Pour bien comprendre le problème, il faut savoir qu’un rabbin est avant tout une personne comme les autres qui sert de référence en matière d’enseignement et de conduite morale. C’est avant tout un professeur, un guide spirituel et un leader de communauté. Il n’existe donc pas véritablement d’obstacles techniques au fait que le rabbin soit une femme. Le véritable obstacle reste dans la tête des gens.
Le problème se pose par contre en ce qui concerne des actes rituels précis.
En effet, d’un point de vue traditionnel, une femme n’est pas soumise aux même nombre de commandements qu’un homme. Ce problème technique demande une longue discussion, mais il existe plusieurs solutions pour permettre à une femme rabbin d’exercer pleinement sa fonction.
Pour la féministe orthodoxe américaine Blu Greenberg, une femme rabbin n’est pas du tout obligée de tenir une fonction rituelle, elle argumente que des quantités d’hommes rabbins ne sont pratiquement que des enseignants, une femme peut donc très bien faire la même chose et être rabbin sans pour autant avoir une fonction rituelle. (Greenberg, Judaism, 31)
Le mouvement Massorti a écrit pour sa part une très large littérature (plusieurs ouvrages) sur cette question, cherchant toutes les solutions possibles. Le but étant naturellement que la femme rabbin puisse exercer pleinement sa fonction en conformité avec l’esprit de la Halakha , sans se restreindre à un simple rôle d’enseignant.
Le judaïsme libéral, du fait de son rapport beaucoup plus souple à la Halakha , a beaucoup plus de facilités à régler le problème.
Historique :
La première femme rabbin fut ordonnée en 1935 à Berlin et s’appelait Regina Jonas. Elle fut exterminée par les allemands durant la Shoa. Elle appartenait bien entendu au courant libéral.
Ce n’est qu’en 1972 que le mouvement libéral américain ordonna les premières femmes rabbins , très nombreuses aujourd’hui. En 1974, ce fut au tour du mouvement reconstructioniste.
Le mouvement Massorti ne passa le cap qu’en 1985 après de très houleux débats (une commission débattant de la question avait été créée dès 1977). Il produisit à cette occasion de nombreux articles pour étudier toutes les données du problème. Cette décision engendra le départ d’une petite partie des rabbins Massorti qui créèrent un nouveau mouvement, entre les Massorti et les orthodoxes . Ce mouvement n’a jamais réussi à prendre vraiment de l’ampleur. De nos jours, il existe une minorité de femmes rabbins Massorti , mais le fait devient de plus en plus admis.
Dans le mouvement orthodoxe , aucune prise de position officielle ne permet l’ordination de femmes rabbins . Cependant, plusieurs rabbins orthodoxes ont pris l’initiative d’ordonner des femmes rabbins . C’est encore quelque chose de marginale, mais cela existe aux Etats-Unis et en Israël.
Sans compter le stade intermédiaire d’avocate rabbinique auprès du Bet Din orthodoxe .
De plus en plus de femmes tiennent un rôle prépondérant dans le mouvement orthodoxe . Plusieurs institutions ouvrent leurs portes aux femmes leur permettant d’entrer dans l’univers de l’étude juive traditionnelle, celui du Talmud notamment.
Mimi Feigelson, par exemple, a reçu l’ordination de trois autres rabbins orthodoxes , mais par égard pour la mentalité orthodoxe elle ne se sert pas de ce titre tout en enseignant. Mais elle enseigne surtout dans des institutions non orthodoxes , chez les Massorti notamment.
Eveline Goodman-Thau (née à Vienne en 1934) a été ordonnée rabbin en 2000 à Jérusalem par Rabbi Jonathan Chipman (Rabbin orthodoxe érudit et spécialiste du mouvement du Moussar). Elle exerce dans une synagogue "progressive" à Vienne et enseigne dans de nombreux cadres.
Cependant l’ensemble du monde orthodoxe a sévèrement condamné ce fait et ne l’accepte pas.
En 1993, Haviva Krasner-Davidson (Haviva Ner-David) voulu s’inscrire à l’école rabbinique de la Yeshiva University à New York. Elle n’a jamais reçu de réponse à sa demande qui fut moquée par plusieurs étudiants qui en firent même le sujet de sketches pour Pourim. Elle fut contrainte d’aller étudier en Israël auprès de Rabbi Aryeh Strikovsky et obtenu l’ordination rabbinique orthodoxe en 2006 à Tel Aviv après avoir écrit une thèse sur l’impureté et la Nida . Elle raconta son parcours dans un livre Life on the Fringes : A Feminist Journey Toward Traditional Rabbinic Ordination. Elle enseigne à la Conservative Yeshiva.
