Une telle union est a priori interdite dans le Judaïsme. En effet, on considère traditionnellement que le Cohen doit garder un statut spécial et une lignée « pure ».
L’interdit existe de même entre un Cohen et une juive divorcée.
L’idée sous-jacente et que le Cohen devrait dans l’idéal se marier avec une femme qui n’a pas connu d’autres hommes. Dans les textes traditionnels (Talmud ), on soupçonne la femme convertie d’avoir vécu une vie dissolue.
Le sujet est d’une certaine complexité halakhique et d’une portée symbolique et émotionnelle forte. Par ailleurs, ce sujet touche à la vie intime des gens, leur histoire d’amour et les conséquences pour certaines personnes peuvent être dramatiques. D’un côté on peut interdire le mariage à un couple qui s’aime sincèrement et vivront ensemble de toute façon ; de l’autre, on peut aussi ne pas protéger suffisamment une longue lignée de transmission méticuleuse du statut de Cohen .
Aussi faut-il aborder une telle question avec précaution et ne pas tirer de conclusions trop hâtives, ni dans un sens, ni dans un autre. Il faut bien sûr ne jamais oublier que derrière chaque cas théorique, se cache une réalité humaine complexe.
Origine de l’interdit :
אִשָּׁה זֹנָה וַחֲלָלָה לֹא יִקָּחוּ וְאִשָּׁה גְּרוּשָׁה מֵאִישָׁהּ לֹא יִקָּחוּ כִּי קָדֹשׁ הוּא לֵאלֹהָיו :
« Une femme prostituée ou déshonorée, ils ne l’épouseront point ; une femme répudiée par son mari, ils ne l’épouseront point : car le pontife est consacré à son Dieu. » (Lévitique 21,17)
Le verset emploi des termes techniques qu’il faut expliquer d’après le Talmud (voir Kedoushin 77 et Yevamot 61b) :
Zona : littéralement « prostituée », d’après le Talmud (Yevamot 61b) cela désigne une femme qui aurait une vie dissolue (la convertie étant automatiquement considérée comme telle, ce que l’on peut trouver légitimement comme très discutable, même dans le contexte textuel).
והתניא : זונה - זונה כשמה, דברי רבי אליעזר ; רבי עקיבא אומר : זונה - זו מופקרת ; רבי מתיא בן חרש אומר : אפי’ הלך בעלה להשקותה ובא עליה בדרך - עשאה זונה ; רבי יהודה אומר : זונה - זו אילונית ; וחכמים אומרים : אין זונה - אלא גיורת, ומשוחררת, ושנבעלה בעילת זנות ; ר’ אליעזר אומר : פנוי הבא על הפנויה שלא לשם אישות - עשאה זונה !
« On enseigne : Zona (prostituée) comme son nom l’indique, dit R. Eliezer. R. Akiba dit que c’est la femme libertine … Les sages disent : la Zona c’est la convertie, l’esclave libérée, la libertine. R. Eliezer dit : l’homme célibataire qui couche avec une célibataire hors mariage la rend Zona ! »
On voit dans ce texte que la définition même de la « prostituée », la Zona, n’est pas si clair. On constate surtout l’idée que le fait qu’une femme ait pu aller avec un homme, hors du mariage, est considéré comme une atteinte à sa dignité. Dans les textes de la Halakha (contrairement à la Bible), on désigne par « Zona », non pas une prostituée au sens littéral, mais une femme dont le statut est interdit au Cohen du fait de son passé, sans pour autant préjuger de sa moralité. C’est pourquoi il ne faut pas y voir un terme trop péjoratif, même si celui –ci reste déshonorant. La raison pour laquelle une convertie se trouve rangé dans cette catégorie semble être que le monde des païens était considéré à l’époque (sans doute à juste titre) comme un monde de libertinage et d’une certaine débauche.
Maimonide précise :
מפי השמועה למדנו שהזונה האמורה בתורה היא כל שאינה בת ישראל, או בת ישראל שנבעלה לאדם שהיא אסורה להנשא לו איסור השוה לכל, או שנבעלה לחלל אע"פ שהיא מותרת להנשא לו, לפיכך הנרבעת לבהמה אע"פ שהיא בסקילה לא נעשית זונה ולא נפסלה לכהונה שהרי לא נבעלה לאדם, והבא על הנדה אע"פ שהיא בכרת לא נעשית זונה ולא נפסלה לכהונה שהרי אינה אסורה להנשא לו.
