Tout celui qui a participé au sédér traditionnel, la veillée pascale, connaît ce passage où les maîtres d’Israël rivalisent pour prouver que le miracle attaché à ce passage de la mer a été beaucoup plus important que les miracles de la sortie d’Egypte elle-même.
Pourtant, le Shabbat au cours duquel nous lisons la parashat Beshalach est entré dans la tradition nom sous le nom de "shabbat de la mer rouge" mais sous le nom de "shabbat shira", le shabbat du cantique. Ce cantique est celui qui est entonné par Moïse et repris par les enfants d’Israël après la traversée et l’engloutissement de l’armée égyptienne dans les profondeurs de la mer : action de grâce à la poésie extraordinaire et qui fait partie de la liturgie quotidienne du Judaïsme. En quelque sorte, la tradition d’Israël affirme que le plus important dans l’évènement de la traversée de la mer rouge est constitué par la capacité des enfants d’Israël de célébrer la destruction de l’ennemi.
Cette capacité de se réjouir de la victoire n’est pas une évidence. Le texte de la Torah nous montre d’ailleurs que Moïse a du prendre l’initiative pour que les enfants d’Israël se joignent à lui : "Az yashir Moshé oubené Israël et hashira hazot lashem vayomérou lémor (alors Moïse chantera ainsi que les enfants d’Israël ce cantique à l’Eternel et ils diront pour dire – Exode, 15, 1). Sans le caractère du leader, il n’est pas sûr que le peuple ait trouvé en lui-même cette possibilité de célébration immédiate. Mais pourquoi est-ce si difficile de se réjouir de la victoire ? Nous pouvons trouver deux réponses différentes et complémentaires.
La première se trouve dans le livre de l’Ecclésiaste (Kohelet), au verset 7 du chapitre 3. Il s’agit d’un passage très connu de ce livre de sagesse, passage qui commence par la fameuse expression : "il y a un temps pour tout". Le verset 7 s’énonce ainsi : "éte likroa vééte litfor, éte lachashot véete lédaber" (un temps pour déchirer et un temps pour recoudre, un temps pour être silencieux et un temps pour parler). Il est important de comprendre la construction du verset : au premier verbe, correspond le troisième, au second le quatrième. En quelque sorte, nous pouvons lire le texte de cette manière : lorsque c’est le temps de déchirer, c’est également le temps d’être silencieux, par contre lorsque vient le temps de réunir, de refermer, c’est alors le temps de parler. Ce temps de parler, Rashi le relie dans son commentaire à notre cantique de la mer rouge. Or, le terme déchirer (likroa), premier verbe du passage, est celui que la tradition juive emploie pour désigner l’ouverture de la mer rouge.
Peut-être pouvons-nous ainsi adapter ce verset de l’Ecclésiaste à l’événement de la mer rouge : au moment où la mer a été ouverte (likroa) par Dieu, la situation est telle qu’elle ne peut laisser les enfants d’Israël que muet (lachashot) de stupeur, et peut-être de peur tout simplement. La menace représentée par les troupes égyptiennes paralyse l’expression orale. Mais quand la mer se referme sur Pharaon et son armée, il faut trouver la capacité de sortir de cette stupeur pour parler, témoigner, louer. Mais ce passage du silence à la parole n’a rien d’évident, il faut tout un travail intérieur et l’aide du leader est alors indispensable pour le réaliser.
La deuxième difficulté est fort bien exprimée par un célèbre midrash : "Au même moment (lorsque Moïse entonna le cantique) les anges du service demandèrent à dire un cantique devant le Saint-béni soit-il, celui-ci leur dit : les créatures de mes mains sont en train de se noyer, et vous voulez dire un cantique de grâce ! (traité sanhédrine du Talmud de Babylone)". Le midrash pose en quelque sorte ce dilemme : nous qui croyons au Dieu unique et universel, avons-nous le droit de nous réjouir de la mort de nos ennemis qui sont aussi ses créatures ? D’un autre côté, c’est la main de Dieu qui a précipité nos ennemis dans les flots, ne devons nous donc pas lui rendre hommage par notre joie ?
Cette contradiction est analysée par deux maîtres d’Israël : dans le Talmud , à la suite de ce midrash , Rabbi Yossi bar Chanina ajoute : "Il (Dieu) ne se réjouit pas, mais il réjouit les autres" ! Si au niveau des êtres célestes, il n’est pas autorisé de se réjouir de la mort d’autres êtres humains, au niveau humain, la joie est de règle. On comprend l’importance de ce cantique de Moïse, et la raison de la place d’honneur accordée à la Shira dans nos prières. D’un autre côté, Rabbi Aharon Hacohen de Narbonne, dans son important traité de lois "Kol bo", précise que c’est à la suite de ce midrash qu’il a été décidé que pendant les derniers jours de la fête de Pessach, période anniversaire de la traversée de la mer rouge, le Hallel , les louanges de joie de la fête, ne sera dit que partiellement, pour limiter notre joie en souvenir des morts des Egyptiens.
Allégresse pleine et entière d’un côté, compassion de l’autre, la liturgie juive est le témoin de cette difficulté à être pleinement humain tout en imitant également les voies de Dieu.
Rabbin Alain Michel – Rabbin Massorti à Jérusalem et historien
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