Mon véritable souci n’est pas tel ou tel mouvement du judaïsme, ce ne sont que des coquilles, mais le judaïsme lui-même dans toute sa richesse et avec toutes ses facettes qui ont toutes un intérêt et sont toutes respectables.
Un mouvement offre un cadre propice ou non, mais il n’est pas tout le judaïsme. Il est un cadre nécessaire, c’est tout, il ne faut pas le prendre pour plus que cela, c’est pourquoi ma position ne se veut pas celle d’un courant, Massorti , orthodoxe moderne, ou autre, mais la mienne, celle d’un individu en recherche et en constante interrogation.
Mon témoignage est par définition personnel, c’est mon ressenti qui ne saurait être un système théorique, mais le partage d’un vécu. Rien de plus.
Au départ l’orthodoxie
Au départ, j’ignorais totalement l’existence du mouvement Massorti qui n’existait pas encore en France, apparut à la fin des années 1980.
Je n’avais donc fréquenté que des synagogues consistoriales ou strictement orthodoxes .
Ayant fait mon Alya en Israël, j’ai étudié dans plusieurs Yeshivot orthodoxes tout en fréquentant des milieux très divers. Chaque endroit, comme chaque système, a ses avantages et ses inconvénients, il s’agit avant tout de trouver son lieu, démarche intime et personnel, par nature.
C’est pourquoi je refuse de rejeter qui que ce soit et ai trouvé de la richesse juive partout et surtout des gens biens, authentiques et intéressants dans tous les milieux. J’ai trouvé le cloisonnement entre les milieux juifs totalement négatifs, mais hélas trop souvent la réalité, on se croise sans se parler...
J’ai cherché à rencontrer des personnes très diverses et me suis longuement entretenu avec elles des différents problèmes touchant au judaïsme aujourd’hui.
Deux personnalités m’ont particulièrement marqué :
Le premier - le rabbin Léon Ashkenazi, « Manitou », qui insistait particulièrement sur la nécessité de rester un peuple uni et de joindre un judaïsme traditionnel à la modernité (il voulait absolument un judaïsme à l’écoute des Israéliens athées). Il avait tout à fait conscience de l’enjeu gigantesque qui se joue pour le peuple juif à notre époque. D’une très grande ouverture d’esprit,bien que lui-même orthodoxe il donna sa bénédiction à plusieurs de ses élèves qui rejoignirent les rangs du mouvement Massorti (citons en particulier deux de ses assistants les plus proches : Alain Michel et Rivon Krigier, tous deux devenus rabbins du mouvement Massorti avec son accord). Il pensait tout simplement que c’était une possibilité légitime. Alors que d’autres de ses élèves ont pris d’autres options, ce qui montre l’ouverture et la richesse de son enseignement.
Le deuxième - le philosophe et savant Yeshayahou Leibowitz avec lequel j’ai eu des entretiens privés réguliers. Il était une personnalité très imposante, parfois d’une grande radicalité dans ses propos, mais d’une infinie patience et d’une infinie gentillesse en privé. L’un de ses grands soucis était la survie d’un judaïsme authentique au sein du monde moderne et notamment d’un judaïsme de la halakha .
J’ai fréquenté le monde sioniste religieux dont je me sens très proche sauf sur la radicalité politique nationaliste que je ne partage pas.
J’ai par ailleurs fréquenté le monde ultra orthodoxe auquel une partie de ma famille appartient. Mon beau frère est rabbin dans la mouvance haredi .
Le monde ultra orthodoxe m’a toujours impressionné par son dévouement de masse à l’étude de la Tora. C’est incontestablement dans ce monde-là que l’on trouve les meilleures Yeshivot et la plus grande assiduité à l’étude et à la vie religieuse en général.
Pourquoi donc avoir pris l’option massorti ?
Les limites d’une stricte orthodoxie
L’orthodoxie stricte ne me conviens pas pour des raisons personnelles, mais aussi idéologiques.
Je reffuse de vivre le judaïsme comme un enfermement sur soi. Le judaïsme orthodoxe prône cet enfermement et c’est pour moi impossible.
Paradoxalement pour un monde d’étude, c’est un monde que je trouve souvent assez pauvre au niveau de la pensée et de la production intellectuelle. Cela vient du fait que c’est un monde qui se bride lui-même. Il n’aborde pas les sujets qui fâchent, et n’a pas la culture du débat.
