Question d’un internaute :
Réflexion sur votre approche utopique et irréaliste du judaïsme et de la loi :
La force des rabbins à fixer la loi est indispensable car elle maintient l’unité de la nation : cela est comparable aux lois fixées par un parlement : une fois la loi adoptée on ne peut plus la remettre en question sinon on dérive vers l’anarchie ou vers la dictature.
Affaiblir et/ou dénigrer le pouvoir législatif revient à affaiblir l’unité du peuple.
Concrètement il est impensable que chaque juif prenne se que bon lui semble de la thora et du shoulchan Arouch....
Je suis conscient que beaucoup de loi ne sont plus actuelles, que l’application à la lettre de la loi a pris le dessus sur l’esprit de loi.
Il faudrait reformer sans déstabiliser le pouvoir législatif des rabbins , car ils ont permis de perpétuer le judaïsme depuis plus de 2000 ans en maintenant l’unité du peuple autour de la loi.
Cordial Shalom,
Pierre
Réponse du rabbin Yeshaya Dalsace
Cher Monsieur,
Irréalisme et utopies sont au cœur du judaïsme. Sans cela, non seulement le peuple juif n’aurait jamais existé mais encore il aurait disparu depuis longtemps.
Il est vrai que les rabbins incarnent une continuité du peuple juif et sont censés être les garants de son avenir.
Le mouvement Massorti qui est un mouvement rabbinique, fondé par des rabbins et dirigé par des rabbins , ne saurait dire le contraire. Un rabbin Massorti n’est pas moins rabbin qu’un rabbin orthodoxe .
Il y a eu de tout temps chez les rabbins des opinions différentes sur tous les sujets possibles et imaginables. Le mouvement Massorti incarne une opinion rabbinique légitime qui se permet de ne pas être d’accord avec une certaine ligne fondamentaliste orthodoxe actuelle.
Il est vrai que cela sape un peu l’autorité des ultraconservateurs, mais cela n’est pas forcément un mal. La remise en cause étant toujours bénéfique pour tous (y compris pour nous même bien entendu).
Deux orthodoxies à ne pas confondre :
Il nous faut d’abord préciser de quelle orthodoxie on parle. Il en existe deux, l’une ouverte et moderne qui cherche à renouveler le judaïsme par petites touches et se trouve extrêmement proche de ce que prône le mouvement Massorti . Elle a eu dans le passé des figures mémorables (Hayim Herschensohn, Alkalay, Isaac Kook , Ouziel, Soloveitchik,...) et plus récemment quelques fortes personnalités (Greenberg, Eliezer Berkovits, Leibovitch, David Hartman ou Léon Achkenazi...). Cette orthodoxie n’est nullement visée par nos remarques et un constant dialogue, voir une forte collaboration, reste établie entre l’orthodoxie moderne et les autres mouvements modernistes du judaïsme. Cependant, la partie moderniste de l’orthodoxie a perdu peu à peu ces quelques dernières années les quelques leviers de pouvoir qu’elle possédait encore. Aujourd’hui, elle a adopté un profil bas et vit sous la menace des foudres de la partie plus conservatrice de l’orthodoxie . Cela est vrai en Israël, aux Etats-Unis et en France.
Mais il en existe également une autre, la partie la plus conservatrice qui a actuellement le vent en poupe. Cette orthodoxie que l’on appelle communément « les hommes en noir » à cause de leur mode vestimentaire ne manque pas de mérite et sur beaucoup de points présente un intérêt ainsi que des personnalités tout à fait remarquables. Ne pas être d’accord avec cette orthodoxie là ne veut pas dire lui manquer de respect. Cependant, un peu de lucidité ! Cette orthodoxie a tendance à fasciner certains juifs modernes sécularisés qui veulent y voir la seule façon possible de continuer à être juif dans la modernité. Elle serait le garant de l’avenir du peuple juif… nous pensons que c’est totalement faux, au contraire, si seule cette école de pensée existait dans le judaïsme ce serait une catastrophe. Cela n’empêchant nullement de reconnaître des quantités de qualité à ces milieux, de tenir compte de leurs écrits, de les fréquenter et de le respecter. Notre point de vue n’est donc pas méprisant mais critique. L’engagement juif possède également bien d’autres facettes, qui n’ont pas moins de valeur.
Le problème ne vient pas de l’existence d’un courant ultraconservateur dans le judaïsme, cela est plutôt bénéfique, mais de son pouvoir hégémonique sur les grandes institutions du judaïsme dans certains pays. Cela est vrai au sein du consistoire en France et au sein du rabbinat en Israël.
