L’histoire
Au plus fort de la guerre des six jours, le premier ministre Levi Eshkol invita le Ministre du culte et les représentants des communautés religieuses en Israël – juifs, chrétiens et musulmans – et leur lut une déclaration en vertu de laquelle la responsabilité des lieux saints serait placée sous leur autorité. Les juifs étaient représentés par le grand rabbinat, mais ce fut le Ministre des affaires cultuelles de l’époque, le Dr. Zerah Warhaftig, qui comprit l’importance de cette mesure. Dans ses mémoires, Warhaftig écrit : « je pris immédiatement le contrôle de la direction des affaires du mur occidental ».
Le rav Warhaftig était un fin talmudiste docteur en droit ; c’était aussi un politicien talentueux qui représenta Ha-Poel ha-Mizrahi, et plus tard le Parti National Religieux (orthodoxe sioniste), de la première à la neuvième Knesset – rien de moins ! C’était une personne modérée, la tendance « Hardal » (national haredi ) très forte aujourd’hui au sein du PNR n’existait pas encore. Le PNR était alors un parti de consensus et d’ouverture. Mais la mesure précipitée prise par Eshkol et l’interprétation, que lui donna Warhaftig entamèrent le processus qui, une génération et demi plus tard, transforma ce qui avait été au départ un site à la fois national, culturel et religieux en synagogue haredi , avec tout ce que cela comporte.
Ce qui devait arriver...
La destruction du quartier Moughrabi – le quartier arabe contigu au Kotel – dès la fin de la guerre, ouvrit la voie à la création de la grande place (esplanade) face au Kotel . A cette époque, des centaines de milliers de personnes affluèrent vers le Kotel – religieux, séculiers, haredims ; juifs d’Israël et de l’étranger. Pour tous, le Kotel constituait un point de convergence pour l’identification nationale populaire.
Mais alors, pour la première fois de son histoire, des barrières de fer furent placées sur la partie avant de la place, à côté du Kotel lui-même. Ce fut la première mehitzah, la première séparation entre hommes et femmes, de toute l’histoire du Kotel . De telles tentatives avaient déjà eu lieu dans le passé. A la fin de l’administration turque et sous le mandat britannique, des tentatives avaient été faites afin d’instaurer une séparation entre les sexes dans le secteur proche du Kotel , mais elles avaient échoué.
Pendant les années - nombreuses - au cours desquelles les juifs avaient accès au mur occidental, il n’y avait jamais eu de mehitzah au Kotel . Mais maintenant, une mehitzah avait été érigée, qui réservait la majeure partie du secteur – et la meilleure de celui-ci – à l’usage des hommes ; des barrières avaient été érigées pour distinguer les entrées ; et des placeurs avaient été introduits pour assurer la séparation et distribuer des kippas en papier aux hommes qui souhaitaient s’approcher du Kotel .
En 1968 et pour la première fois de son histoire, le Mouvement international du Judaïsme libéral (à ne pas confondre avec le Mouvement Massorti ) organisa sa convention annuelle internationale en Israël.
Un rassemblement de masse pour une prière festive fût programmé sur la place du Kotel à Jérusalem. Ceci aurait pu constituer une opportunité extraordinaire pour resserrer les liens entre Israël et les dirigeants du judaïsme mondial et notamment les Juifs libéraux américains. Mais les partis religieux s’y opposèrent. La Knesset connut un véritable tumulte. Des menaces furent entendues.
Les leaders du Mouvement libéral furent stupéfaits de cet accueil et revinrent sur leur position. Dans une lettre émouvante au premier ministre, ils écrivirent que, par crainte de violences et parce qu’il leur répugnait de "mettre en danger la paix de Jérusalem, qui nous est plus précieuse que tout", ils avaient décidé de ne pas mener de prière au mur occidental.
A partie de ce moment, ce qui devait arriver arriva. La me’hitsah (séparation entre homme et femmes) fut augmentée. Les barrières temporaires devinrent des barrières permanentes. Les femmes considérées comme étant habillées de façon inconvenante devinrent l’objet de regards hostiles, et plus tard il leur fût même demandé de s’envelopper dans un châle distribué à l’entrée pour être autorisées à s’approcher des pierres du Kotel .