« On sait de tradition que la Zona dont on parle dans la Tora concerne toute fille non juive, ou encore une fille juive ayant une relation avec un homme avec qui elle ne pourrait pas techniquement se marier… » (Ce qui s’applique au cas très courant de nos jours d’une femme juive allant avec un non juif, le mariage étant impossible pour la loi juive et la fille juive en question devenant automatiquement Zona !).
H’alala : « profanée » cela fait référence à la fille d’une union interdite pour un Cohen (un Cohen et une divorcée, un Cohen Gadol et une veuve, un Cohen et une convertie…).
Par ailleurs, le livre d’Ezéchiel (44,22) donne une autre définition que celle du Lévitique (en fait les deux ouvrages se contredisent sur bien des points) et exige la virginité et la judéité de naissance pour le Cohen :
וְאַלְמָנָה וּגְרוּשָׁה לֹא יִקְחוּ לָהֶם לְנָשִׁים כִּי אִם בְּתוּלֹת מִזֶּרַע בֵּית יִשְׂרָאֵל וְהָאַלְמָנָה אֲשֶׁר תִּהְיֶה אַלְמָנָה מִכֹּהֵן יִקָּחוּ :
« Ils ne prendront pour épouse ni veuve ni [femme] répudiée ; ils n’épouseront que des vierges issues de la maison d’Israël, ou une veuve, si c’est la veuve d’un pontife. »
C’est en se basant sur une combinaison des deux textes, le Lévitique et le prophète Ezéchiel, que plusieurs commentateurs expliquent l’interdit général pour un Cohen de se marier avec une convertie (Raavad sur Maimonide , Tossafot et autres, ce qui fait que l’interdit n’est que des rabbins et non de la Tora).
On remarquera que les sources juives ne traitent pas de la même façon la sexualité féminine et masculine. Une conduite considérée comme indécente chez un homme (relations sexuelles interdites) ne changera rien à son statut, alors que chez une femme, cette conduite fera d’elle une « Zona », lui interdisant ainsi certaines unions. Cette question de l’inégalité est d’ailleurs soulevée par le Talmud (kidoushin 77a).
L’idée de pureté sexuelle de la femme du Cohen s’applique également à d’autres cas : (toutes ces lois sont exposées dans le Shoulkhan Aroukh Even Haezer)
Si une femme de Cohen a une relation adultérine, elle ne peut retourner avec son mari. Si une femme de Cohen est violée, elle ne peut retourner avec son mari non plus ! (ils devront divorcer, même s’ils veulent rester ensemble, comme quoi il ne s’agit pas seulement de question morale).
Une femme juive violée ne doit pas épouser un Cohen , il en est de même pour une femme juive victime de l’inceste. Une telle femme peut donc se retrouver doublement victime, ce qui rend ces restrictions choquantes à nos yeux de modernes. Par contre, une femme juive qui aurait eu une relation sexuelle volontaire hors mariage avec un juif épousable peut épouser un Cohen .
Une femme accusée d’adultère par son mari (loi assez complexe de la Sota) est interdite à son mari et ne pourra pas, si elle devient veuve, épouser un Cohen … (la rumeur publique ne suffit pas à donner ce statut).
Une femme qui aurait eu une relation sexuelle avant son mariage mais sans que l’on sache avec qui, c’est-à-dire si la personne lui est interdite ou non selon la loi du mariage, devra divorcer de son mari Cohen du fait du soupçon. (ספק של איסור תורה לחומרא) (Autant dire que peu de femmes de Cohen correspondent vraiment au critère de nos jours…)
À la lecture de tels interdits et d’un tel devoir de méticulosité vis-à-vis du Cohen et de ses relations sexuelles, il semble aller de soi qu’il n’existe à priori aucune solution pour permettre le mariage entre un Cohen et une divorcée ou une convertie. Celui qui se contentera d’une lecture superficielle du Shoulkhan Aroukh ne verra donc que l’interdit strict et ne saurait avoir une démarche halakhique sérieuse.
Or il faut réfléchir à la véritable portée de la question.