Il aime à discuter de sujets religieux dans les limites de ses propres conceptions.
Il n’inspire pas à la réflexion et à l’innovation qui va forcément avec, mais à faire vivre une communauté de gens pieux.
C’est très respectable, mais limité intellectuellement. L’adhésion spectaculaire de quelques figures du marxisme radical à l’orthodoxie n’y change pas grand chose.
Ce n’est pas un monde de la philosophie, c’est même contraire à son fonctionnement rigide et peu soucieux d’universel.
Ce n’est pas non plus un monde du questionnement sur le judaïsme, vécu comme une foi qu’on ne saurait remettre en question.
Ce n’est pas pour rien que les grandes figures de la pensée juive contemporaine ne sortent pas de ce monde-là.
L’orthodoxie stricte ne le fait pas, tout simplement parce qu’elle part du présupposé idéologique que le système est cohérant en soi et n’a pas besoin de se penser. Obéir suffit.
Cette orthodoxie produit par contre une exégèse des textes riche dans la ligne continue de la pensée classique. Le système ne se questionne pas, il s’explique et s’auto-justifie. C’est important, mais limité à un genre particulier.
De même il produit une casuistique talmudique, de l’exégèse classique ou du « Moussar », (pensée morale) ce qui représente une forme de pensée féconde.
Le « Pahad Itshak » de Boston est un écrivain d’une grande subtilité (hélas son oeuvre difficile n’est pas traduite en français). Les écrits du Rav Dessler représentent une source d’inspiration de belle qualité dans le domaine de la morale (moussar), mais c’est un point de vue très conservateur et piétiste.
Il existe une littérature religieuse riche, c’est incontestable.
Mais toute cette littérature n’a qu’un but : renforcer les gens dans la pratique des mitsvot et leur conduite morale. C’est important mais limité.
Dans le domaine de l’exégèse légale, la littérature de Responsa (citons entre autres les rabbins Feinstein , Yossef et Waldenberg, mais il y en a bien d’autres) c’est le monde de l’excellence, d’une formidable et incomparable richesse. C’est en général du milieux ultra orthodoxe que viennent ces grandes oeuvres de Halakha .
Mais tout cela ne peut satisfaire qu’un public en quête de piété religieuse et de pratique pointilleuse.
Le monde haredi n’aborde pas les autres grandes questions et les problèmes de sociétés. Il n’a pas les instruments pour cela. Il se gère déjà difficilement lui-même.
On butte donc vite sur une limite intellectuelle vite étouffante.
C’est également un monde que j’ai ressenti paradoxalement étouffant du point de vue spirituel, alors qu’il se veut le meilleur en ce domaine. Tout simplement par son obsession religieuse et sa rigidité obligeant l’individu à se glisser dans un moule mental formaté. Son rapport à la culpabilité et à la spontanéité est également problématique. Tout est censé être sous contrôle au point de cultiver une constante et parfois malsaine culpabilité et d’être en permanence sous le regard des autres.
On peut être stricte dans sa pratique religieuse sans tomber dans l’obsession. C’est ce qu’on trouve dans l’orthopraxie.
Le monde ultra-orthodoxe est formidable pour celui qui s’y sent bien, mais qui peut vite tourner au cauchemar dès-lors qu’on ne se sent plus en phase avec son système de pensée et son réseau social omniprésent.
Il est capable d’un formidable altruisme (accueil, partage, entraide...) mais dès que quelqu’un devient "dangereux", il est capable d’une terrible violence psychique (exclusion, censure, négation de l’autre...).
J’ai croisé plus d’une fois des individus déchirés entre leur cercle ultra pieux et le désir d’autre chose. J’ai vu ce monde mettre une terrible pression sur les individus et se révéler parfois d’une rare violence psychologique dès lors qu’on était plus dans le cadre (j’ai même vu un cas de suicide).
Ce genre de pratiques sectaires (c’est hélas le mot) rendent à mes yeux l’ultra orthodoxie impossible à supporter pour un esprit ouvert et libre.
C’est personnel bien entendu, mais c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais voulu en faire partie, j’aime l’ultra-orthodoxie en la fréquentant de l’extérieur en "consommant avec modération". Trop fermée pour moi.