Le discours de ce genre de milieux vis-à-vis du judaïsme moderniste (toutes tendances confondues) est en général très violent (censure systématique) et méprisant. Ils ont tendance à se présenter comme le seul judaïsme possible et légitime. Il est donc nécessaire de remettre certaines pendules à l’heure.
La voie du radicalisme serait la bonne ?
Vous semblez croire que respecter les opinions des décisionnaires rabbiniques radicaux en tout point est salvateur pour le peuple juif.
Cette assertion est des plus contestables. Si on fait le bilan de la ligne ultraconservatrice du judaïsme depuis 150 ans, c’est en grande partie une vraie catastrophe.
Durant le siècle dernier les rabbins radicaux ont maintenu leur public parmi les juifs d’Europe de l’Est dans un tel état de misère économique et culturelle que sitôt ces juifs arrivaient dans un pays occidental, qu’ils s’empressaient de tout laisser tomber pour se débarrasser d’un joug trop lourd pour eux (on observe à peu près le même phénomène avec les juifs orientaux et d’Afrique du Nord).
Ces mêmes rabbins faisaient tout pour que les gens ne partent pas.
Ils luttèrent avec véhémence contre le sionisme. Le génocide nazi s’occupa de leur donner tort.
Depuis la seconde guerre mondiale, la minorité de ces rabbins radicaux qui a survécu à l’extermination a adopté une ligne si dure que les 8/10 de la diaspora ne s’y retrouveraient pas du tout s’il n’existait pas d’autres institutions juives qu’elles soient religieuses ou laïques et ce seraient certainement coupés totalement du judaïsme.
En Israël, ces mêmes milieux, qui ont hélas actuellement le pouvoir dans le corps rabbinique israélien, ont adopté une position économiquement indéfendable : passer son temps à étudier sur le dos des autres, une autre stratégiquement suicidaire : refuser à tout prix de servir dans l’armée.
Sur le plan de la Halakha et des positions théologiques, ces mêmes cercles ont adopté des positions si tranchées et si caricaturales que la majorité de la société israélienne associe maintenant la religion juive à l’obscurantisme et lui tourne le dos parfois radicalement.
Enfin, sur une question aussi cruciale que celle de la possibilité d’intégrer les conjoints et enfants de mariages mixtes dans le judaïsme, ces mêmes rabbins ultraconservateurs ont élevé un mur quasi infranchissable, provoquant à terme un affaiblissement démographique énorme pour le peuple juif, s’il n’existait pas heureusement d’autres portes d’entrée dans le judaïsme.
Sur la question de l’intégration intellectuelle des juifs et du judaïsme dans la communauté mondiale, qui représente également un enjeu d’importance, les rabbins ultraconservateurs présentent une façade fondamentaliste du judaïsme qui n’amène nullement à son respect aux yeux des intellectuels de ce monde, qu’ils soient juifs ou non.
La plupart des grands projets que le peuple juif a produits ces 150 dernières années, ne sont nullement le fait du judaïsme ultra orthodoxe mais bien celui d’un judaïsme moderne et émancipé, qu’il soit religieux ou laïc.
Cela est vrai pour la plupart des grandes œuvres de la pensée juive moderne (religieuse et sécularisée), cela est vrai pour la culture juive moderne dans tous les domaines (peinture, littérature, théâtre, cinéma, etc.), cela est vrai pour la place d’honneur qu’ont su prendre les études juives dans la plupart des grandes universités du monde, notamment en Amérique, cela est vrai surtout pour l’œuvre immense que représente la résurrection de la langue hébraïque (grâce à un homme, Ben Yehouda, qui fut mis au ban de la société par les religieux), mais cela est vrai encore plus pour la formidable réalisation du sionisme politique qui incarne une très nette remise en cause de la pensée rabbinique classique. Ce qui valu d’ailleurs les foudres des milieux conservateurs contre les rares rabbins orthodoxes à adopter le sionisme.
La plupart des autorités rabbiniques orthodoxes radicales ont été strictement incapables de voir venir les dangers, d’inventer des solutions, de répondre aux défis si nombreux de la modernité.
