Le mouvement Massorti est durement attaqué sur un site orthodoxe qui se veut pourtant « moderne » : cheela.org.
Droit de réponse ?
Le site Cheela.org est un site de questions / réponses sur des points de Halakha . C’est un site tout à fait intéressant à fréquenter. C’est également une excellente fenêtre d’observation sociologique aussi bien pour les questions posées que pour les réponses données.
La question du droit à fréquenter les Massorti est soulevée à plusieurs reprises (pour nous rien que la question est stupéfiante !).
Des réponses contradictoires apparaissent au fil du temps.
Cela va de l’attaque en règle et sans merci, jusqu’à la compréhension prudente.
Bien évidemment, nous ne pouvons pas répondre sur le site de cheela.org qui n’est pas vraiment un lieu de débat… et ne publierait pas notre réponse. Nous le faisons donc ici faute de mieux et publions plusieurs opinions contradictoires de ce site à notre propos.
Massorti : une doctrine très dangereuse
Question d’un internaute
Shalom,
Je suis juif mais personne ne pratique dans ma famille. Depuis quelques mois, je commence à observer un maximum de mitsvot. C’est parfois difficile, mais j’avance à mon rythme.
On m’a parlé des "Conservatives". Qu’est-ce que c’est ?
Réponse sur cheela
Shalom !
Les "Conservatives" ont une doctrine qui se rapproche sur certains points de la Torah et de la Halakha . Cette doctrine est très dangereuse dans le sens ou vous croyez accomplir le judaïsme alors que vous n’accomplissez qu’une version très édulcorée et surtout falsifiée de la Torah.
Il faut donc prendre ses distances avec cette tendance qui ose se réclamer du judaïsme, envers et contre toutes les aberrations qu’on peut y trouver. Espérons que Hashem leur envoie la lumière rapidement et nous protège de leur influence néfaste.
Quant a vous, avancez a votre rythme dans le respect des Mitsvot et l’étude de la Torah, c’est vraiment la bonne voie. Et même si pour l’instant, vous n’accomplissez pas tout, l’essentiel est d’être dans la voie ascendante.
Bonne réussite dans votre retour aux racines !
Raphael Boussidan
Massorti : un attrape-nigaud
Question posée sur Cheela
J’ai lu dans un article déposé dans le site qui disait que le judaïsme conservateur était une secte mais dans d’autre site ou article on parle de judaïsme libéral mais plus proche de l’orthodoxie .
Est-ce ke le judaisme conservateur et le mouvement Massorti sont deux mouvance différentes ou les mêmes ?
J’aimerais avoir le point de vue d’un orthodoxe pour m’expliquer ce que c’est.
Réponse de Cheela
Shalom !
Le qualificatif Massorti veut dire traditionnaliste et peut s’appliquer à beaucoup de nos frères qui ont garde beaucoup de traditions sans pour autant etre assez pointilleux dans l’accomplissement des Mitsvote. Etre Massorti n’est pas une doctrine, c’est un etat d’attachement aux traditions tout en sachant qu’il y a encore a progresser si on veut aller vers un respect complet de la Halakha .
Quant au mouvement "conservative " (en anglais), il a choisi comme autre appellation "massorti " (c’est trompeur et ca ne doit pas etre par hasard) : c’est en fait la même doctrine falsificatrice de la Torah.
Éloignez-vous au maximum de cet attrape-nigaud. C’est de la Torah en self-service où on sert ses propres instincts avant de chercher à servir Hashem. D’ailleurs, il parait qu’à leur dernier congrès, ils étaient en grand débat sur le caractère divin de la Torah…
Affaire à ne pas suivre !
Raphael Boussidan
Réponse de Massorti . Com
Par Yeshaya Dalsace :
Je ne ferai pas une réponse trop longue à des attaques aussi minables et dénuées de tout argument. Je crois que sur le fond les gens sont assez intelligents pour lire par eux-mêmes, se renseigner, réfléchir et choisir la forme de judaïsme qui leur convient et qui leur semble la plus pertinente.
Le site Massorti .Com est fait pour cela et il continuera à se développer en ce sens.
Ce qui est intéressant dans cette réponse de Raphael Boussidan, c’est le caractère enflammé et inquisiteur ; on sent que s’il pouvait passer tous les Massorti aux fagots, il le ferait avec plaisir… (Mais quel travail car ils sont nombreux !) Les termes de « dangereux », « attrape-nigaud », « version très édulcorée et surtout falsifiée de la Torah » sont révélateurs et en disent long sur l’état d’esprit de cet article et d’un climat dans une partie du judaïsme actuel (triste de lire des choses pareils…).