Loi théorique et loi pratique :
La littérature Talmudique représente une ambiguïté dans sa nature. En effet, le Talmud débat abondamment de questions théoriques qu’il s’ingénie à tourner dans tous les sens, poussant la logique jusqu’au bout, parfois même jusqu’à l’absurde. La tradition rabbinique prend ces débats comme base pour fixer et interpréter la loi juive, la Halakha . C’est ainsi que les grands codes de lois ont été rédigés (Maimonide , Shoulkhan Aroukh ). En même temps, dans la pratique quotidienne, les décisionnaires ont toujours essayé de rendre la loi acceptable dans les conditions réelles du terrain, sans pour autant renier les principes de la loi Talmudique. Il existe donc une tension fondamentale entre le débat talmudique théorique et la réalité pratique dont les rabbins doivent toujours tenir compte.
Par exemple, dans notre sujet, les commentateurs du Talmud , Rashi et Tossafot et plusieurs Ah’aronim conviennent pragmatiquement qu’une femme qui aurait une relation, même régulière, hors mariage, n’est pas pour autant une « Zona » (cela ne s’appliquerait qu’à celle qui couche avec n’importe qui). Cela leur permet de réduire le champ d’application de la dure règle talmudique. Dans bien des cas, notamment à propos de mariages, les décisionnaires sur le terrain se débrouillaient pour arranger les problèmes pratiques qui ne manquaient pas de se présenter, quite à fermer discrètement les yeux sur certains problèmes. On a vu qu’ils réduisirent au maximum le champ d’application de la loi sur la Zona en ce qui concerne les juives de naissance, mais l’on maintenue de façon systématique envers la convertie. On peut expliquer cela par le très faible taux de conversions au Judaïsme depuis le haut moyen âge jusqu’aux temps modernes. Le cas ne se présentait quasiment pas du fait des persécutions chrétiennes ou musulmanes ! Une politique pragmatique n’avait donc pas lieu d’être sur cette question et ne pouvait influencer leur interprétation. Ils étaient également certainement influencés sur la question du Cohen par le verset d’Ezéchiel qu’ils prenaient littéralement, même si une autre lecture peut s’avérer possible comme nous le verrons par la suite.
Dans la question du Cohen , nous nous trouvons au cœur de cette tension entre une volonté théorique de respecter le statut du Cohen et ses restrictions et une réalité pratique montrant une demande de solutions dans des cas concrets d’union entre un Cohen et une convertie.
En effet, aussi bien le Cohen , que la sexualité, représentent un idéal porté très haut par le débat Talmudique. Le Cohen détient la fonction héréditaire de servir au Temple.
Il faut rappeler l’idéal promu par la Tora pour tout Israël : « vous serez un royaume de Cohanim » (Exode 19,6)… A l’époque biblique le Cohen représentait un statut tout à fait particulier et un exemple de sainteté au service de tout le reste du peuple. « Ils doivent rester saints pour leur Dieu, et ne pas profaner le nom de leur Dieu ; car ce sont les sacrifices de l’Éternel, c’est le pain de leur Dieu qu’ils ont à offrir : ils doivent être saints. » (Lévitique 21,6)
Le groupe des cohanim formait une sorte de caste particulière, une élite sociale et « spirituelle ». Il faut ajouter que ce groupe rattaché au cercle des saducéens fut contesté par les pharisiens, sans pour autant remettre en cause le statut de Cohen que la loi talmudique, d’inspiration pharisienne, conserva tout en réduisant sérieusement le statut social du Cohen .
Le statut du Cohen aujourd’hui
Mais par ailleurs, on considère aujourd’hui que plus personne n’est absolument Cohen . Trop de doutes se sont introduits dans les filiations. Le Cohen actuel est un « Cohen par défaut » (המוחזקים ככהנים). Cela pose un problème en ce qui concerne le service du Temple si jamais il devait reprendre, mais celui –ci n’existant plus, le problème est devenu théorique (on dit que le Messie ou un prophète saura reconnaître qui est Cohen et qui ne l’est pas). Par contre, le Cohen par défaut continue à bénir le public à la synagogue, à monter en premier à la Tora et à effectuer la cérémonie du rachat des premiers nés « Pidyone Haben ».