C’est donc un monde fécond dans certains domaines, chaleureux si vous lui correspondez, mais sectaire et finalement très limité.
On y trouve des grandes figures rabbiniques, mais toujours à prendre dans leur contexte très spécifique.
C’est donc un monde à connaitre, potentiellement séduisant pour ceux en quête d’une piété intensive. Son dynamisme actuel est une chance pour le Judaïsme.
Sa volonté de se reconstruire après la Shoa pousse au respect.
Il faut l’écouter, l’étudier et le respecter, mais il faut aussi regarder ses défaut en face et cesser de jeter un regard romantique sur un monde qui ne l’est pas.
Force est d’en admettre les limites aussi bien intellectuelles que sociales.
Et c’est là le vrai problème à mon avis et c’est ce qui justifie mon développement. Ce monde se veut la réponse absolue, la seule valable, il croit avoir la vérité absolue, pense que ses rabbins sont doués de pouvoirs et mérite une confiance absolue.
Mais il a échoué lamentablement par le passé, les juifs le quittaient en masse. Il fut incapable d’appréhender les changements, il interdit aux juifs de partir d’Europe vers Israël ou les Etats-Unis et ne vit rien venir des dangers. Ses sages sont pieux, mais n’ont aucun pouvoir avéré et n’ont pas su être plus sages que d’autres.
Il repose sur l’idée que la punition divine menace à tout moment. Sa théologie est faible, peu convaincante et repose sur une vision manichéenne dépassée.
Il se veut le seul judaïsme véritable, alors qu’il existe un judaïsme tout aussi riche en dehors de lui.
Trop d’orthodoxes idolâtrent leur propre système, leurs rabbins et même parfois la Tora ; à mes yeux c’est un vrai problème conceptuel à la base.
Je reproche surtout à cette stricte orthodoxie de refuser systématiquement de se confronter sérieusement à des questions urgentes qui se posent au judaïsme aujourd’hui.
Il n’a, par exemple, aucune réponse à apporter aux grands questionnements posés par la modernité qu’il cherche à contourner (ce qui séduisit quelques ex-marxistes, trouvant en lui une contre société radicale...).
Sa réponse principale consiste à tourner le dos à la modernité en résistant de son mieux et en la diabolisant. Les écrits du Rav Dessler sur les "scientifiques matérialistes" sont éloquent sur ce point.
Ce monde haredi refuse absolument de discuter de ce que ces derniers siècles ont apporté de connaissances en sciences humaine et notamment en connaissance de l’histoire (qui bien évidemment oblige à penser le judaïsme autrement et sous un nouvel angle).
Il ne peut que se replier sur lui-même, afin de se préserver et de préserver sa vision de la Tora. Mais peut-on éternellement nier les connaissances modernes ? N’y a t-il pas une grande faiblesse intellectuelle à ne pas tenir compte de tout ce que le savoir universitaire à apporté en connaissance du judaïsme et des textes ? Que vaut une croyance basée sur l’obscurantisme ?
C’est un monde dans lequel des milliers de juifs étudient quotidiennement et quasiment à vie sans rien produire de concret, qui possède d’immenses savants de la Tora et de très grandes personnalités, mais qui ne produit aujourd’hui que de rares ouvrages susceptibles de répondre aux questions du large public vivant à l’aune des connaissances universitaires. On lui doit des sommes sur la pratique minutieuse des Mitsvot, des ouvrages de moralité et d’exégèse. Mais les ouvrages et travaux les plus passionnants actuellement sur le judaïsme ne viennent pas de lui, ils sont le produit de l’université.
Ce paradoxe s’explique par le fait tout simple que c’est un monde qui refuse de se poser les vraies questions et de se confronter aux vrais problèmes en s’en donnant les instruments. Le faire serait se suicider, cela l’obligerait à entrer dans la haskala qu’il refuse.
Il est donc condamné à rester ce qu’il est.
C’est également un monde qui entretien l’illusion que ce qu’il est, a toujours été, que le judaïsme authentique est le sien exclusivement et qu’il en a toujours été ainsi. Il serait le garant de la Tora et du judaïsme, comme si le reste n’existait pas.
