Pas certain que la plupart des chrétiens pensent souvent à ce fait, qui n’est pas sans conséquence : contrairement aux juifs et aux musulmans, ils sont les seuls monothéistes qui ne lisent pas leurs livres saints en v.o. Si c’est une évidence pour la Bible hébraïque, traduite au fil des siècles d’abord en grec, puis en latin et enfin dans toutes les langues imaginables, l’affaire se complique avec le Nouveau Testament. Et ce qu’avance à ce sujet Sandrick Le Maguer - qui est chrétien, et par ailleurs ingénieur en électromagnétique - devrait secouer quelques certitudes, d’autant qu’il le fait avec une rigueur implacable - et un bel humour, ce qui ne gâche rien. Alors, que dit-il ? Que tout hellénisant - ce qu’il est - doublé d’un hébraïsant compétent - ce qu’il est également (on lui doit une traduction du « Midrash sur les Proverbes ») - ne peut que détecter immédiatement l’hébreu sous le grec du Nouveau Testament. Et que rendre ces textes au cadre linguistique et au paysage mental de ses rédacteurs est la seule chose à faire si l’on espère les comprendre et entendre leurs harmoniques les plus subtiles - qui recèlent souvent, si l’on ose dire, de sacrées surprises.
Sandrick Le Maguer n’est pas le premier à soutenir cette thèse d’une source hébraïque originelle. Il reconnaît sa dette à l’égard d’un personnage controversé, Bernard Dubourg, disparu en 1995, qui publia en 1987 le premier tome de « l’Invention de Jésus », sous- titré « L’hébreu du Nouveau Testament ». De son côté, Claude Tresmontant, l’auteur du « Christ hébreu », était arrivé dès 1983 à la même conclusion. Des ouvrages qui firent un scandale de tous les diables et furent promptement occultés, tant dans les milieux académiques que religieux, même si du côté juif le linguiste Henri Meschonnic avait alors volé au secours de Dubourg. Un effacement qui scandalise Philippe Sollers, l’éditeur de Dubourg (et aujourd’hui de Le Maguer) qui s’indignait encore en 2007 dans la revue « Ligne de risque » de « l’enfouissement absolu » dont avaient été l’objet ces travaux, conséquence selon lui d’« une coalition de toutes les ignorances ».
« Effectivement, il y a eu une sorte de forclusion par rapport aux origines du texte », sourit Le Maguer, qui va beaucoup plus loin que Dubourg. Pour lui, le travail de rétroversion du corpus évangélique du grec vers l’hébreu n’est pas suffisant, il faut maintenant, dit-il, absolument « rétrovertir sa pensée » comme « son mode de production ». Qu’est-ce à dire ? « Que ce texte ne cesse pas un instant de vous crier qu’il est un midrash , et qu’il veut être lu comme tel. » Midrash , le mot-clé est lâché. « La racine de ce terme hébraïque est darash (DRS), « chercher, fouiller ». [...] C’est un art multimillénaire de l’interprétation et de la génération des textes sacrés ou de leurs commentaires, une exploration incessante du texte biblique, de sa langue, de ses sauts, de ses ruptures et de ses apparentes contradictions : une recherche qui à son tour génère du texte. En termes plus modernes, nous pourrions le définir comme une forme maximale d’intertextualité. »
Les techniques de cette « lecture infinie », pour reprendre le titre d’un beau livre de David Banon, sont multiples : jeux de mots, anagrammes, anomalies (lettres défectives, répétitions apparemment inutiles), guématrie (quand deux mots apparemment sans rapport ont la même valeur numérique - en hébreu, chaque lettre a la sienne -, on s’interroge sur ce qui peut bien les lier). De cette lecture active naît une autre narration, qui n’a rien d’une improvisation libre car elle doit toujours prendre appui sur des sources scripturaires puisées dans le corpus biblique même, dont au passage le travail midrashique révèle la formidable homogénéité. Ces techniques, Sandrick Le Maguer les applique aux textes évangéliques, et démontre, sans doute possible, leur nature midrashique. Alors, si vous voulez savoir pourquoi l’ange qui annonce à Marie qu’elle allait enfanter le Messie ne pouvait que s’appeler Gabriel, si vous voulez comprendre pourquoi, d’un point de vue midrashique, Miriam, la soeur d’Aaron ; Rebecca, la femme d’Isaac ; et Marie, la mère de Jésus, sont une seule et même personne (« Dans la Torah, dit le Talmud , il n’y a pas d’avant ni d’après » - autrement dit, notre temporalité n’y a pas cours) et pourquoi cette dernière, en dépit de toutes les arguties développées par ailleurs, devait être vierge, « la vierge d’Israël », il faut lire le livre de Sandrick Le Maguer, petit chef-d’oeuvre de gai savoir, qui ouvre à l’exégèse chrétienne des perspectives proprement vertigineuses.