Ce genre de vocabulaire ne veut pas dire grand-chose en lui-même. L’emploi de tels insultes est d’autant plus amusant qu’un mouvement comme le mouvement Massorti a peut-être des défauts (il en a qu’on se rassure !) mais ne correspond pas vraiment à la description…
C’est un mouvement modéré bien loin d’être « dangereux » bien au contraire, il a à son actif pas mal de grandes réalisations juives plutôt efficaces pour de très nombreuses communautés de par le monde qui ne me semblent pas trop en « danger ». C’est un mouvement prestigieux, reconnu par toutes les grandes instances juives sauf quelques extrémistes. Il instaura la Bat Mitsva , le Centre communautaire, publia nombre d’ouvrages qui font référence…
C’est un mouvement qui attire en particulier les intellectuels juifs et les érudits (un énorme pourcentage de professeurs d’université et de chercheurs dans le domaine du judaïsme), donc pour les « nigauds » on repassera… sauf à penser que toute personne qui ne pense pas comme moi est un imbécile.
Quant à l’accusation de "falsification", elle ne veut strictement rien dire et ne peut que laisser indifférente toute personne un peu cultivée. Elle sous-entend surtout qu’il n’y aurait qu’une seule façon de lire la Tora et de l’interpréter : celle de M. Boussidan… heureusement que les sages du Talmud avaient les idées un peu plus larges, sinon le judaïsme serait d’une platitude absolue…
En lisant de tels signaux d’alarme contre un danger si grand, on en arriverait presque à regretter qu’il n’y ait pas la possibilité de créer une police de l’opinion, une inquisition, au sein du judaïsme : une censure bien organisée, des rabbins endoctrinés avec soin et des fidèles soumis et n’ayant droit d’exprimer que le "Amen " d’usage… d’autres religions l’ont essayé pour leur plus grande gloire… pourquoi pas nous ? Cela manque à l’histoire du judaïsme…
Je viens moi-même de l’orthodoxie , de laquelle je me sens proche sur la pratique des mitsvot, mais en lisant des choses pareilles, je me dis que décidément un océan nous sépare et je n’ai aucune envie de me placer sous « l’autorité » de gens qui ont une pensée aussi étroite et primaire.
Au contraire, en lisant le rabbin Boussidan , je trouve confirmation de mon choix d’être un juif ouvert et que le mouvement Massorti m’offre bien le judaïsme qui me convient et qui est, n’en déplaise à ce genre de détracteurs, sain et équilibré, intelligent et profondément authentique car ne se cachant pas derrière des slogans idéologiques creux, mais au contraire, cherchant sincèrement le lien étroit entre l’homme moderne et la Tora éternelle.
Quant à l’accusation de débattre sur le caractère divin de la Tora, je ne sais pas exactement à quel congrès cela fait référence.
Cela dit je ne vois rien d’illégitime à débattre de cette question, bien au contraire.
Premièrement, toute personne un peu sensée ne peut que se poser la question du caractère divin de la Tora. C’est même la base de réflexion de toute la pensée juive depuis fort longtemps.
Les rabbins du Talmud se posent déjà cette question, dans les termes qui sont propres à leur époque. Tous les grands philosophes juifs se la sont posé et ont cherché différentes réponses.
Maimonide a écrit tout un livre, « le guide des égarés » sommet incontournable de la pensée juive pour ne répondre qu’à cette question ! Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil.
Ce qui par contre est grave, c’est que des rabbins s’interdisent de se poser la question ! Ce qui est important, ce sont les réponses intelligentes que les rabbins trouvent. Mais pour trouver une réponse il faut d’abord poser une question…
Puisque le site en question s’appelle « question » (cheela)… le rabbin Boussidan ferait bien de s’en poser un peu plus, avant de donner des réponses toutes faites, superficielles et d’un radicalisme inquiétant.
Il faut enfin ne pas tomber dans l’amalgame et bien des rabbins orthodoxes ont heureusement une vision du judaïsme un peu plus large et intelligente que celle exprimée ici. Il est cependant déplorable qu’un site Internet qui a la prétention de donner la « réponse » aux questions des internautes, n’ait pas quelque chose de plus intelligents à dire sur une question pareille.
Il est également tout à fait révélateur qu’un site Internet représentant l’orthodoxie sioniste moderne et notamment le kibboutz religieux a priori ouvert, donne des réponses pareilles (ce n’est pas la première fois).
Le site Cheela.org se veut l’héritier du mouvement Mizrahi qui fut en son temps le représentant d’une orthodoxie évolutive et ouverte au dialogue avec à sa tête de véritables penseurs qui ne craignaient pas le questionnement, une vision extrêmement proche de la vision Massorti . Nous sommes donc bien en face d’un exemple de radicalisation et de chute des générations… Où sont les Ouziel et autres rabbins ouverts ?
