hostile à l’islam et aux Français d’origine maghrébine.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Segré réussit sa démonstration : en bon talmudiste, il passe au crible plusieurs textes des auteurs incriminés et pointe avec brio leurs incohérences, leurs contradictions, leurs faiblesses analytiques, leurs malhonnêtetés intellectuelles. Ce travail précis, minutieux, d’analyse textuelle donne tout son poids à l’argumentaire.

Dans Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?, plus difficile d’accès car plus directement philosophique, Segré interroge la perception de la Shoah.

Il oppose principalement d’un côté, une vision philosophique d’Auschwitz, représentée par Hannah Arendt, Philippe Lacoue-Labarthe, Alain Badiou et Martin Heidegger et de l’autre une pensée qu’on peut qualifier d’idéologique avec des auteurs comme Eric Marty, Alain Finkielkraut ou Jean-Claude Milner.

Bien entendu, à l’intérieur de chacune de ces deux visions, les auteurs ne sont pas forcément d’accord entre eux (Philippe Lacoue-Labarthe, qui estime pourtant que Heidegger est le plus important philosophe du XXème siècle, lui reproche ainsi vivement l’oubli, ou la non-mention, de l’origine juive de la grande majorité des victimes d’Auschwitz, lorsque Heidegger qui, on le sait, fut membre du parti nazi, évoquait « la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’extermination ») et Segré analyse et développe ces différences de points de vue avec rigueur.

On se réjouira donc que cette thèse ait été publiée car, outre son contenu pertinent, le parcours de son auteur montre, à contre-courant de l’idéologie dominante, qu’une pensée profondément de gauche est parfaitement compatible avec l’affirmation d’un judaïsme fidèle à la Halakha et à l’étude talmudique.

G. L. B

Nouvelles Editions Lignes, 2009


©massorti.com