Mais les historiens du judaïsme et plus particulièrement de la Halakha (cf. les travaux de Jacob Katz par exemple) ont montré que ce monde là est né d’une radicalisation dans un contexte historique précis. Plus encore, l’orthodoxie idéologique est une création récente (fin du 18e siècle) en réaction à la modernité et la haskala . C’est un produit de l’histoire, comme les autres courants juifs, une posture idéologique qu’on accepte ou non, mais ce n’est en rien du judaïsme plus authentique sur le plan de la doctrine qu’un autre.
Le judaïsme sous toutes ses facettes est la production d’une évolution longue et complexe, comportant toutes sortes de phases et tendances tout au long de sa très longue Histoire.
Le discours de l’orthodoxie consiste a faire croire que le judaïsme n’a jamais bougé durant les 3000 dernières années et qu’il en est le strict gardien vivant dans une « anhistoricité radicale ». Mais ce discours ne résiste pas à la connaissance historique. C’est une posture idéologique, mais en rien une réalité historique. Le judaïsme a énormément évolué durant sa longue histoire et le judaïsme antique ou même le judaïsme médiéval était fort différent de l’orthodoxie actuelle.
Mais le plus frappant est sa quasi stérilité littéraire, alors qu’il devrait être si fécond.
Le monde de la Yeshiva, malgré sa taille énorme aujourd’hui, ne produit quasiment rien, car il ne cherche en rien l’innovation. Les auteurs les plus productifs dans le judaïsme sont ailleurs. Le cercle limité des chercheurs en judaïsme produit bien plus de livres importants que les dizaines de milliers de yeshivistes permanents.
Pourquoi ?
C’est à mon avis que le monde de la Yeshiva ne cherche pas à explorer, n’ose pas innover, mais cherche avant tout à conserver un lieu d’étude traditionnel. Il entretien une barrière afin de se protéger des connaissances actuelles qui pourraient se révéler dévastatrices pour son système.
La bibliothèque de la Yeshiva est triée soigneusement, les ouvrages universitaires n’y entre pas ou exceptionnellement.
Je comprends parfaitement ce désir de reconstruire un monde de l’étude et de piété. Monde qui impose le respect. Mais du fait de la fermeture idéologique, ce monde trouve vite ses limites.
Il se veut le lieu de la "Tora de vérité", mais comment construire un monde de vérité sur la censure ou l’ignorance volontaire des réalités de la connaissance actuelle ?
Même dans le domaine purement talmudique, pourtant domaine de prédilection de la Yeshiva, c’est à l’université que les choses les plus intéressantes se passent. Les grands "hidoushim" actuels viennent de la recherche talmudique universitaire.
Ce sont des rabbins et des professeurs (parfois les deux) qui depuis près de 150 ans ont mené une recherche absolument fascinante dans le domaine de la littérature traditionnelle et ont ouvert des possibilités de compréhension révolutionnaires et incontournables pour l’esprit ouvert.
Je suis convaincu que ce sont ces savants talmudistes universitaires qui resteront dans l’histoire de la production du judaïsme contemporain et dont les travaux feront encore référence pour des centaines d’années, comme les Tossafot l’ont fait en leur temps, bien plus que ce qui se fait à la Yeshiva. Les savants de la science du judaïsme ont produit des travaux d’une qualité et d’une importance que la Yeshiva n’arrive nullement à égaler.
Citons les noms de Zunz, Schechter, Ginzburg, Liberman, Weiss Halivni, Melamed, Albeck, Urbach et bien d’autres. Ou d’un de mes professeurs Shama Friedman (actuel professeur de Talmud à l’Université Bar Ilan), dont l’oeuvre discrète est d’une rigueur et d’une honnêteté formidable.
Bien entendu ce domaine de recherche demeure trop technique et ésotérique pour que ces noms soient connus du grand public.
Le fait est que la plupart de ces immenses chercheurs, même si certains ont grandis dans un cadre orthodoxe classique (mais pas tous, loin de là), ont tous enseigné dans les grandes universités juives du monde et notamment au séminaire rabbinique du mouvement conservateur (le JTS du mouvement Massorti ), ou celle de l’orthodoxie moderne (Yeshiva university), seuls lieux capables de leur offrir le cadre et les instruments pour une pensée vivifiante et libre. Jamais il n’auraient fait se remarquable travail en restant confinés dans le monde clos de Bnei Brak.
