Préliminaire :
Les connaissances historiques ont énormément évolué depuis le 19e siècle. Un temps, on a cru qu’elles venaient confirmer le texte biblique, mais il a fallu se rendre à l’évidence, la Bible, même si elle trouve son contexte dans l’histoire d’un petit peuple particulier situé dans une région particulière, n’est pas à proprement parler un texte d’histoire. La part de légendes, d’exagérations, de symbolisme coloré, de poésie est très grande.
Certains récits, création du monde, déluge, tour de Babel... appartiennent même à la catégorie des mythes fondateurs, mais sûrement pas à celle de l’histoire.
Plusieurs ouvrages cherchent à expliquer comment un tel texte a pu prendre forme et quel est son lien réel à l’histoire. C’est le cas entre autres des ouvrages de Finkelstein, professeur de l’Université de Tel-Aviv. Plusieurs hypothèses sont avancées et le chemin de la recherche reste encore important. Cependant, un juif cultivé et moderne sait que vérité historique et vérité religieuse ne sont pas du même registre.
Certains voient dans ces découvertes une attaque contre leur système de croyances, contre le judaïsme, et ont beaucoup de mal à accepter que le monde de la connaissance change et que notre perspective intellectuelle est en pleine mutation. Ils en veulent presque personnellement aux chercheurs d’ébranler leurs certitudes.
Nous, en tant que Massorti , considérons qu’il faut tout simplement regarder la vérité en face et que cela n’enlève rien à la force du message de la Tora et à notre pratique du judaïsme.
Voilà le débat.
Le problème du rapport à la recherche historique n’existe que pour ceux qui s’en tiennent à une lecture littéraliste du texte biblique. Sans cette lecture littéraliste, il ne se pose pas vraiment.
La vraie question demeure donc faut-il ou non lire un tel texte de façon littéraliste, c’est à dire comme un témoignage historique digne de foi ?
Le judaïsme ne peut-il pas dépasser l’écueil d’une telle lecture au profit de son message spirituel qui en fait l’essentiel ?
La tradition juive a-t-elle vraiment une telle lecture de ses textes ou au contraire une lecture tout autre, midrashique et symbolique ?
La Bible est-elle un livre d’histoire ou un texte littéraire (inspiré et impliquant pour les croyants) ?
La lecture littéraliste d’un texte saint n’est-elle pas l’apanage de mouvements fondamentalistes contemporains incapables d’intégrer la distance qu’impliquent les instruments de la modernité ?
Dans l’Islam, le drame de la lecture littéraliste a fait naître l’islamisme et autorisé les pires dérives et la pire bêtise. Le problème n’est-il pas du même ordre dans le judaïsme, même si le fondamentalisme y est plus humain ?
Une lecture littéraliste ne nous enfonce-t-elle pas dans une impasse intellectuelle ?
Face à la science contemporaine et en particulier ici, les découvertes des biblistes et archéologues, il existe trois attitudes possibles.
1 - Le dos à la science
La première consiste en l’ignorance volontaire. C’est-à-dire que l’on continue un mode de vie et de pensée ancestrale en puisant ses références intellectuelles uniquement dans des œuvres relevant de la tradition et n’ouvrant aucune possibilité d’ouverture vers une pensée différente. On peut qualifier cela de la censure ou de l’autocensure. Pour se faire on ne lira que des ouvrages recommandés par les chefs spirituels ; les programmes scolaires, d’un système éducatif forcément privé et indépendant, seront extrêmement sélectifs et ne mèneront pas vers des carrières universitaires impliquant une recherche mais à des professions techniques impliquant un savoir utile, mais jamais « bouleversant ». On vivra en cercle intellectuel et social fermé. Cette attitude est le propre d’une bonne partie des groupes fondamentalistes de par le monde et des sectes.
Dans le judaïsme il est représenté par le monde haredi .
Le grand avantage de cette attitude, pour peu que l’on est attaché à préserver une certaine forme de judaïsme, est qu’elle permet de continuer à affirmer certaines « vérités », qui sont en fait des croyances présentées comme des vérités établies alors que rien ne les prouve, et de préserver ainsi un mode de vie et un mode de pensée archaïques (dans le sens noble du terme).
L’énorme inconvénient est que cette attitude n’est pas une attitude honnête intellectuellement. Elle fait passer l’idéologie et la croyance avant la rationalité et la recherche sincère de la vérité. Aux yeux d’un libre penseur, c’est-à-dire de quelqu’un dégagé du carcan idéologique, c’est une attitude intellectuelle méprisable, mais surtout sans réelle portée. Je lui ferai personnellement le reproche de proposer un mode de croyance faible, car fondé sur le déni de réalité. S’il faut mentir, même par omission, c’est-à-dire par ignorance volontaire, pour pouvoir croire, quelle valeur a la croyance, sinon celle de la superstition ?
