Monsieur l’anonyme,
J’ai été pris ailleurs et n’ai pu trouver le temps de répondre aussi vite que je l’aurais voulu, désolé.
Il semble que je me sois mal exprimé. Je ne considère nullement la religion et encore moins le Judaïsme comme une idéologie. C’est bien autre chose, fort heureusement. C’est un système d’idées assez complexe, voire en métamorphose constante, vivant si vous préférez, de même qu’un certain mode de vie, lui aussi assez variable. J’ai souligné que le gros défaut de la crispation orthodoxe militante actuelle (ce qui ne concerne pas tous les orthodoxes) consiste justement à enfermer le Judaïsme dans un système idéologique limité rejetant par définition tout ce qui émane du dehors de son cercle fermé, ce qui l’affaiblit beaucoup aux yeux des juifs « ouverts ». Je souhaite à toute personne quelque peu spirituelle de ne jamais tomber dans l’idéologie bornée et encore moins le rejet des autres. Je ne reproche pas à une certaine orthodoxie son dévouement à l’étude et aux Mitsvot formelles, mais l’aspect parfois limité de cette étude et surtout sa transformation du Judaïsme en dogme quasi supranaturel, son idéologie du « emet » (vérité dogmatique) à tout prix et surtout au prix de l’enfermement dans un discours apologétique et réducteur. C’est une forme de « catholisation » du judaïsme, en prenant le catholicisme dans sa période la plus dogmatique. Le judaïsme mérite mieux que cela et les juifs orthodoxes aussi (pleins de qualités par ailleurs). Sans ouverture d’esprit et sans créativité, une culture, une religion, un système de pensée, sont amenés à s’étioler et mourir pour cause de formalisme et de stérilité. On ne peut éviter de se pencher sur les questions qui fâchent, même quand on sait pertinemment qu’il n’y a pas de réponse évidente.
Le Rav Feinstein ne veut nullement conserver le pouvoir (il était d’abord bien au-dessus de ce genre de sentiment, il n’a d’ailleurs jamais eu de pouvoir sur le judaïsme, sinon auprès du cercle de ses adeptes et il le savait très bien), il considère très clairement que toute personne qui ne pense pas comme lui, qui n’adhère pas à son système orthodoxe, ne vaut rien en tant que juif. Il le fait car il est convaincu que le judaïsme se limite à ce qu’il fait et pense et rien d’autre. Il croit ainsi sauvegarder les « restes » d’un système en perdition. Cela part d’un excellent sentiment, mais réduit le Judaïsme et toute sa complexité historique à la vision de l’orthodoxie stricte. Le problème, c’est que cela est faux du point de vue de l’Histoire et qu’aucun historien ne défend cette vision manichéenne qui ne repose pas sur des faits objectifs, mais sur une position idéologique. C’est pour cela qu’une telle position ne saurait convaincre les millions de juifs qui ont suffisamment de connaissances en Histoire juive pour comprendre qu’il en est autrement. Cela n’enlève nullement l’immense respect pour le très grand possek halakha qu’il reste aux yeux de ses lecteurs, dont je suis. Respect ne veut pas dire soumission aveugle ou accord absolu.
Vous dites : « il n’existe pas d’orthodoxes et de libéraux devant l’éternel », laissez Dieu hors du débat, il n’a pas besoin de porte parole et ni vous, ni moi, ne savons ce qu’Il peut bien penser. C’est justement un des torts et une des grandes faiblesse de certains fondamentalistes d’être convaincus d’avoir percé les secrets de la « pensée » divine. Ils se mettent un peu trop facilement Dieu dans la poche.
Vous écrivez : « l’incohérence totale de votre système de pensée. Cela est dû à un manque de rigueur et d’assiduité dans l’étude de la Torah. » Premièrement, vous ne connaissez pas vraiment mon système de pensée, avant de le décréter incohérent il faudrait l’étudier… Vous jugez de l’étude ou de l’assiduité des autres sans les connaître… C’est non seulement contraire à tout l’enseignement de nos sages, mais c’est surtout typique d’un état d’esprit assez courant dans le fondamentalisme (juif ou autre) prétentieux et condescendant, naïvement persuadé que si seulement on les fréquentait un peu plus, si seulement on étudiait comme il se doit, c’est-à-dire comme ils pensent, on serait forcément séduit et convaincu. Ce genre de réflexion est infondé, désobligeant et naïf mais surtout, il engendre la violence. Si en effet, je suis par définition dans le vrai (le vrai divin !)et que l’autre refuse de l’entendre, je risque d’être tenté de le forcer à entendre raison… Il y a à cela de tristes précédents historiques. De même quand vous dites « je connais votre maladie »… Tout cela est très, très prétentieux. Quand on sait le très haut niveau d’études d’un si grand nombre d’universitaires et de lettrés en tout genre qui sont à l’origine du modernisme juif, c’est vraiment se ridiculiser que de tenir de tels propos.
Pour Levinas, je n’en ai pas parlé, mon judaïsme n’est nullement basé sur sa pensée, il m’intéresse et j’ai eu la chance de l’écouter quelques fois, bien que n’ayant pas reçu de formation philosophique à proprement parler… Vous en avez peut-être vite fait le tour, tant mieux pour vous (ou pour lui…), personnellement, je devrais peut-être m’y remettre. Vous ramenez le débat par ce genre de réflexions à des considérations de personnes. Vous jugez, vous décriez, vous ne discutez pas. Des quantités de rabbins Massorti n’ont pas lu Levinas. Ce n’est pas une obligation.