Il est bon d’ailleurs de rappeler à Cheela.org les paroles de leur maître (et le nôtre également) le rabbin A. I. Kook et de les méditer :
« de même que la haine gratuite a ravagé le Temple (le second) et le monde entier, c’est « l’amour gratuit » qui le reconstruira, et le monde entier avec lui :
« Les véritables justes n’élèvent pas leurs plaintes contre l’iniquité mais concourent à la justice ; ils n’élèvent pas leurs plaintes contre l’hérésie mais concourent à la foi ; ils n’élèvent pas leurs plaintes contre l’ignorance mais concourent à la sagesse »
(Arpilé tohar, Jérusalem, Makhon al chèm ha-Retsaya Kook , 1983, p. 39).
Par ailleurs, il y a des choses intéressantes à lire sur le site cheela.org que nous vous invitons à consulter régulièrement malgré le manichéisme de certaines réponses, mais nul n’est parfait…
Yeshaya Dalsace webmaster de Massorti .Com
Droit de consulter ou non un site !
Question sur Cheela.org (Comment un adulte peut-il poser une question pareille à notre époque ???)
Est-il permit d’aller sur des sites massorti ou liberaux si ce n’est que dans un but instructif ?
Réponse de Rav Benjamin David
Non je ne pense pas qu’il est permis de surfer sur des sites dont les enseignements sont en contradiction avec la thora. Je ne vois pas comment vous pouvez surfer sur un site sans lire les textes et être sans prendre le risque d’être influencé par leur propos qui réforment ou plutôt déforment l’enseignement de nos sages . De plus il n’y a pas de raison de les encourager. Plus il y a d’entrées dans un site et plus les auteurs sont encourager à ecrire et produire de la propagande.
Nouvelle question au Benjamin David, mais sans réponse
En allant sur ce site, je réalise que le judaïsme englobe plus de monde que mon "petit,monde" à moi.
Comment accepter l’idée qu’ils se trompent si je ne sais même pas quels sont leurs points de vue ?!
Notre réaction :
Incroyable de voir des gens dire à d’autres ce qu’ils ont le droit de lire ou pas ! Le moyen âge dans toute son horreur…
Massorti tout sauf infréquentable
Question
Pourquoi le mouvement massorti n’est pas fréquentable ?
Réponse de Jacques Kohn
Le mouvement massorti est tout sauf infréquentable. Il diffère cependant à la fois du judaïsme de stricte observance, ou « orthodoxe », et du judaïsme libéral ou réformé."
Notre réaction :
Il y a de l’espoir…
Discours nuancé
Les mois passent et le débat continue. Voici enfin (en septembre 2009) et pour la première fois une série de réponses érudites et de plus grande ouverture.
Par contre il est intéressant de noter le besoin chez le questionneur (érudit également mais terriblement dogmatique) de mise à l’anathème et le besoin de trouver une raison de fermeture. Nous sommes au 21ème siècle tout de même… La nostalgie médiévale fonctionne encore.
Question sur Cheela
Shalom,
Vous parlez des massortis comme étant "tout sauf infréquentable", Pourtant Rav Moshé Feinstein a qualifié explicitement le mvt conservative de "apicorsout". Or, le mvt "massorti " est le nom utilisé en france pour le mvt "conservative ".
Par ailleurs, Rav S.R Hirsh avait fortement attaqué ses fondateurs au 19ème siècle et son fils avait parlé de leur idéologie comme d’une "fausse science qui écarte les juifs de la vérité".
Pour tous les Guedolim il est certain que les massorti sont des apikorsim et qu’il est formellement interdit d’aller dans leurs synagogues ou de visiter leur site.
Je rajouterai pour terminer que dans un de ses cours, le GR Rav Gugheneim a précisé qu’ils étaient bien plus dangereux que les libéraux car ils connaissent les textes, et qu’il est très dur pour un non-initié de trouver la faille à leur discours.
Merci d’ajouter ces précisions sur le site.
Réponse d’Emmanuel Bloch de l’équipe de Cheela.Org
Chalom,
Il est exact que le mouvement Conservative diffère de l’Orthodoxie sur des points importants, aussi bien de doctrine (hachkafa) que de halakha . Ces points de désaccord entre les deux tendances doivent être clairement explicités, et vous avez raison d’estimer qu’on ne saurait les passer sous silence.
Pour autant, il n’est pas judicieux de faire des déclarations stridentes en vue de proclamer que plusieurs millions de nos frères juifs sont des hérétiques voués aux flammes de l’enfer. Ce n’est en tout cas certainement pas la philosophie de notre site. Il est préférable d’expliquer calmement aux gens que les massortim/Conservative ne sont effectivement pas orthodoxes , que certaines de leurs idées et pratiques ne sont pas conformes à celles prônées par l’Orthodoxie et sont de ce fait illégitimes, et ensuite de faire confiance à l’intelligence des gens. Inutile de raviver des tensions internes, alors que nous avons tant d’ennemis à l’extérieur.