Se doute sur la qualité de la filiation du Cohen existait déjà et était admis au moyen âge (voir Maimonide et autres décisionnaires). Certains pensaient même que plus aucun Cohen ne pouvait se targuer d’une véritable « h’azaka » (Maguen Abraham par exemple). Ont défendit même l’idée qu’il n’y avait plus besoin de leur donner un honneur particulier et que la majorité était « passoul », c’est-à-dire inapte. De nos jours, se doute est bien entendu encore plus fort qu’au moyen-âge.
Le « Cohen h’alal », c’est-à-dire issu d’une union interdite à son père Cohen (avec une divorcée ou une convertie), ne peut plus fonctionner en tant que Cohen ; de nos jours, il ne doit pas venir prononcer la bénédiction des cohanim . A l’époque du Temple, il ne pouvait servir dans celui -ci.
Le « Cohen passoul », c’est-à-dire celui qui ne respecte pas les interdits que son statut lui impose : interdit d’entrer dans les cimetières, interdit de se marier avec une convertie ou une divorcée, ne perd pas son statut, mais ne doit pas être « honoré » comme Cohen . C’est une mesure coercitive prise par les rabbins , mais pas un statut de la Tora.
Mais le doute sur la filiation réduit sérieusement la portée de ces interdits. Certains décisionnaires considéraient même qu’une union interdite « derabanane » (avec une h’aloutsa par exemple) ne devait pas être sanctionnée et qu’il fallait laisser faire.
Cependant, d’autres décisionnaires ont voulu renforcer à nouveau le statut du Cohen et considérer que, a priori tout Israël est kasher , et tout Cohen également. On part du principe qu’a priori, toute filiation est valable et que remettre en cause cela mènerait à une situation inextricable. (Encore un exemple de pragmatisme rabbinique).
On voit donc que le monde juif et très partagé sur cette question du Cohen . Certains pensent même (notamment les libéraux) que toute cette histoire de Cohen est tout à fait dépassé et que l’idée même de caste sacerdotale, fixé par la naissance et non pas le mérite, n’est plus défendable.
Mais on peut au contraire considérer comme logique de chercher à renforcer une filiation honorable et tenue pour véritable depuis des générations. Mais il est également tout à fait rationnel de douter quelque peu de la réalité de cette filiation.
La découverte récente d’un gène particulier à certains Cohen est venue encore accentuer le débat. Mais cette découverte est discutable du pur point de vue de la génétique. Il y a là un effet d’annonce spectaculaire et la prudence reste de mise tant qu’aucune étude sérieuse accompagnée de contre étude n’ai vraiment éclairé la question génétique. Nous n’entrerons donc pas dans ce genre d’arguments.
La convertie
La grande difficulté éthique que pose cette loi, c’est le fait de ranger la convertie de façon systématique dans une catégorie infamante de « Zona ». C’est d’autant plus injuste que sociologiquement, la plupart des converties sont des femmes vertueuses en quête d’idéal et dont la moralité n’a rien à envier à des juives de naissance, au contraire.
Dès le Moyen Age, des rabbins , sans doute gênés par une telle généralisation agressive, expliquèrent la dureté de certains textes bibliques envers certains peuples (les Egyptiens de l’antiquité et les cananéens par exemple) du fait qu’ils étaient « plongés dans le stupre »… « שטופי זימה ». Ce n’est pas contre ces peuples que la Tora parle, mais contre leurs mœurs.
Tossafot Yom Tov veut expliquer ainsi la question de la convertie considérée comme Zona, ce n’est pas elle-même qui est mise en cause, mais son origine car venant d’une culture dépravée, même si elle-même reste intègre.
Le problème de ce genre d’explications est qu’elle ne saurait nous satisfaire, car nous savons très bien que ni elle, ni sa culture ne sont dépravés.
Le fait de ranger la convertie dans la catégorie de Zona est tout simplement difficile à accepter pour nous aujourd’hui. On peut justifier à la rigueur cela dans un certain contexte de débat historique et polémique du Judaïsme face au paganisme, mais cela devient un discours difficile à défendre de nos jours.
On peut bien sûr y voir un décret céleste une « gzera » qu’il faut accepter, quand bien même il nous choque… Ce n’est pas vraiment un argument suffisamment convaincant. Une telle vision fataliste du Judaïsme fonctionne peut-être dans certains cercles fondamentalistes (et même pas tous), mais ne correspond pas à la vision positive et morale du Judaïsme défendue par le mouvement Massorti .