Je ne vois nullement ce que le Bouddhisme et le Christianisme viennent faire là-dedans. Ce sont d’autres systèmes de pensée. Vous les qualifiez de logiques (personnellement je ne trouve pas le christianisme très logique) mais faux… Cela ne veut rien dire. Faux d’après qui et selon quels critères ? Vous et moi sommes attachés au Judaïsme, fort bien, mais cela le rend-il objectivement plus vrai ? Pour des millions de bouddhistes et de chrétiens leur système est vrai dans la mesure où ils le vivent. La vérité en matière de religion ne peut être que subjective. Objectivement il n’y a de « vrai » que ce que l’on peut prouver empiriquement, or aucun système religieux ne résiste vraiment à cet examen. Le Judaïsme qui affirme des récits invraisemblables pour un scientifique ou l’origine divine d’un texte contestable tout autant qu’un autre… On ne saurait adhérer à cela parce que c’est objectivement « vrai ». Nos motivations sont autrement plus subjectives, d’une vérité bien trop intime pour être imposée à d’autres, mais néanmoins respectable, tout comme celle de chrétiens, de musulmans ou de bouddhistes… Il faut en être resté à une vision moyenâgeuse totalement dépassée pour affirmer le « vrai » objectif de son système face à celui des autres. La pensée humaine et la théologie ont fait quelques progrès depuis. Du point de vue de l’objectivité, Spinoza est plus dans le vrai que vous ou moi.
Je n’ai fait que reprocher la censure du fondamentalisme juif et son manque de production intéressante (vue les milliers d’étudiants à plein temps…). Le monde religieux actuel ne produit que très peu de nouveautés (beaucoup de rééditions et d’explications pédagogiques, ce qui est très utile) et dans son propre domaine, il n’a toujours rien proposé de sérieux pour résoudre le problème des Agounot, ainsi que d’autres questions délicates pour la Halakha, comme celui du rapport au politique. On voudrait lui faire un mauvais cadeau, on lui donnerait les rênes de l’Etat d’Israël, ce serait un triste spectacle. Si je suis passé à côté de bons ouvrages, signalez-les, ce sera profitable pour tous. Je regrette que la plupart des ouvrages juifs qui bougent un peu les choses et traitent des questions brûlantes ne soient même pas vendus dans la plupart des librairies juives orthodoxes dans lesquelles on ne trouve quasiment que des ouvrages classiques ou des ouvrages techniques au milieu d’un fatras de bigoterie. Tandis qu’il sort chaque année pleins de livres juifs passionnants, il faut aller les chercher ailleurs, dans des librairies non soumises à une censure et ouvertes à des éditions pluralistes. Cela est vrai en hébreu, en français et en anglais. Toutefois, je n’empêche personne d’en rester au contenu des ouvrages soumis à l’imprimatur rabbinique… Chacun lit et étudie ce qu’il veut. Mais, d’après mon expérience, les meilleurs ouvrages actuels de judaïsme ne sont que très rarement dans les librairies confessionnelles, fait paradoxal mais souvent vérifié.
Pour ce qui est de l’opinion de talmudistes sur tel ou tel raisonnement halakhique, le mouvement Massorti a en son sein quelques bonnes pointures en la matière, ne soyez donc pas trop condescendant envers eux. Mais vous semblez là encore bien sûr de vous-même.
Si telle ou telle décision halakhique prête à discussion ou ne convainc pas tout le monde, cela n’a rien de gênant, cela fait partie du jeu, tout est discutable. Les rabbins Massorti sont très loin d’être tous d’accord entre eux. De toute façon, il est clair que la part de subjectivité qui existe chez tout décisionnaire, y compris le Rav Feinstein, ne saurait convaincre celui qui souhaite autre chose. Certaines réponses halakhiques sont bonnes pour un certain public et mauvaises pour un autre.
Pour ce qui est de « haïr le rabbinat », la citation est un peu hors contexte (c’est le pouvoir politique dont il s’agit dans Avot). Justement, j’aurais pu personnellement choisir le rabbinat institutionnalisé, cela aurait été sûrement plus confortable à tout point de vue que le mouvement Massorti, mais il faut bien défendre ses convictions et aussi offrir un autre « rabbinat » à tous ceux qui ne trouvent pas de réponse dans ce que propose le premier.
De tous vos propos, depuis le début de ce petit débat qui en arrive vite à tourner en rond, il ressort un profond mépris pour votre interlocuteur et la conviction intime d’être dans le vrai absolu, assorti d’un manque total de relativisation. Vous avez donc raison et moi tort, hors de votre orthodoxie – point de salut ! Je vous le concède volontiers si cela vous rassure. Mais une fois de plus, je suis trop heureux de vivre avec toutes mes illusions et bien loin d’une vérité absolue que je vous laisse sans regrets, au profit d’un monde libre qui me laisse le choix de me tromper avec bonheur.
Si je ne connaissais pas le milieu dont vous vous faites le porte-parole, j’irais sûrement à votre rencontre, le problème est que je le connais et merci beaucoup, je vous le laisse.
Pour ce qui est de l’orthodoxie ouverte (non fondamentaliste), c’est autre chose, je n’en fais nullement la confusion. Avec elle, aucun problème et tous les dialogues sont possibles, le mépris de l’autre et la condescendance n’existant absolument pas, au profit de l’écoute, de l’échange et de l’estime mutuelle. Sa seule faiblesse : sa peur, trop souvent paralysante, d’être mal jugée par les plus fondamentalistes ; ce dont personnellement je me fiche éperdument. La liberté est à ce prix, mais elle vaut au moins cela.
Dans l’espoir d’un peu plus de shalom.
Yeshaya Dalsace
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