S’agissant de la position des « Guedolim » (lesquels ?) – vous serez peut-être surpris d’apprendre que le Rav J. B. Soloveitchik (et avec lui le très orthodoxe Rabbinical Council of America), certainement un Gadol Be-Israel, avait donné son accord de principe, dans les années 1950, à la création d’un Beit Din commun aux Orthodoxes et Conservative . Ce Beit Din était censé créer un standard commun à tous les Juifs américains pour toutes les questions de mariage et de divorce. Le projet n’a pas abouti, pour des raisons peu claires, mais le fait est que le rav Soloveitchik n’avait aucun problème à collaborer avec les Conservative en vue du bien du peuple juif.
Vous ignorez peut-être aussi que les ouvrages du rabbin Conservative Saul Lieberman (Tossefta KiPchouta, Yerouchalmi KiPchouto) sont connus, étudiés et cités par de nombreux rabbins ‘hareidim (certains toutefois préférant ne pas mentionner le nom de l’auteur).
Et savez-vous que certaines pratiques, parfaitement acceptées dans les communautés orthodoxes , ont leur origine auprès du mouvement Conservative ? C’est ainsi que la première cérémonie de bat-mitsva a été célébrée en date du 18 mars 1922, par le rabbin Conservative Mordechai Kaplan, pour sa fille Judith. De nos jours, de nombreux ‘hareidim n’ont aucun problème à célébrer une bat-mitsva, à la maison tout du moins.
Quant aux attaques du Rav Chimchon bar Raphael Hirsch envers Zechariah Frankel, que l’on considère effectivement comme le fondateur du mouvement Conservative au 19ème siècle, elles s’expliquent surtout par la nécessité que le rav Hirsch ressentait de démarquer son propre mouvement de Torah im Derekh Eretz. En effet, le rav Hirsch lui-même, et son système éducatif, faisait parfois l’objet de critiques de la part des autorités d’Europe de l’Est, du fait des changements qu’il introduisait dans le système traditionnel d’étude et d’organisation de la communauté (ouverture sur la culture occidentale, participation des femmes, …).
Bien sur, le mouvement Conservative aujourd’hui n’est pas le même qu’il y a un siècle, ou même un demi-siècle. Son évolution semble le porter toujours plus loin des idéaux prônés par le Judaïsme Orthodoxe (aux Etats-Unis tout du moins, la situation étant différente en Israël). Comme je l’indique plus haut, les orthodoxes doivent marquer leur différence… mais cela peut se faire, et doit se faire, dans le respect des autres.
Question suite
Ce que vous dites sur le Rav Soloveichik est étonnant. Sûrement avait-il ses raisons. Mais ne vous méprenez pas sur ses intentions. Il assimille clairement les "consevative" aux "libéraux" dans ses écrits (l’homme de la Halakha p. 11 note 4).
Par ailleurs, jetez juste un coup d’oeil aux techouvot de RavMoshé Feinstein . Vous les trouverez dans le maftéah de igerot Moshé à la lettre "khaf" (kofrim-conservative )
Quant à S. Lieberman, c’était sans conteste un Talmid Hakham, nou ? Aher l’était également ; voir TB Taanit 7a et les deux premirs Tossfot.
Le problème n’est pas tant dans la forme que dans le fond. Graetz s’est séparé de Rav Hirsh pour rejoindre Frankel. Ils se sont séparés de la "tradition établie" (= définition de l’"orthodoxie " ; antonyme = hérésie [petit-robert]). le Rav Hirsh ne s’est surement pas servis d’eux comme boucs-émissaires ! Has vé Shalom ! Il ne supportait pas que ces intellectuels inteprètent les textes à leur guise sans tenir compte des méfarchim, où alors qu’ils contredisent clairement Hazal en déclarant par exemple que le Cantique des Cantiques fut composé à l’époque d’Hérode !
Vous avez raison, il ne faut pas jeter la pierre à des millions de juifs. Pour les millions, nous prions qu’ils fassent techouva. Pour ceux qui les induisent consciemment en erreur, ils sont comparables à Qorah (qui, d’aprè le Midrash prétendait également respecter la Torah et Sa halakha …),
Avant de combattre nos ennemis, sachons gagner nos combats internes.