Concrètement :
Le problème devient absurde dans les cas concrets : une femme non juive et un Cohen ont des enfants, ils s’aiment veulent élever leurs enfants dans le Judaïsme et elle se convertir. Doit-on absolument refuser (ce que pense le très grand décisionnaire Moshé Feinstein ) ? Faut-il rejeter toute possibilité de régulation et créer un drame familial pour défendre une filiation douteuse et une loi reposant sur un préjugé ou une polémique antique envers les non juifs… ?
De plus ce Cohen , qui certes a créé la situation, vit une relation interdite au quotidien, ce qui ne serait pas le cas si marié avec cette convertie, car la Halakha reconnait ce mariage (kidoushin tofssin), même si elle demande de ne pas le faire a priori.
Le refus peut relever du H’illoul Hashem, profanation du Nom de Dieu, chose extrêmement grave ! Or notre souci premier doit être d’éviter cela. C’est la première règle de Halakha .
Qu’un Cohen évite de flirter avec des converties, soit. Qu’une convertie évite de rencontrer un Cohen , logique. Mais le plus souvent le couple existe déjà et n’a nullement l’intention de se séparer.
La question reste cependant délicate, selon le principe qu’on ne « transgresse pas au profit d’une tierce personne ». אין אומרים לאדם חטא בשביל שיזכה חברו (TB Shabbat 4a)
De plus, la descendance d’un tel mariage (Cohen et convertie) ne sera pas Cohen et donc la chose est difficile car c’est mettre fin à une lignée. C’est pourquoi bien des rabbins refusent de pratiquer un tel mariage. Par exemple Menaché Klein, grande autorité ultra orthodoxe d’après guerre (lui-même était rescapé des camps nazis) refusa d’autoriser le mariage entre un Cohen et une jeune femme adoptée par des juifs et convertie bébé au Judaïsme (on ne pouvait donc lui reprocher son passé de vie dissolue dans une culture non-juive). (voir שו"ת משנה הלכות חלק יד סימן יח )
Mais d’autres rabbins orthodoxes acceptent, et pas des moindres, prenant en compte la douleur et la peine du couple ou la notion de H’illoul Hashem.
David Tsevi Hoffman (fin du 19e) explique dans le cas d’un Cohen vivant avec une non juive, qu’il est plus grave qu’un juif vive avec une non juive et perde sa descendance future (!) car non juive, que l’interdit de marier un cohen et une convertie. Qu’entre deux maux, mieux vaut choisir le moindre. Par ailleurs, il considère qu’un refus de conversion serait une honte pour le Judaïsme (h’illoul hashem). Il défend donc la conversion et le concubinage (pas le mariage) !
Le Maareikh Lev (siman 72) (Yehudah Leib Tirelson, rabbin de Kishinev et célèbre décisionnaire de la fin du 19e et début du 20e siècle) autorisa le mariage d’une jeune femme convertie au Judaïsme avec un Cohen du fait du scandale provoqué par le refus, la dégradation de l’image du Judaïsme (H’illoul Hashem) et la menace du fiancé de se convertir au christianisme pour pouvoir l’épouser ! Cela sans pour autant en faire un précédent. Il explique entre autre que dans des cas touchant à la chose publique, le principe qu’on ne « transgresse pas au profit d’une tierce personne » ne tient plus et qu’au contraire, il arrive qu’il faille transgresser pour pouvoir faire profiter l’autre (voir Tossafot shabbat 4a et guitin 41b).
Dans les mitsvot il y a des degrés d’importance et mieux vaut transgresser une mitsva de moindre importance au profit d’une mitsva plus grave (h’illoul hashem et risque de rejet du Judaïsme par le couple, sauver la judaïté de sa descendance). Il invite (comme le font très souvent les poskim de cette époque à prendre en compte le changement de mentalité et la difficulté à maintenir certaines règles et donc ne pas être trop sévère. Il argumente que si la chose est vraie pour un interdit de la Tora דאורייתא, alors a fortiori pour l’interdit de la convertie qui n’est que des rabbins .