Que mon propos soit clair, je ne méprise nullement la Yeshiva classique où j’ai passé des heures heureuses et où je conseille à chaque juif de venir séjourner quelque temps (tout en gardant précieusement son esprit critique). Mais j’en déplore la fermeture. L’esprit curieux comprendra bien vite les limites de cet univers clos sans en mépriser le charme incontestable.
De même que je ne méprise nullement la valeur morale et littéraire de grands commentaires contemporains comme celui du Rav Dessler ou du Pahad Yitshak... Mais cela n’a rien à voir avec l’importance de la recherche talmudique et ce n’est tout simplement pas du même domaine et de la même portée historique pour le judaïsme.
Je ne serais pas si sévère si ce monde haredi avait la modestie de laisser les autres tranquilles et exprimait du respect pour les autres formes de judaïsme et ne cherchait pas sans cesse à faire croire qu’au-dehors de ses murs, rien ne se passe. Dans la francophonie en particulier, on a l’impression que c’est le seul pôle de judaïsme possible, alors qu’il n’en est rien ailleurs.
Le refus de l’enfermement et de la langue de bois oblige un jour où l’autre à dépasser tout ce pathos orthodoxe et oser aller voir ailleurs.
La question de fond est : le judaïsme est-il un système clos où un système ouvert ? Je suis personnellement convaincu qu’il a toujours été un système ouvert, qu’il doit le demeurer et que la fermeture n’a jamais produit rien de bon pour personne. Le grand argument de l’orthodoxie c’est que l’ouverture va briser le système. Mais je trouve personnellement la fermeture sclérosante et affaiblissante à terme pour le judaïsme.
On a essayé par tous les moyens (y compris des moyens de pression psychologique) de m’empêcher de soulever certaines questions et plus encore de fréquenter l’autre bord. Bien évidemment l’effet fut radical : j’ai au contraire cherché satisfaction intellectuelle et spirituelle ailleurs.
J’ai voulu trouver un cadre où le judaïsme serait vécu activement dans l’ouverture la plus grande et j’ai eu la chance de découvrir le mouvement massorti qui répondait à ma demande.
La violence de la réaction orthodoxe , violence sectaire c’est hélas le mot (que n’ai-je pas entendu et vu faire !), ne pouvait que me confirmer dans ma décision.
Neutraliser le fanatisme
Un autre point me pose problème dans le monde orthodoxe classique : la violence potentielle due à la radicalité des idées. Toute radicalité peut être source de violence, l’orthodoxie juive est plutôt pacifique, mais elle n’est pas épargnée par la problématique. Elle est déjà capable d’une grande violence contre les individus qui ne lui plaisent pas. Mais à terme, si elle devait continuer à augmenter comme elle le fait actuellement, elle représentera un énorme problème pour la société israélienne.
Je l’ai particulièrement remarqué durant la période du processus politique d’Oslo (faut-il rappeler les tristes épisodes du massacre de la mosquée d’Hébron puis celui de l’assassinat d’Yitshak Rabin ?). On pouvait alors entendre les propos les plus extrêmes et les justifications de l’injustifiable dans les rangs d’étudiants en Yeshiva aussi bien sionistes qu’assionistes (haredim ) et encore aujourd’hui circulent des concepts et une forme de pensée qui fait froid dans le dos.
Ces concepts problématiques et cette violence sont dans certains textes juifs traditionnels, ils ont toujours été "neutralisés" et restaient très théoriques. Mais de nos jours, avec la montée d’un radicalisme qui n’existait pas avant, on se met à prendre ces textes au sérieux et certains voudraient les mettre en pratique. L’orthodoxie refusant tout regard autocritique sur les textes juifs traditionnels, ne peut forcément enseigner une distance critique à ses disciples.
Alors que cette distance critique est un des piliers de la pensée de la haskala moderne.
Je suis convaincu que la société israélienne sera confrontée à terme à un problème grave à cause du radicalisme religieux. Le meurtre de Rabbin et d’autres évènements du style en sont le signe. Il est fondamental de neutraliser et contenir le radicalisme par une éducation critique et une approche moderne de la tradition.