Shalom Al Israël, bé atslaha
Réponse d’Emmanuel Bloch de l’équipe de Cheela.Org
Chalom,
Je constate sans trop de surprise que nous ne sommes pas du même avis sur cette question. Avant de répondre à vos différents points, je voudrais simplement rappeler l’idée principale de ma dernière réponse : même si le mouvement Conservative / massorti doit clairement être considéré aux yeux de l’Orthodoxie comme illégitime, du fait de différences aussi bien halakhiques que hachkafiques, il n’est pour autant pas justifié de les traiter généralement (ou plus spécifiquement leurs dirigeants) comme des pestiférés en les considérant comme des hérétiques (kofrim) avec lesquels toute relation, de quelque ordre qu’elle soit, serait interdite.
J’ai voulu donner trois exemples tendant à démontrer qu’un nombre significatif de Gedolim n’avaient pas cherché à dresser le mur infranchissable que vous préconisez pour nous séparer de tout contact avec nos frères Conservative : une tentative de créer un Beith Din commun Orthodoxe -Conservative pendant les années 50, le respect envers l’un des dirigeants du mouvement Conservative (Saul Lieberman), et l’importation de la cérémonie de la bat-mitsva.
Je profite de vos commentaires pour compléter ma réponse avec de nouveaux exemples de conduite de grands maîtres envers des Juifs non-orthodoxes . La liste ci-dessous n’est d’ailleurs pas du tout exhaustive.
Puisque vous mentionnez Elicha ben Avouyah, il faut se rappeler que la Guemara se pose la question de savoir comment son élève, Rabbi Meir, a pu continuer à étudier avec lui même après que Elicha soit devenu "A’her", c’est-à-dire un hérétique. Et la Guemara de répondre, dans ’Haguiga 15a, que R. Meir prenait les enseignements de son ex-maître comme une grenade, dans laquelle on mange le contenu et on jette l’écorce. En d’autres termes, R. Meir a continue à étudier auprès de A’her, mais en "filtrant" ce qui était acceptable de ce qui ne l’était pas.
Au temps des Richonim , on trouve par exemple Ibn Ezra, qui n’hésite pas à citer, avec approbation, des enseignements Karaïtes à plusieurs endroits de son commentaire sur la Torah. Et Maimonide est bien sûr fameux pour avoir déclaré, dans son introduction des Chemonah Prakim, qu’il faut toujours savoir « accepter la vérité d’où qu’elle vienne ».
Revenons-en aux Conservative . Zechariah Frankel, le fondateur du mouvement, est cité à plusieurs reprises dans les techouvot du R. Ye’hiel Yaakov Weinberg, le Sridei Eish (par ex. vol 3, pp. 364-365). Ce dernier avait de toute évidence beaucoup de respect pour Frankel, l’appelait « Rav » et rajoutait à son nom l’expression « zichrono livrakha ». Voyez aussi une expression semblable dans l’introduction du Netinah laGuer, du Rav Nathan Adler.
Un autre dirigeant du mouvement Conservative à avoir été cité avec approbation par le Sridei Eish est le prof. Louis Ginzberg (Sridei Eish, vol. 3, p. 179). En cela, il est rejoint par le rav ‘Hayim Ozer Grodzenski (le A’hiezer) et par le rav Moche Soloveitchik (le père du r. J.B. Soloveitchik et le fils de r. ‘Hayim Brisker), dont les lettres élogieuses à Ginzberg ont été reproduites dans différentes publications.
Etc. Pour plus d’informations sur les relations entre les orthodoxes et Saul Lieberman, je me permets de vous renvoyer au livre de Marc Shapiro « Saul Lieberman and the Orthodox », dont je tire une partie des éléments cités ici.
J’espère avoir démontré mon point principal, qui est de dire qu’il existe une longue tradition dans le Judaïsme de ne pas rejeter complètement ceux dont l’on est séparé par une querelle doctrinale - ce qui, encore une fois, ne revient pas du tout à leur reconnaître une légitimité aux yeux des orthodoxes . C’est cette ligne directrice qui, me semble-t-il, peut être suivie dans les rapports des orthodoxes aux conservative .
Voilà pour ceci, mais je voudrais encore revenir sur certains points secondaires que vous mentionnez dans votre réaction.
1. Le Rav Soloveitchik – j’ai relu le passage que vous indiquez, mais je ne vois pas en quoi le Rav Soloveitchik prend position par rapport aux Conservative en tant que tels. Il critique simplement leur conception de l’expérience religieuse … À d’autres endroits, le r. Soloveitchik critique le mouvement du Moussar ou le Tanya… Cela étant dit, il est évident que le mouvement Conservative n’était pas à ses eux légitime, je voulais juste indiquer qu’il était néanmoins prêt à coopérer avec eux.