Ils ont prouvé qu’ils ne sont plus le garant de rien, sinon de leur propre vision que l’on peut légitimement trouver désuette et de leur ligne théologique intellectuellement peu défendable. C’est pourquoi il me semble très hasardeux de présenter ce courant du judaïsme comme le garant de son avenir…
La critique et la lucidité ne veulent pas dire le mépris
Cela ne veut pas dire que les juifs orthodoxes radicaux n’ont pas de mérite. Ils en ont bien sûr, celui notamment de maintenir la flamme de l’étude juive de masse. La renaissance du milieu ultra religieux après-guerre marque également une réalisation remarquable. C’est le garant de la survie de la frange fondamentaliste du judaïsme et l’on peut s’en réjouir. Mais ce n’est nullement le garant de la survie du judaïsme en général en tant que culture dynamique, en tant que grande religion et encore moins en tant que peuple.
Sur la question plus pointue de la Halakha elle-même, vous comparez cela à un parlement, le propre d’un parlement est de maintenir des débats démocratiques est ouverts. Ces débats n’existent pas ou très peu dans le corps rabbinique orthodoxe aujourd’hui. Le Parlement a été muselé par un autoritarisme théocratique et gérontocratique qui ne fait pas grand honneur au judaïsme.
Le propre de la Halakha et de ses débats est qu’ils ont toujours été soumis à des forces contradictoires et une totale ouverture d’opinion. C’est là une des sources de son génie et de sa pertinence. Enfermer la Halakha dans une position piétiste, voire bigote, ne me semble pas garantir son avenir.
Les rabbins du mouvement Massorti ainsi que certains rabbins de l’orthodoxie moderne, osent avancer des positions halakhiques ouvertes et innovatrices. Ce sont ces positions qui sont la garantie de la pertinence de la Halakha pour l’avenir et non l’inverse. A la condition de pousser le débat avec sérieux et de ne pas s’enfermer dans une ligne idéologique sans nuances.
La Halakha aujourd’hui
Enfin, il existe un changement majeur dans l’histoire juive depuis environ 200 ans : la perte de pouvoir effectif de la Halakha . Le mode de vie des juifs et donc du judaïsme a totalement changé. Plus personne n’a l’autorité pour imposer la loi aux individus, contrairement à ce qui se passait auparavant, cela y compris chez les ultra orthodoxes car l’individu peut toujours rompre avec son milieux s’il le désire (pas toujours facile d’ailleurs). De ce fait, la Halakha est devenu un droit théorique qui garde sa pertinence pour les seules personnes qui acceptent librement de s’y soumettre. Pour les autres, la majorité des juifs, hélas à mes yeux de juif halakhique, la Halakha a perdu toute pertinence depuis longtemps. C’est pourquoi, l’autorité des rabbins aujourd’hui, n’existe que pour ceux qui la reconnaissent, ils sont loin de former la majorité du peuple juif.
Il me semble que la Halakha est susceptible d’intéresser les juifs dans la mesure où elle dit des choses pertinentes et répond à leurs problèmes actuels. Sinon, la Halakha risque fort d’être le lot d’une petite secte étrange où un sujet d’étude pour les chaires d’histoire.
La Halakha n’est pas l’exclusivité de l’orthodoxie radicale
Le mouvement Massorti représente une position halakhique divergente sur certains points, les positions adoptées sont tout à fait défendables et méritent en tout cas le débat. Le mouvement Massorti peut être fier de sa contribution à la production de la Halakha au XXe siècle. Il est notamment le premier et le seul jusqu’à ce jour, à avoir traité avec sérieux la question cruciale de la position de la femme. En faisant cela, il prouve la pertinence moderne de la Halakha et montre que le judaïsme n’est pas seulement une religion du passé.
Ce sont ce genre d’innovations et de capacité d’innovation de la part de certains rabbins courageux qui ont permis la survie du judaïsme.
Dans les milieux ultras orthodoxes , il existe également une production halakhique innovatrice, abondante et très importante (Feinstein , Ovadia Yossef , Waldenberg,…) nous en tenons compte et la respectons. Cependant, elle se cantonne à des questions techniques (les nouvelles technologies, l’éthique médicale, la kashrout , …) qui ont bien sûr leur pertinence mais elle ne recherche pas à explorer des questions de fond qui sont forcément bouleversantes pour le judaïsme traditionnel (position de la femme, religion face à la démocratie, connaissance historique moderne…)
La survie dans l’histoire n’est pas liée à un renfermement radical
Si les rabbins de l’époque de la Michna s’étaient enfermés dans une position ultraconservatrice, (celle présentée par Beit Shamai, Rabbi Eliezer, ...) non seulement le Talmud n’existerait pas, mais le judaïsme dans son ensemble aurait subi le sort des sadducéens qui ont été laminés par l’érosion de l’histoire. Si au Moyen Âge, des rabbins courageux, (Maimonide , Ibn Ezra, Meiri ) n’avaient pas pris à bras le corps la question de la philosophie, l’élite juive de l’époque aurait fui le judaïsme. Si à l’aune de la modernité, des rabbins visionnaires (Mendelsohn, Franckel, Hirsch,...) n’avaient pas exploré des positions nouvelles et offert aux juifs un judaïsme compatible avec leurs inspirations, le maintien d’un judaïsme religieux aurait été impossible pour toute une élite intellectuelle juive occidentalisée.