Ces exemples de psakim montrent bien les dilemmes que se posent les rabbins et que contrairement à ce qu’affirment certains dogmatiques ignorants ou pseudo savants, (comme on en voit donner de doctes leçons anonymement sur notre forum), les choses sont moins unilatérales que ce qu’ils affirment et les Massorti ne sont pas les seuls à tenir compte de certaines réalités humaines, bien des orthodoxes osent aussi le faire et osaient le faire dans le passé. Notre raisonnement halakhique est le même, même si notre regard Massorti est plus sensible aux arguments de la modernité.
C’est en effet dans ce sens qu’Isaac Klein, décisionnaire Massorti américain argumente en avançant que de nos jours, on ne saurait faire de réelle distinction entre la conduite morale et sexuelle des juifs et des non juifs qui vivent côte à côte et selon plus ou moins les mêmes critères. Les converties ne sauraient être considérées comme systématiquement « Zona » et les juifs ne pas se présenter comme systématiquement au dessus de la vertu commune. La chose était peut-être vrai à l’époque Talmudique, elle ne l’est plus depuis longtemps. Il ajoute également que les non-juifs d’aujourd’hui n’ont plus le statut des non-juifs du temps du paganisme. Cela ajouté au doute sur la filiation kasher des Cohanim d’aujourd’hui… invite à revoir nos positions. Enfin, que si les rabbins refusent systématiquement de faire de tels mariages (valables selon toutes les opinions une fois pratiqués), les gens chercheront d’autres solutions dont le résultat sera pire.
Il est évident qu’une partie de l’argumentaire d’Isaac Klein ne repose pas exclusivement sur une casuistique juridique, mais prend en compte des réalités morales, historiques et sociologiques. David Tsevi Hoffman ou Yehudah Leib Tirelson avançaient également de tels arguments, mais moins fortement. C’est peut-être là la grande différence entre un Massorti et un orthodoxe , le Massorti , très imprégné de culture universitaire historique, sera plus sensible à ce genre d’arguments et aura tendance à relativiser la portée de la pure casuistique juridique en la replaçant dans un certain cadre historique (ce qu’un orthodoxe ne fait pas en principe).
Un autre décisionnaire Massorti , Arnold Goodman avance l’idée que dans la Tora l’interdit pour le Cohen est de se marier avec une « Zona » (donc prostituée), que c’est l’interprétation rabbinique dans le Talmud qui applique ce statut à la convertie (voir plus haut les sources apportées), mais que de nos jours, le maintient d’une telle interprétation systématique pose un réel problème au Judaïsme et représente un H’illoul Hashem permanent. Qu’il ne s’agit donc nullement de transgresser l’interdit de la Tora qui ne porte pas sur la convertie, mais de contredire l’interprétation sociologique et historique des rabbins du Talmud associant convertie et Zona, en considérant que les non-juifs de nos jours n’ont plus les mêmes mœurs.
Par ailleurs, nous nous trouvons face à l’interdit de la Tora de ne pas humilier le convertit et l’obligation de le considérer comme Israël. Il va même plus loin et suggère un h’idoush intéressant : ne même pas appliquer à notre cas le verset d’Ezéchiel 44,22 qui ne concernerait nullement une convertie considérée comme de la semence d’Israël dès la sortie du mikvé – (bien que ce h’idoush aille à l’encontre de l’interprétation classique de ce verset). C’est la raison pour laquelle le converti invoque dans ses prières le « Dieu de nos pères Abraham, Isaac et Jacob » et qu’il se nomme fils ou fille d’Abraham et Sarah, car il bien considéré comme appartenant à la lignée d’Israël (voir Maimonide , lettre à Ovadia).
Si l’on allait au bout de cette logique, la semence du Cohen et de la convertie serait considérée, non plus h’allal mais comme toujours Cohen . Le h’idoush serait encore plus fort, mais il ne nous appartient pas de l’appliquer ici et seule une grande autorité rabbinique saurait le faire. On peut cependant fermer les yeux et ne pas empêcher, ce qui serait très humiliant, l’enfant d’un tel mariage de s’associer, s’il en prend l’initiative, à la birkat cohanim .
Il faut encore préciser, à l’instar du rabbin Massorti Rivon Krygier que le droit juif n’est pas une suite d’interdits absolus mais doit faire appel à de multiples considérations. Il est arrivé plus d’une fois dans l’histoire que des lois furent suspendues pour sauver une relation d’amour. C’est le cas par exemple d’une femme stérile de laquelle un mari devait divorcer au bout de dix ans. Cette clause fut amendée.