2. Le Rav Feinstein était effectivement très opposé aux Conservative . Mais là encore, je pense qu’il ne faut pas divorcer une phrase de son contexte. Rav Feinstein avait pour but d’établir l’orthodoxie aux Etats-Unis, qui étaient à l’époque considérés en Europe de l’Est comme un « pays impur » pour le judaïsme (treife medineh), l’endroit par excellence où les juifs s’assimilaient. Le besoin de se démarquer se fait aussi sentir ici… Sinon, comment expliquer que les Gedolim de nos jours, à ma connaissance du moins, ne ressentent pas la nécessité de mettre en garde contre les Conservative ? De nos jours, le judaïsme orthodoxe se sent en sécurité aux USA, ou tout du moins les batailles qu’il livre ne sont pas les mêmes. Quoi qu’il en soit, même chez R. Feinstein , on trouve une acceptation de la cérémonie de la bat-mitsva, certes à contrecœur et après pas mal d’hésitations, alors qu’il a pleinement conscience de l’origine Conservative de l’institution. Cf. Igrot Moche, Orakh ‘Hayim 104.
3. Le Rav Hirsch est trop souvent considéré aujourd’hui comme un équivalent allemand du ‘Hatam Sofer , ou un autre homme « sur les murailles », prêt à défendre l’orthodoxie contre ses détracteurs. Si ce n’est pas complètement faux, la vérité est beaucoup plus complexe que cela. Sans pouvoir entrer ici dans tous les détails, je me permets simplement de vous renvoyer à ses Dix-Neuf Epitres, Epitre 18, note 3, dans laquelle r. Hirsch indique préférer la conception des mitsvot prônée par Moise Mendelsohn à celle du Rambam ( !). Hirsch était un personnage complexe, et je pense que sa réaction critique par rapport à Frankel mérite d’être plus amplement analysée, ce que je ne peux faire ici faute de place.
4. Le mot « orthodoxie » était un terme à connotation péjorative au départ, il était utilisé par les libéraux allemands pour se moquer des traditionalistes qui restaient attachés aux anciennes traditions. C’est un retournement intéressant de l’histoire que le mot soit aujourd’hui devenu un titre de gloire pour ceux qui restent fidèles au judaïsme de la Torah.
Question internaute suite
Bonsoir
Votre réponse sur les Conservative (n°48607 ) est très interéssante. Cependant je voudrais apporter une nuance à propos de Saul Lieberman que vous qualifiez de "Rabbin Conservative ". De fait il était à la base un rabbin orthodoxe . Il prit cependant la décision délicate d’enseigner au Séminaire Conservative (JTS ), tout en restant à titre personnel, strictement attaché au respect de la Halakha . Il me semble donc difficile de l’assimiler à un rabbin conservative standard.
’Hatima Tova
Réponse d’Emmanuel Bloch de l’équipe de Cheela.Org
Chalom,
Saul Lieberman est difficile a faire rentrer dans une boite. Il etait un personnage complexe, quelque part a cheval entre les deux mondes.
Vous avez raison de souligner qu’il venait au depart du monde orthodoxe . Au temps de sa jeunesse, lorsqu’il etudait dans les yechivot lithuaniennes de Slobodka et Maltch, il etait considere comme un genie (illouy). Mais deja a cette epoque, il etait percu comme legerement "different".
C’est ainsi que le Rav Jacob Isaac Ruderman, futur fondateur et Roch Yechiva de Ner Israel a Baltimore, racontait qu’il partageait sa chambre avec Lieberman alors qu’ils etudiaient tous deux a Slobodka. Mais le r. Nathan Zvi Finkel, le fameux Alter de Slobodka, qui dirigeait alors la yechiva de moussar lithuanienne, les separa de force, par peur de l’influence negative que Lieberman pouvait exercer sur Ruderman.
Arrive aux USA, Lieberman rejoignit, a la demande de Louis Finkelstein, le Jewish Theological Seminary, l’institution phare du judaisme Conservative . Pendant des dizaines d’annees, a la tete de leur division talmudique, c’est lui qui fixa de facto la politique halakhique du mouvement. Meme s’il etait personnellement completement fidele a la halakha , il est difficile de le considerer comme autre chose qu’un dirigeant important du judaisme conservative , et conscient de cet etat.
Toutefois, tout porte a croire que personnellement il ne s’identifia jamais totalement pas au mouvement qu’il dirigeait. David Golinkin, dans un article publie dans un livre "Tradition Renewed", publie a l’occasion du centenaire du JTS , explique entre autres ainsi le peu de techouvot publiees par Lieberman pendant ses annees au JTS - Lieberman repondait aux questions halakhiques, mais le faisait a contrecoeur, et preferait ne pas publier.
Du point de vue du monde orthodoxe , Lieberman etait clairement considere comme "en-dehors".
