En effet, à la suite du rappel de la promesse faite par Dieu à Abraham, Isaac et Jacob, l’annonce du programme de la sortie d’Egypte est devenu la base du "seder pessah’", de la nuit Pascale, toute entière construite sur quatre coupes de vin.
Comme indiqué par les maîtres du Talmud , ces quatre coupes sont l’écho des quatre langages de délivrance qui se trouvent dans notre parasha , au chapitre 6 de l’Exode, versets 6 et 7 : "C’est pourquoi, dis aux enfants d’Israël : Je suis l’Eternel ! Je vous sortirai de dessous les souffrances de l’Egypte, et je vous sauverai de leur esclavage, et je vous délivrerai avec un bras étendu et avec des grands jugements. Je vous prendrai pour moi comme peuple et je serais pour vous Dieu, et vous saurez que je suis l’Eternel-Dieu qui vous sort de dessous les souffrances de l’Egypte".
Ces quatre langages de la délivrance, que nous avons traduis ici de manière classique comme un futur, sont traduits par André Chouraqui, de manière surprenante, par un présent ! La traduction de Chouraqui est connue pour être une tentative de rester le plus proche possible de l’hébreu dans la traduction française. Comment comprendre donc ce choix du présent ?
En hébreu biblique, il existe une forme verbale qui n’a pas été reproduite en hébreu moderne : il s’agit du "vav conversif". Lorsque ce "vav" (la sixième lettre de l’alphabet) est placée devant un verbe au futur, elle le transforme en passé, et lorsqu’elle elle est mise devant un verbe au passé, elle le transforme en futur.
Dans notre cas, les quatre langages de la délivrance sont des passés auxquels une lettre vav est rajoutée. Ainsi, pour le premier cas, "véhotséti" est formé du verbe "hotséti", "je vous ai sorti", et l’addition ce "vé" lui donne la signification "je vous sortirai". En réalité, les choses sont plus complexes que cela. Tout d’abord, le futur formé ainsi n’est pas l’exact équivalent du futur habituel : "ani otsi". Le futur habituel est un futur définitif, comme si l’on disait "à un instant précis, je vous sortirai", alors que le passé transformé en futur porte une notion de prolongement "je vous sortirai et cela durera un certain temps".
De plus, selon certains grammairiens, ce type de futur est en fait très proche du présent, et pourrai être ainsi traduit : "je vous sors et continue ensuite à vous sortir". D’où l’emploi du présent dans la traduction de Chouraki.
Si nous insistons sur ces détails qui, a priori, ne passionnent peut-être pas ceux qui n’ont pas d’intérêt pour les questions grammaticales, c’est qu’ils nous montrent à quel point le texte de la Torah invite à la réflexion et à l’approfondissement.
Car, en effet, comment pouvons nous décrire les quatre langages de la délivrance si ce n’est ainsi : il s’agit de quelque chose qui est un passé transformé en futur, mais également d’un futur qui n’est pas définitif, mais de plus d’un futur qui flirte avec le présent !
On comprend la leçon que nous transmet le texte, comme si la Torah nous disait :
tout d’abord sache que la délivrance est inscrite dans le passé, non seulement dans les promesses faites aux ancêtres, mais dans le récit même que tu fais toi, être juif du XXIe siècle, de cette sortie d’Egypte qui appartient au passé et qui est pour toi un modèle.
Mais sache que la promesse est faite pour toutes les générations, et que de même que Dieu a demandé à Moïse de parler au peuple de son époque en transformant un espoir passé en une réalité future, ces paroles continuent à s’adresser au peuple du futur, c’est-à-dire également à toi.
Mais de plus, sache que ce que tu lis comme un futur, il ne tient qu’à toi pour qu’il se transforme en présent et que les langages de délivrance soient ceux de ta propre délivrance.
Dans la haggada de Pessah, ce livre que nous lisons chaque année pour commémorer la sortie d’Egypte, il est écrit : "Dans chaque génération et génération, chaque homme est obligé de se voir lui-même comme s’il était sorti d’Egypte". A l’époque du Maharal de Prague, certains Juifs s’étonnaient de devoir se considérer heureux d’avoir été délivrés d’Egypte, alors qu’eux étaient maintenant en exil, esclaves d’autres royaumes. A cela, le Maharal répondait que la délivrance d’Egypte avait amené tout le peuple d’Israël, quelque soit sa génération, à pouvoir être potentiellement "ben ’horin", un être humain libre, et que le contexte provisoire de la situation politique n’avait pas d’influence sur l’aptitude par essence d’atteindre la délivrance. Comment ne pourrions nous pas adhérer à ses paroles, nous qui vivons dans une génération qui a le choix de vivre sa capacité d’homme libre au présent et hors d’exil.
Rabbin Alain Michel – Rabbin Massorti à Jérusalem et historien
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