L’intensification des dernières années est due en particulier au rabbin Shmuel Rabinowitz, connu comme le "rabbin du Kotel ". Il n’inventa rien, mais perfectionna le système : les prestations de serment des soldats de Tsahal se raréfièrent ; une tentative pour séparer hommes et femmes lors des cérémonies au cours desquelles les immigrants reçoivent leur carte d’identité eut lieu ; des panneaux appelant à la pudeur furent installés un peu partout ; les drapeaux israéliens disparurent soudainement (et réapparurent entre temps).
La majeure partie de la communauté juive n’est pas orthodoxe , mais le rabbin du lieu le plus saint au monde pour le peuple juif,lui, par contre, l’est – et pas un orthodoxe ordinaire, mais un haredi et il compte bien poser son emprunte sur ce lieu.
Prier dans l’arche
Depuis plus de 20 ans, "Les Femmes du mur", une organisation de femmes orthodoxes , massorti et libérales, a cherché à faire appliquer le droit des femmes à prier ensemble au Kotel . Elles ont fait l’objet d’insultes, de disputes, et pire (crachats, jets de détritus et bouteilles…) – mais elles sont venues avec dévouement chaque Rosh Hodesh, le jour des femmes dans le Judaïsme, au Kotel pour une prière entre femmes. Récemment, l’une d’elles, membre du Mouvement Massorti , fut arrêtée parce qu’elle portait un tallit – pratique de plus en plus commune et devenue une véritable coutume parmi beaucoup de femmes des communautés juives de par le monde.
A la fin des années 90, les soirs de Tisha b’Av et Shavouot, le Mouvement Massorti chercha à organiser une prière dans la tranche supérieure de la place en face du Kotel (donc bien au-delà du Kotel lui-même). Les fidèles orthodoxes ne purent supporter de voir des hommes et des femmes prier ensemble, en un seul minyan . Les choses tournèrent à la violence.
Le Mouvement Massorti se pourvut en appel devant la Cour Suprême, réclamant le droit de prier suivant la coutume du judaïsme égalitaire (majoritaire en diaspora) dans ce lieu essentiel pour le peuple juif. L’Etat savait qu’il allait juridiquement perdre et ne voulait pas d’une décision de justice. On demanda au secrétaire du gouvernement de cette époque, Isaac Herzog, de trouver un compromis entre les parties de sorte que le Mouvement retire son appel. Le compromis trouvé donna au Mouvement Massorti le droit de conduire des prières mixtes sur le site archéologique découvert le long du mur occidental, à l’"Arche de Robinson", à droite en contrebas du Kotel , au-delà de la rampe qui mène à l’Esplanade des mosquées. Depuis, pour un nombre déterminé d’heures chaque jour (tôt le matin en général), après avoir demandé une autorisation aux services en charge de ce lieu archéologique, on peut conduire des prières mixtes dans le secteur du Kotel , à l’"Arche de Robinson".

Il est vrai qu’il ne s’agit pas de la place bien connue du public, mais d’un lieu en retrait et plus difficile d’accès, connu des seuls initiés. Il est vrai que ce lieu n’est pas constamment disponible. Il est vrai également qu’il n’y a là ni ombre ni abri contre la pluie. Il est vrai enfin que le Mouvement Massorti doit fournir rouleaux de la Torah, livres de prières, qu’il est impossible de laisser sur place et doit prévoir un employé pour assurer l’ordre – contrairement au Kotel orthodoxe où tous ces services sont fournis gracieusement par l’Etat et subventionnés par le Ministère des affaires religieuses et par l’intermédiaire de la "Fondation pour l’héritage du mur occidental" – mais c’est malgré tout un indéniable progrès. Chaque année, environ 20 000 personnes – juifs massorti et libéraux d’Israël comme de diaspora- se rendent à l’endroit connu comme le "Kotel Massorti " pour prier ou célébrer une bar ou une bat-mitsva avec un minyan mixte et égalitaire, près du Kotel .
Le Mouvement Massorti accepta cet arrangement dans un esprit d’apaisement, bien qu’il ne renonce pas pour autant à son droit légitime d’organiser des prières sur la place du Kotel . L’organisation "Les femmes du mur" n’accepta pas cet arrangement ; plus exactement, il lui fût imposé. Il leur fut interdit de lire la Torah près du Kotel dans la section réservée aux femmes, de sorte qu’elles aussi vinrent sur le site de l’"Arche de Robinson" afin de faire leurs prières et de lire la Torah chaque Rosh Hodesh.