Il etait reellement un personnage a en tension entre deux heritages. Pour plus de details, je me permets de recommander le livre de Marc Shapiro deja indique (Saul Lieberman and the Orthodox), ainsi que la biographie publiee par Schochet et Spiro (Saul Lieberman : the man and his work).
Question internaute suite
Merci pour votre réponse et surtout pour vos recherches. Je n’ai pas le temps de reprendre tous les points cités car je réponds dès réception du message. Même si je ne suis pas répondeur sur cheela, ma charge de travail et de limoud est également très prenante !
Je reprendrai néanmoins certains points auxquels je peux répondre directement :
1/ Par rapport à Aher vous citez la guemara dans haguiga mais je vous ai renvoyé au Tossfot dans Taanit 7 (s. v. « im talmid… ») qui précise qu’il n’appartient qu’à un talmid hakham d’apprendre du TH lo agoun car il est capable de ne pas prendre en compte les mauvaises actions.
Par conséquent, mieux vaut éviter une réponse publique autorisant à écouter certains discours des conservative , car les lecteurs de cette réponse ne sont pas tous talmidéi hakhamim…
2/Le fait que le Sidréi Esh cite Frankel en l’appelant Rav ne m’étonne pas. Rav I.E HaLévy, dans le « Dorot Richonim » en fait de même et appelle Graëtz et Weiss « Hakham ». Cependant, cela ne l’empêche pas de les attaquer sévèrement en les qualifiant tous de « nouveaux chercheurs ». Il cite nombre de leurs thèses pour démontrer leur perniciosité et relève dans des discours apparemment anodin des contradictions flagrantes et du zilzoul de Hazal.
Par conséquent, le fait de donner un titre à un conservative /massorti ne signifie pas que son discours ou que lui-même soit accepté.
3/Mendelssohn n’est pas un kofer, ce sont ses élèves qui en ont fait un champion de la Haskala . De même se sont-ils servis du R. Azaria déRossi et de son Meor Enaïm ou même du Moré du Rambam pour défendre la wissenchaft des Judentums. Le point commun entre R. SR Hirsh et Mendelssohn est qu’ils n’accordaient aucune concession dans l’application des Mitsvot. Peut-être que s’il avait vécu au 19ème siècle Mendelssohn se serait également élevé contre ses pseudo-disciples…
Je ne peux pas avancer d’avantage d’arguments. De toute manière, nous sommes d’accord sur le fond. Il faudrait approfondir les notions de « kofer, apikoros, min » pour continuer cette discussion, mais ce n’est pas par internet qu’il faut faire ce travail extrêmement compliqué. Je remarque juste que du perk helek ressort la notion de « zilzoul des hakhamim » or c’est précisément ce qui se retrouve dans les écrits massorti / consevative, de l’histoire des juifs de Graëtz en passant par les travaux de J. Neusner ou par le site français des Massortis.. Ils méprisent ceux qui n’ont pas épousé les méthodes d’investigations universitaires pour comprendre la Torah et, fait révélateur de leur état d’esprit, parlent bien souvent des Rabbanim, des Tanaïm aux Aharonim sans mentionner leur titre. Ce n’est peut-être qu’un détail, mais il revient souvent, ce qui le rend assez révélateur.
Pour terminer une anecdote (vraie mais non vécue personnellement) : Dans mon Collel, à l’heure de Min’ha, se trouvaient 10 personnes dont [une personnalité connue du judaisme conservative francais]. Ils ont appelé discrètement Rav Schlessinger de Strasbourg qui leur a interdit de le compter dans le Minyan . Cela suit le Psak de Rav Moshé Feinstein , et même si vous pouvez trouver des Guedolim qui ont mentionné des travaux de conservative , je ne crois pas que vous pourrez trouver des techouvot autorisant explicitement de compter leurs Rabbanim dans nos MInyanim.
Béatslaha, Chana Tova véHatima Tova
(à propos de la comparaison entre R.SR Hirsh et le Hatam Sofer voir H. Infeld, la Torah et les sciences, mille années de controverse, aux éditions gallia, 4ème partie)
Le débat s’arrête ici pour l’instant.
Notre réaction et analyse
Par Yeshaya Dalsace
Je tiens tout d’abord à saluer l’ouverture d’esprit, l’érudition et le souci de pédagogie d’Emmanuel Bloch.
Ce qui est particulièrement intéressant dans le débat ci-dessus est, me semble-t-il, la position du questionneur. C’est quelqu’un qui connaît parfaitement les textes traditionnels, quelqu’un de très orthodoxe manifestement, et qui me semble assez représentatif d’une petite partie du judaïsme français actuel.