La société juive est capable des pires dérives comme toutes les sociétés. L’orthodoxie a le devoir de regarder en face sa violence potentielle, mais elle ne le fait que très peu.
Mon choix est donc également habité par la conviction qu’il va du futur du judaïsme de mettre un frein à la montée du radicalisme religieux.
Cette violence potentielle ressort dans les moments de confrontation et de crise, le reste du temps elle reste quasi invisible. Bien entendu, des quantités de personnalités de l’orthodoxie qui est un monde très diversifié, sont les plus douces qui soient, mais le climat général radicalisé ne pousse pas à la douceur.
Heureusement, les enseignements de la tradition juive sont un facteur relativement modérateur, mais notre tradition comporte aussi une potentialité radicale et violente dont il faut avoir conscience et qui doit être critiquée et neutralisée. Sur ce point, le relativisme de la modernité est salvateur.
Beaucoup de gens ont conscience du problème en Israël et les initiatives tendant à apaiser les tensions avec les religieux radicaux se multiplient.
Le mouvement Massorti israélien est un des facteurs important pour prévenir les dérives et proposer un judaïsme compatible avec une société moderne et pleinement démocratique.
L’option moderne-orthodoxe
Mon choix massorti est donc le résultat d’une quête intellectuelle et spirituelle et d’années de réflexion.
J’aurais pu également, selon les mêmes critères d’ouverture, trouver satisfaction auprès de la moderne-orthodoxie dont je me sens très proche.
Elle existe aux Etats Unis et en Israël, mais pas en France. C’est une orthodoxie universitaire et humaniste. Ce n’est pas un courant indépendant, mais une mouvance intellectuelle au sein de l’orthodoxie .
Elle répond à ma recherche et il s’en faut de très peu pour que je m’y retrouve.
Mais je reproche à celle-ci de ne pas oser clairement prendre des positions sur des sujets qui méritent d’être traités et qui font d’ailleurs débat en son sein. Elle croit qu’elle peut changer l’ensemble de l’orthodoxie en douceur, mais de fait se retrouve l’otage des plus radicaux, dont elle a très peur de perdre la reconnaissance. Le besoin de reconnaissance par les plus radicaux la paralyse et l’affaiblit.
Je pense qu’au contraire, il faut oser proposer des alternatives et prendre éventuellement ses distances, il ne faut pas se laisser intimider par les intégristes. Pour ce faire, il faut être un mouvement indépendant et ne pas se préoccuper sans cesse de leur reconnaissance.
La grande faiblesse de la modern-orthodoxie , c’est qu’elle n’est pas un courant organisé. Elle reste pieds et poings liés au rabbinat orthodoxe et se trouve régulièrement obligée de garder profil bas.
Elle n’a pas de vrais moyens politiques, car elle ne possède plus aucun poste de décision au sein du monde orthodoxe actuel, totalement noyauté par les radicaux.
Le meilleur exemple est celui de la position de la femme. Tout en étant d’accord sur la nécessité d’un changement dans ce domaine, la modern-orthodoxie n’ose presque pas bouger.
Il en est de même sur la question des conversions et bien d’autres dossiers brûlants.
Le mouvement Massorti est de ce point de vue une néo orthodoxie qui a 50 ans d’avance grâce à son indépendance d’action. C’est un mouvement qui a déjà des femmes rabbins depuis les années 1980, les modern-orthodoxes y songent mais en sont encore très loin et, à moins d’une rupture d’avec l’orthodoxie , n’en auront jamais. L’exemple du rabbin américain Weiss est éloquent (il a tenté de nommer une femme rabbin et se ramassa une volée de bois vert).
La modern-orthodoxie pense en moderne mais veut absolument la reconnaissance de l’orthodoxie radicale, convaincue qu’elle arrivera peu à peu à la changer. Je crois que c’est totalement illusoire, qu’il existera toujours une incompatibilité ontologique entre la radicalité orthodoxe et les courants d’ouverture et que la reconnaissance importe peu dans le monde d’aujourd’hui qui est un monde pluraliste et libre, par nature.
Le judaïsme actuel ne peut pas s’offrir le luxe de rester l’otage des radicaux. Ils font leur travail efficacement auprès de leur public, les modernistes doivent pouvoir avoir les coudées franches pour faire le leur auprès des nombreux juifs en attente d’un judaïsme moderne et ouvert.