L’institut Hartman de Jérusalem offre aujourd’hui la possibilité de recevoir une ordination orthodoxe pour les femmes.
Cela reste cependant tout à fait marginal et non reconnu par l’ensemble du monde orthodoxe qui demeure très fermé à la question.
Il y a ici avant tout un tabou majeur. On n’entend rarement d’arguments halakhique vraiment convaincants. Comme sur d’autres questions, l’orthodoxie a du mal à réfléchir à ce genre de questions avec sérénité du fait de son hostilité déclarée aux autres mouvements du judaïsme. Se mettre à son tour à faire la même chose serait pour elle une forme de camouflet. On peut trouver cette position ridicule, sachant qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais cela joue un rôle majeur dans différentes positions orthodoxes . Il faudra attendre encore beaucoup de temps pour qu’un tel débat puisse avoir lieu sereinement.
En même temps, la pression devient de plus en plus forte et de nombreuses femmes orthodoxes accèdent aujourd’hui à une connaissance de haut niveau. Elles vivent comme une frustration de plus en plus grande, le statut de passivité auquel l’orthodoxie les contraint.
Femmes rabbins en France :
En ce qui concerne le judaïsme français, on est encore très loin des débats qui se jouent en Amérique ou en Israël. Il faut le reconnaître, le judaïsme français est particulièrement arriéré (ou provincial) dans son rapport au religieux et n’a que très peu accès aux débats de fond qui remuent le reste du monde juif.
C’est évidemment vrai sur la question de la place de la femme dans le judaïsme, mais ça l’est également concernant bien d’autres problèmes qui touchent à la religion juive. On a l’impression en France que le Judaïsme est "arrêté", figé dans une position attentiste, alors qu’il se passe tant de choses ailleurs.
Aucune institution francophone ne permet aujourd’hui à une femme d’étudier sérieusement le judaïsme, sinon à faire des études d’histoire juive à l’université.
L’institut André Neher forme les professeurs d’école juive, y compris les femmes, mais n’est en rien comparable au niveau des grandes institutions d’études juives de par le monde. Les différentes Yeshivot et le séminaire rabbinique restent bien entendu fermés aux femmes. Seuls quelques rares cercles d’étude mixtes existent.
La plupart des femmes juives francophones ignorent tout ou presque du talmud et des sources traditionnelles.
Il est d’ailleurs frappant de constater le décalage complet entre le niveau d’instruction des femmes juives en France et leur niveau de connaissances juives. Ce décalage montre une perte d’investissement et de qualité du judaïsme français. On ne peut que s’en inquiéter. On a l’impression que pour la plupart des femmes juives, pourtant intelligentes et cultivées, le judaïsme tient du folklore et de la tradition familiale, rien de plus. On peut y voir le signe d’une véritable décadence.
Ce n’est absolument pas le cas aux Etats-Unis ou en Israël dans les milieux modernistes, y compris orthodoxes où les possibilités d’étude sont nombreuses et variées.
Pour une femme juive francophone, avoir accès à ces sources à un bon niveau, exige de passer par des institutions anglophones ou israéliennes.
Femmes rabbins francophones
Il existe cependant plusieurs femmes rabbins francophones qui toutes ont été formées à l’étranger :
La toute première fut Pauline Bebe du mouvement réformé, ordonnée rabbin en 1990. Elle eut à subir cependant les attaques verbales et le boycott d’une bonne part de la communauté juive et a mit des années à se faire partiellement accepter par les institutions juives laïques. Encore aujourd’hui, elle n’est que très rarement invitée à prendre la parole ou à intervenir dans des colloques.
Aujourd’hui elle n’est plus seule puisque dans le mouvement libéral il y a deux femmes rabbins : Célia Surget depuis 2007 et Delphine Horvilleur depuis 2008.
Dans le mouvement Massorti , plusieurs femmes francophones sont rabbins , mais n’exercent pas en France. Valérie Stessin, Monique Susskind, Sarah Benmoché (Israël), Floriane Chinsky (Belgique)...
Il faut le reconnaître, être une femme rabbin demande un certain courage, mais être une femme rabbin en France confine à l’héroïsme !
On ne peut que saluer leur talent et leur courage.
Yeshaya Dalsace





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