Quand on analyse quelque peu ce mode de pensée, on peut ressentir un certain froid dans le dos ! Imaginons un peu que tout le judaïsme soit comme cela ! Pour reprendre les propres termes et vœux de ce monsieur : « que tous les juifs fassent Teshouva » (c’est-à-dire pensent en ultra orthodoxe ) et que tous les autres soient avalés vivants par la terre comme le fut « Korah ». L’apocalypse juive ! Le grand jugement dernier ! On peut en rire, mais imaginons que des millions de juifs pensent comme cela… ce serait un véritable cauchemar !
Chez le questionneur on retrouve le besoin de mettre à l’index tout un pan du judaïsme. Ce besoin est tout à fait révélateur de ce que nous considérons comme une dérive d’une partie de l’orthodoxie actuelle. Fermeture d’esprit, dogmatisme, volonté de tenir la vérité dans sa main, besoin de se conformer aveuglément à l’avis de rabbins considérés comme infaillibles… Pour eux c’est ainsi que le judaïsme doit fonctionner ; pour nous c’est bien sûr une aberration. Il est évident que nous ne vivons pas sur la même planète psychologique et intellectuelle.
Le questionneur considère comme normal d’interdire de lire certains ouvrages ou de consulter certains sites Internet sous prétexte que leur vision du judaïsme n’est pas conforme à la leur. Je me plais à imaginer quelques instants le cauchemar que serait un pays comme Israël si des gens comme cela prenait le pouvoir…
De même, il trouve tout à fait normal et même louable de tenir compte de la façon de penser (qui reste par définition insondable et dans le secret des cœurs connu de Dieu seul) d’un juif quelconque pour le compter dans le minyane ou pas…
Si on appliquait une telle politique systématiquement, il n’y aurait pas souvent minyane à la synagogue ! Personnellement, cela ne me dérange pas vraiment, j’y verrais plutôt un honneur, que de ne pas faire partie du quorum de gens aussi fermés. La prière en commun est après tout un partage de spiritualité et non l’adhésion à une idéologie totalitaire.
Il est intéressant également que le terme « dangereux » à propos de gens qui se permettent de penser librement est à nouveaux employé dans la bouche d’un grand rabbin du consistoire français… vive la république !
Il est intéressant également de constater l’étonnement de ce questionneur face à la possibilité de l’ouverture d’esprit d’un rabbin orthodoxe aussi important que le rabbin Soloveitchik et ne pas saisir que celui –ci n’appartient pas tout à fait au même monde idéologique que le rabbin Feinstein . Orthodoxie moderne et sioniste pour Soloveitchik / ultra-orthodoxie pour Feinstein . Comme si le monde orthodoxe devait être d’un seul tenant et ne parler que d’une seule voix ! Fort heureusement ce n’est pas le cas.
Je suis personnellement toujours surpris face à un tel besoin de « pensée unique » et de dogmatisme si étranger à l’esprit du judaïsme, tels que je le comprends.
De même pour l’incapacité à accepter que des rabbins non orthodoxes puissent être de grands érudits et même des figures majeures du judaïsme, comme l’était Lieberman (mais il n’est pas le seul). On veut absolument en faire un « orthodoxe »… comme si le savoir ou la pratique des Mitsvot étaient impossible ailleurs… Le monde ne saurait être différent de celui que je me suis construit au sein de mon système dogmatique.
Précisons enfin, que nous n’avons jamais exprimé de mépris envers une quelconque autorité rabbinique. Que le fait de ne pas employer systématiquement le titre de rabbin n’est qu’un usage de langage, certainement pas une marque de mépris, nous le faisons d’ailleurs ici avec le rabbin Saül Lieberman, que nous nommons par son seul nom de famille. Sur ce site nous nous permettons parfois d’être critique, mais la critique ne veut pas dire le mépris. Quant à la question de l’usage ou non des méthodes universitaires pour comprendre la Tora, c’est toute une discussion. Nous n’avons jamais dit que cet usage était indispensable. Nous pensons qu’il est quelquefois très éclairant. Nous pensons par contre que pour les questions touchant à la science, notamment à l’histoire, ces méthodes sont intellectuellement indispensables. Nuance importante.
Enfin un dernier constat : chacun souhaite un peuple juif prospère et spirituel, accompagné dans ce chemin par toute l’humanité. A notre avis la chose n’est possible que dans la tolérance et l’ouverture d’esprit ainsi que dans l’acceptation de l’autocritique. La fermeture et le dogmatisme ne mèneront l’humanité et plus particulièrement le judaïsme qu’à des catastrophes.
En tout cas ce débat est extrêmement éclairant pour savoir ce qui nous réunit et ce qui nous sépare. Au lecteur d’avoir l’intelligence et le discernement d’en saisir les vrais enjeux.
Yeshaya Dalsace
<





29 messages