Les modern-orthodoxes sont des gens formidables, mais sans moyens. Ils servent même parfois de caution au rabbinat orthodoxe radical qui garde le contrôle des postes clés (beit din notamment). C’est le cas en Israël et en France.
Je me sens donc très proche de la l’orthodoxie moderne, mais la trouve trop frileuse et trop dépendante des radicaux. C’est le problème également des rabbins ouverts dans le Consistoire français, ils sont impuissant à bouger. (Il n’y a pas vraiment de modern-orthodoxes en France)
Je suis donc convaincu de la nécessité d’une alternative efficace et d’un judaïsme décentralisé et pluraliste.
L’option réformée
Aurais-je pu trouver satisfaction dans les rangs des réformés ? Je ne le crois pas pour des raisons de conception sur la pratique juive.
Je respecte cette part importante du judaïsme contemporain qui a osé poser de bonnes questions et dont le travail n’est pas négligeable dans bien des domaines. Cependant, je penses que la halakha demeure un moteur essentiel du judaïsme, ce que les réformés réfutent, même si on assiste à un récent et lent retour aux sources halakhiques. De plus le mouvement réformé a, par le passé, pris des positions réformatrices beaucoup trop radicales.
Là encore je n’aime pas le rejet méprisant des orthodoxes envers les réformés. Je suis pour le dialogue et ce qui rassemble.
De plus on fait l’amalgame entre les différentes tendances de la réforme qui sont nombreuses et divergentes. Je ne vois aucune raison de ne pas collaborer sur des projets communs entre tous les courants du judaïsme.
Le mouvement massorti propose cette ouverture envers tous les courants du judaïsme et ne refuse personne.
En fait, le monde juif contemporain se divise en deux grands blocs : le bloc antimoderne (l’orthodoxie radicale dans toutes ses nuances) et le bloc moderniste (dans toutes ses nuances également).
Le bloc antimoderne mène sa barque et cela le regarde. Mais on ne doit pas le laisser prendre en otage tout le Judaïsme et dicter son mode de fonctionnement au reste du monde juif comme il cherche à le faire en France et en Israël.
Dans le bloc moderniste, il existe trois grands courants : la néo orthodoxie , le mouvement conservateur (Massorti ) et le judaïsme libéral (il comporte plusieurs tendances). Entre ces trois grands courants tout est question de nuances et d’engagement dans telle ou telle pratique, mais un dialogue existe tout en cultivant un profond désaccord sur certains points (notamment la nature de la Halakha ).
Je suis un moderne et ne peut pas faire partie d’autre chose que de ce bloc là, ni défendre d’autres idées que celles qui vont avec la modernité : ouverture d’esprit, soif de connaissance, éthique universelle, démocratie... Un judaïsme sectaire ne m’intéresse pas, tout simplement.
Du point de vue du judaïsme français
Dans le cadre français, on retrouve la même construction, à la grande différence que le Consistoire qui avait fait partie longtemps du bloc moderne, proche de la néo orthodoxie , s’est résolument orienté depuis les années 1980 vers l’orthodoxie radicale en se soumettant au rabbinat orthodoxe israélien. Rares sont aujourd’hui les rabbins consistoriaux ayant un vrai bagage de modernité. Les tentatives de modernisation du rabbin Sirat ou du rabbin Bernheim ne donnent rien pour le moment.
Je suis personnellement persuadé que cet état de fait est profondément dommageable pour l’avenir du judaïsme français.
Qu’on le veuille ou non, la société française est une société moderne et les juifs français pensent en modernes pour la plupart d’entre eux et une très grande part accède à des études supérieures.
On assiste ces dernières années à une « Teshouva » spectaculaire. C’est formidable du point de vue de la vivacité du judaïsme français. Mais si c’est pour s’enfermer dans la chaleur du communautarisme bercé de discours rabbiniques redondants, ce n’est alors pas une solution pertinente. L’immense majorité des Juifs de France ne trouve plus du tout son chemin vers la synagogue et ce n’est pas ce communautarisme ambiant qui les attirera.
La dernière étude sociologique sur les juifs de France menée par le F. S. J. U. donnait le chiffre de 5 % d’orthodoxes ; ce qui est bien peu par rapport au pourcentage immense des rabbins de ce courant (on peut même parler de quasi hégémonie en France du fait du quasi monopole consistorial).