Conclusion :
Le sujet est douloureux et complexe, il pousse dans ses retranchement le Judaïsme, entre une volonté de conserver fidèlement une loi juive ancestrale et une volonté de répondre à des idéaux d’éthique et de considération de l’individu pour ce qu’il est réellement.
Un Cohen doit réfléchir à la portée de son union maritale et tenir compte de sa lignée, même si celle-ci est de toute façon douteuse. Une convertie doit savoir qu’a priori elle ne devrait pas aller avec un Cohen , ne serait-ce que pour respecter une vieille coutume juive, même si celle-ci lui est difficile et que cela ne met nullement en cause la validité de sa conversion.
Le rabbin orthodoxe ou Massorti qui refuse d’officier à une union entre une convertie et un Cohen a toute légitimité à refuser, la règle ancestrale est de son côté. La chose n’est agréable ni pour le couple en demande, ni pour le rabbin .
Cependant, au regard des arguments avancés, il a tout autant légitimité à accepter au cas par cas, sachant que de toute façon le mariage sera considéré comme valable a postériori. Il y a des précédents, même orthodoxes , comme nous l’avons montré.
L’autorité rabbinique Massorti (Rabbinical Assembly) autorise officiellement à un rabbin membre de cette honorable confrérie d’officier à un tel mariage. On peut même considérer comme un devoir religieux de ne plus soulever de tels obstacles nuisant à l’esprit de la Tora en provoquant, du fait même de l’interdit, un h’illoul Hashem grave, une profanation du Nom et que cet interdit, à l’instar de beaucoup d’autres du même genre, est tombé de fait en désuétude (voir le Meiri sur les questions de statut des non-juifs différents des païens de l’antiquité).
C’est pourquoi chaque rabbin devra décider au cas par cas, écouter l’histoire et les besoins du couple et les aider de son mieux dans un sens, comme un autre, sachant que toute décision lui vaudra critiques d’un côté ou de l’autre. Le mal demeurant dans la bouche de celui qui condamne sans connaître et juge l’autre sans se trouver à sa place.
Yeshaya Dalsace
Réponse à vos questions
Cher Rav,
C’est avec beaucoup d’attention que j’ai lu votre article et votre position sur le mariage entre une convertie pratiquante et un Cohen . Je suis actuellement dans cette situation. Il semblerait, d’apès ce que j’ai pu lire, que certains grands Rabanim autorisent une telle union. Est-ce le cas ? Sur quels fondements autorisez-vous une telle union ? Pensez-vous, comme certains semblent l’écrire, que le Cohen doit être exclut de son rôle à la synagogue ? Les règles de judaisme au sein d’un tel foyer comme celles de la pureté familiale, deviennent-elles dénuées de sens ? Enfin, connaissez-vous un généalogiste compétent pour effectuer des recherches ?
Merci.
F. Cohen
Cher monsieur,
Je crois que la question est assez clairement expliquée dans l’article ci-dessus. Une telle union, si elle n’est pas recommandée a priori par respect pour l’interdit biblique, est possible d’après le Talmud . La véritable question est de savoir ce qui est préférable pour vous. La transmission de ce statut de Cohen (qui n’a plus grand sens aujourd’hui) ou votre histoire d’amour. Seul vous-même pouvez en juger.
Le Cohen marié à une convertie ne perd pas son statut mais ne le transmet pas en principe à ses fils. Il peut très bien continuer à monter en premier et faire la bénédiction des cohanim . Le fondement de l’autorisation est que le statut de Cohen est douteux. Aucun généalogiste ne peut éclaircir cela et remonter assez loin. Ce doute est déjà dans les sources anciennes. Cela n’influence en rien la pratique familiale et notamment la nida qui concerne tous les Juifs qui se plient à ces règles.
Je crois personnellement qu’à notre époque, trouver l’âme sœur est assez difficile et notamment avec une juive, à force de trop vouloir on risque de tout perdre et de passer à côté d’une véritable union harmonieuse. Mais cela relève de votre jugement et pas du mien. C’est votre histoire d’amour que seul vous pouvez évaluer en conscience.
Bonne chance pour tout cela.
Yeshaya Dalsace





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