La route est encore longue
Le "Kotel Massorti " est, malgré ses limitations, un accomplissement. Mais le chemin vers l’égalité est encore long.
Le statut de l’association connue comme la "Fondation pour l’héritage du mur occidental", laquelle gère dans les faits tout ce qui touche au Kotel et applique strictement les règles imposées par le rabbin Rabinowitz, est particulièrement problématique. Cette association de droit privé a été créée en 1988 pour administrer le projet ayant trait aux tunnels archéologiques du mur occidental et présenter des projets éducatifs, mais au cours du temps, au travers d’un processus d’annexion rampante, elle est progressivement devenue une sorte de propriétaire du Kotel . En 2004, le conseiller juridique du bureau du premier ministre écrivit un avis selon lequel "en dépit du fait que cette association a été constituée comme une association de droit privée, elle présente explicitement des aspects gouvernementaux". Cet avis fut accepté, et les budgets furent votés au plus grand bénéfice de la seule orthodoxie .
En 2005, le "Fondation pour l’héritage du mur occidental" reçut 7 millions de shekels du bureau du premier ministre, 2 millions de shekels de l’Administration du cadastre, 2 millions de shekels du ministère des transports, 2 millions de shekels du ministère du logement, 2 millions de shekels du ministère de la sécurité intérieure, 2 millions de shekels du ministère de la défense, 2 millions de shekels du ministère du tourisme et 1,4 millions de shekels au titre du "solde exceptionnel du fait d’une décision du gouvernement précédent" – au total : 20,4 millions de shekels !
Voulez-vous savoir comment l’establishment orthodoxe parvient à financer ses projets et ses cadres ? Comment il parvient à créer des institutions et des fonctions employant toutes sortes de rabbins , qui sont officiellement au service du public mais qui en pratique aggravent l’exclusion systématique des courants non-orthodoxes du judaïsme et la désaffection des communautés juives de la Diaspora ? Le Kotel est un bon exemple.
Il y a donc deux Kotels : l’orthodoxe et le massorti . Plus de 20 millions de shekels ont été donnés à la "Fondation pour l’héritage du mur occidental" au cours d’une année, pendant que le Mouvement Massorti doit fournir la totalité de son propre matériel – rouleaux de la Torah, sidourim et placeurs – afin de profiter de quelques heures dans un secteur en retrait – j’écrirais presque un "secteur de deuxième classe" – du mur occidental.
Comment s’étonner après cela que de plus en plus de Juifs des courants modernistes se sentent lésés et humiliés en Israël et que, beaucoup plus grave, ceux de la diaspora repartent avec certaines idées négatives du pays qui tout en leur demandant leur soutient leur fait bien sentir que leur Judaïsme n’est pas ici légitime !
Les derniers chiffres montrent une certaine cassure qui va en augmentant entre les Juifs américains, en particulier, et Israël. Les raisons sont multiples, mais une visite pour une cérémonie familiale au Kotel et la lecture dans les journaux des récits sur les différentes agressions subies par des Juifs modernistes et égalitaires comme eux sans que l’Etat ne dise rien, contribuent certainement à ce sentiment d’éloignement qui va en grandissant.
Le Kotel , jadis symbole de ralliement pour tous les Juifs, devient de plus en plus un symbole de sectarisme, de rejet et de ressentiment. On ne peut pas ne pas s’en inquiéter car il est le signe d’un fossé qui se creuse au sein du peuple juif.
Nous continuerons donc de combattre pour que le mur occidental soit le lieu de tous les Juifs.
Le dernier Hanoukah, le Mouvement Massorti , accompagné d’autres groupes juifs préoccupés par l’extrémisme grandissant à Jérusalem, organisa une cérémonie d’allumage des bougies (mixte, hommes et femmes côte à côte) sur l’esplanade du Kotel , assez loin du mur. Le rabbin Gil Nativ, un rabbin Massorti qui faisait partie des parachutistes qui libérèrent le Kotel pendant la Guerre des 6 jours, eu l’honneur d’allumer une des bougies. Quand il termina, il dit qu’il se souvenait bien du jour au cours duquel le Kotel avait été libéré en 1967, mais qu’aujourd’hui, 42 ans plus tard, il est hélas nécessaire de rendre le Kotel à l’ensemble du peuple juif. Le Kotel doit être "libéré" une seconde fois.
Maître Yizhar Hess est le directeur général du Mouvement Massorti en Israël.
Traduction Sandra Aron





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