Il existe un décalage flagrant entre la réalité sociologique du judaïsme français et son corps rabbinique. Cela reste un des facteurs de l’assimilation galopante et de la pauvreté du débat au sein de judaïsme français actuel.
C’est pourquoi il me semble urgent de proposer une alternative au système actuel trop exclusif (quand il n’est pas carrément censeur) et de réconcilier les juifs français avec la tradition juive (sur 500.000 Juifs de France, seuls 100.000 fréquentent les synagogues à Yom Kippour ! Le nombre des enterrements est quatre ou cinq fois celui des mariages et des Bar Mitsvot).
J’ose imaginer qu’un vrai réseau de synagogues massorti arriverait à faire un excellent travail auprès d’un large public auquel ce courant correspond.
Le consistoire devrait se réjouir de la création d’un mouvement massorti francophone. Il devrait même être capable un jour de l’intégrer dans un consistoire renouvelé et pluraliste.
Le judaïsme français a besoin d’un pluralisme religieux et d’un dialogue entre les différentes tendances, dialogue qu’il ne connait pas encore aujourd’hui.
Le choix réfléchi du courant Massorti
Le jour où j’ai découvert le mouvement massorti , j’ai reçu une bouffé d’oxygène.
Non pas que je suis d’accord avec tout ce qui s’y passe, mais j’ai adoré l’ouverture d’esprit, le respect des gens, l’audace halakhique, la pratique ouverte, la haute qualité intellectuelle.
Je n’avais jamais trouvé tout cela ensemble dans une telle harmonie ailleurs.
Suis-je totalement satisfait ? Certainement pas. Le mouvement Massorti a lui-même ses propres problèmes et ne manque pas de défis.
Mais il a une qualité immense : son ouverture au débat ainsi que sa lucidité, le tout basé sur une longue expérience (150 ans d’existence en tant que mouvement structuré) et une grande capacité d’adaptation (il est présent partout dans le monde même si son plus grand centre reste encore aux Etats-Unis).
Le mouvement massorti n’est qu’un instrument pour faire fonctionner le judaïsme, tout comme le consistoire .
Mon véritable souci n’est pas tel ou tel mouvement, mais le judaïsme lui-même dans toute sa richesse et avec toutes ses facettes. Le mouvement messorti est une des facettes d’un plus large judaïsme. Chaque facette mérite respect et intérêt et chacun doit trouver son lieu, sa façon de s’épanouir dans le judaïsme et de faire avancer la Tora et le service divin.
Personnellement, le mouvement Massorti m’a offert le terrain propre à épanouir un judaïsme exigeant, authentique, pluraliste, intelligent et spirituel, sans pour autant me couper du reste du monde juif dans toutes ses diversités. Il m’a permis comme rabbin de faire un formidable travail de terrain qui aurait été impossible dans l’orthodoxie .
Il m’a permis une étude juive d’une richesse fabuleuse et parfaitement ouverte à toutes les options intellectuelles possibles.
Il me permet un épanouissement dans la pratique sérieuse des mitsvot et une vie juive authentique.
J’ai payé un prix très lourd à ce choix car les membres les plus orthodoxes de ma famille (y compris très proches) ont cessé de me parler et de me fréquenter du jour au lendemain (plus d’invitations, de conversation... rien !). J’ai été traité comme un pariât, mais qu’importe dans le fond ? C’est que ces gens là ne méritent pas vraiment que le lien se maintienne et sont sans doute trop faibles pour cela.
Pour rien au monde, je n’aurais renoncé à la possibilité d’un Judaïsme de liberté et de respect de chacun sans juger et condamner. Au contraire, la réaction orthodoxe au choix Massorti a prouvé que ce choix était le bon et que le sectarisme n’est jamais une bonne option.
Je vois comme une chance que le Judaïsme francophone puisse découvrir un tel Judaïsme d’ouverture et comprendre que son système jacobain consistorial n’est pas le seul possible.
"Le sage apprend de tout homme..." (Pirké Avot)
Yeshaya Dalsace
Ci-joint un article en hébreu publié dans une revue israélienne sur le même sujet.





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