Moi-même, je tiens à le dire, je n’ai aucune envie de vivre sous la houlette des rabbins de Bnei Brak, avec tout le respect qui leur revient, si seule cette figure là du judaïsme m’était offerte, je ne suis nullement persuadé que je pourrais continuer à être un juif religieux. Mon judaïsme est un judaïsme d’avenir parce que c’est un judaïsme que je peux offrir avec fierté à mes enfants sans les enfermer dans un ghetto intellectuel et spirituel.
La survie dans l’histoire est liée à deux facteurs : la ferme volonté de continuer à exister et la capacité de s’adapter aux nouvelles situations. Le judaïsme a appliqué cette recette tout au long de ses 4000 ans d’histoire, il n’y a aucune raison que cela s’arrête. Se braquer sur des positions idéologiques n’est pas un signe de survie mais de sclérose.
Or du fondamentalisme point de salut ?
C’est devenu un véritable cliché dans toutes les religions que de présenter les franges les plus fondamentalistes comme les garants de leur avenir. Or cela n’est vrai ni chez les chrétiens, ni chez les musulmans, ni chez les bouddhistes, ni chez les juifs.
Dans toutes ces religions la part la plus intéressante et la plus pertinente et celle qui ose s’ouvrir et innover. Que serait le christianisme s’il revenait à la mentalité de l’église de la fin du XIXe siècle ? Que serait l’islam s’il se cantonnait à des Khomeiny, des wahhabites ou pire encore des Ben Laden ? Que serait le bouddhisme sans l’intelligence et l’ouverture d’un Dalaï-lama ? Que serait le judaïsme s’il devait se contenter de l’enseignement du Rav Eliachiv et des déclarations fortes en couleurs du rabbin Ovadia Yossef ?
Que sera le judaïsme français dans 50 ans s’il se soumet à la ligne idéologique du rabbinat consistorial actuel de plus en plus noyauté par des rabbins radicaux ?
Le fondamentalisme, y compris celui habillé d’un discours de pseudo modernité, garant de l’avenir des religions ? Il faut oser affirmer le contraire, les franges les plus conservatrices des religions incarnent leur faillite intellectuelle et morale. Elles sont les meilleurs arguments de l’anticléricalisme militant, elles font fuir les meilleures de leurs membres.
En conclusion, j’affirme qu’un juif soucieux de l’avenir du peuple juif et du judaïsme doit prendre ses responsabilités, oser poser des questions, oser remettre en cause ce qui doit être remis en cause, et si cela correspond à ce qu’il croit être le meilleur du judaïsme, se battre pour un judaïsme moderne, ouvert et authentique. Ce qu’en pense la frange radicale et fondamentaliste du judaïsme doit être le cadet de ses soucis. « Le chien aboie et la caravane passe » dit le proverbe.
L’essentiel est que cela soit fait par soucis de l’avenir et de l’authenticité, "lechem chamayim" dit-on en hébreu et non pour dénigrer l’autre sans lui accorder le crédit de ce qu’il est.
Yeshaya Dalsace est rabbin Massorti à Nice et l’éditeur de ce site.
Notes :
A ce sujet on lira avec profit le rapport officiel : "Le peuple juif : Entre Renaissance et déclin"
http://www.massorti.com/spip.php?ar...
On peut également écouter quelques paroles de Jacques Attali qui abonde en mon sens.
http://www.akadem.org/sommaire/them...
Pour mieux connaître les penseurs de l’orthodoxie moderne auxquelles nous avons fait allusion voici quelques liens :
Sur Eliezer Berkovits : http://en.wikipedia.org/wiki/Elieze...
Sur David Hartman http://en.wikipedia.org/wiki/David_...
Sur la question de l’orthodoxie moderne www.edah.org/backend/JournalArticle...
Plus généralement sue la Modern Orthodoxie tout le site





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