Bernard Loupias Nouvel Obs.com
Point de vue rabbinique sur ce livre très catholique
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt et de plaisir ce petit ouvrage sur Marie. Je lui trouve quelques défauts : le propos n’est pas toujours très clair, certaines pages « personnelles » totalement obscures pour les non- intimes de l’auteur. Je déplore un manque de références et de notes plus fouillées (il y en a, mais le propos et l’ambition de l’ouvrage méritaient plus). Certains raccourcis midrashiques sont un peu vite apportés comme « évidence »… Cependant, voilà un livre à lire aussi bien par les juifs que les chrétiens, ou toute personne intéressée par l’art de créer du sens avec les mots.
Pour les juifs, il a le mérite de nous rappeler qu’au-delà des croyances et des polémiques, les textes qui fondèrent le christianisme méritent un regard midrashique et une certaine considération de notre part. Cela n’impliquant nullement une quelconque reconnaissance de la messianité de Jésus ou de la virginité de Marie. Ce n’est pas tous les jours que l’on trouve un ouvrage chrétien qui parle le même langage que celui des rabbins …
Pour les chrétiens, cet ouvrage à l’énorme mérite de les ramener à des fondamentaux qui sont les racines juives et hébraïques de leurs textes. Je ne peux parler à la place des chrétiens, mais il me semble qu’un tel livre redonne, à sa façon, un certain souffle au culte marial et en tout cas une certaine intelligence. (En tout cas il me le rend plus compréhensible, à moi qui n’y ai jamais rien compris !) Il pose surtout la question fondamentale du rapport à la langue et donc à toute la base du christianisme et de ses textes. J’ai toujours été personnellement très surpris du peu de cas de l’hébreu et encore moins du Midrash fait par la plupart des chrétiens cultivés que je connais, à commencer bien entendu chez les professionnels (prêtres et pasteurs). Refuser de se comprendre soi-même ??? La lecture juive des textes nous apprend que la forme compte autant que le fond, le mot employé a parfois plus à nous dire que la signification courante de la phrase. Ce petit livre en présente un bel exercice.
Je lui trouve enfin un grand mérite : son auteur a de l’humour ! Rien que cela mérite le détour…
Dans l’ensemble, la démonstration me semble assez convaincante. Et j’espère que l’auteur sera pris d’une nouvelle poussée de fièvre… pour reprendre ses propres paroles. Personnellement, je lirai la suite avec plaisir.
Yeshaya Dalsace
Marie à rebours
« La Vierge Marie était et reste juive au plus haut point : elle doit son existence à la géniale herméneutique juive nommée midrash que nous sommes réunis ici pour étudier » (S. Le Maguer).
Voici sur ce thème un article de Sandrick Le Maguer :
Puisque tu as été choisie entre toutes les nations
Marie à rebours
En PDF
On lira avec intérêt différents articles d’un colloque sur Evangile et Midrash





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