Il faut ajouter également que participent de cette attitude des quantités d’indifférents, qui ne sont pas vraiment religieux, mais préfèrent ne pas trop se poser de questions sur le peu de religion qu’ils conservent par esprit traditionaliste. Ceux-là ignorent donc les vrais débats, soit par paresse intellectuelle, soit par indifférence. Dans tous les cas cela montre que ni le mode de pensée religieux, ni le mode de pensée scientifique ne sont des enjeux réels pour ce public.
2 - L’apologétique
La deuxième attitude est une attitude polémique pseudo scientifique. Elle consiste à ne pas ignorer les théories scientifiques, non par choix mais tout simplement parce qu’elles deviennent incontournables médiatiquement, mais plutôt à les combattre sur leur propre terrain. Cette attitude est celle de groupes « fondamentalistes modernes », c’est-à-dire de gens qui vivent pleinement dans la société tout en conservant un système de pensée fondamentaliste qu’ils considèrent comme de plus haute valeur intellectuellement que le système scientifique lui-même. C’est l’attitude des créationnistes chrétiens ou des islamistes intégrés. C’est ainsi que l’on peut très bien avoir un doctorat et continuer à penser en fondamentaliste. Dans le monde juif, on retrouve cette position dans une partie de l’orthodoxie stricte mais intégrée à la culture moderne.
Si cette position venait enrichir la science en ajoutant une voix au débat, elle serait extrêmement positive. La communauté scientifique a besoin, comme tout système, d’une mouche du coche, elle n’est pas exempte de ses propres travers, ni de ses dogmes, elle fait parfois de grosses erreurs.
Le problème, est que la position adoptée ici ne se place pas dans un débat scientifique, mais utilise une partie de la science et du débat scientifique à des fins polémiques et idéologiques. On mettra en avant un savant, religieux ou non, émettant une hypothèse contraire à la pensée commune jugée déstabilisante et l’on fera de son opinion la base de tout un système qui n’obéit plus à la règle scientifique de la possibilité d’autocritique.
C’est le serpent qui se mord la queue. On se précipitera sur les failles d’une théorie scientifique pour la nier en bloc, même si cette faille n’est pas suffisante pour cela. On cherchera à réduire les résultats scientifiques à de simples « théories », « hypothèses » sans réel fondement. L’archéologie ne reposerait que sur la subjectivité de l’interprétation de l’archéologue…
En faisant cela, ont réduit la science à une forme de croyance (ce qu’elle est hélas parfois, quand elle est de mauvaise qualité) et croyance contre croyance, plus rien n’empêche de pouvoir l’emporter. C’est ainsi que l’on parlera de l’évolution, largement démontrée aujourd’hui, comme d’une simple « hypothèse ». On fera de même avec l’archéologie et l’histoire « qui ne repose que sur quelques pierres »…
Cette attitude est peut-être pire que la première. Si la première dénie la réalité et refuse de la regarder pour préserver un mode de vie ancestral, celle –ci déforme la réalité. Elle parle le « langage scientifique » sans pour autant jouer selon les règles de la science.
La science, quand elle peut s’avérer utile, se trouve récupérée à des fins idéologiques. On mettra systématiquement l’accent sur les faiblesses possibles et les éléments manquants encore dans une recherche scientifique, mais on ne le fera jamais envers son propre système. Ce n’est pas une attitude équilibrée et scientifiquement crédible. C’est une attitude idéologique pernicieuse.
La seule attitude critique acceptable dans le débat scientifique est celle qui consiste à apporter une contre théorie et de contres expériences, dans le dessein de faire avancer le débat scientifique objectivement. Mais ce n’est pas comme cela que ce genre de milieu fonctionne. Car ce n’est pas la science ni la connaissance qui intéressent, mais l’idéologie, la croyance religieuse.
Il y a au contraire une récupération d’un pseudo-langage scientifique mis en avant par des gens diplômés, mais pas toujours du domaine scientifique en question, afin de convaincre un public non averti de la véracité d’une croyance. C’est ainsi qu’on voit s’organiser des séminaires pour grand public afin de le convaincre du bien-fondé du système religieux d’après la lecture fondamentaliste. On pioche dans le supermarché scientifique ce qui plaît et peut servir la cause que l’on cherche à défendre, mais on rejette tout le reste… C’est donc une attitude scientifiquement délétère et religieusement faible, même si on clame haut et fort le contraire et qu’une large part du public se laisse convaincre.
3 - Le respect
La troisième attitude, que nous adoptons, consiste à séparer les domaines. On considérera que la science fait son travail avec sérieux et qu’il n’y a pas plus de raison de faire confiance à un ingénieur aéronautique pour monter dans son avion ou un médecin pour se faire soigner, qu’à un archéologue ou un biologiste spécialisé dans l’évolution. Cela ne veut pas dire que toute théorie scientifique est forcément vraie et avérée. Le débat scientifique doit se mener honnêtement et à fond. Il ne doit pas non plus être lui-même prisonnier de carcans idéologiques. On peut donc critiquer la science, mais au nom de la science et non de la religion. C’est très différent.
Un homme de foi un peu sérieux et honnête, doit accepter de tout regarder en face, au risque même de voir certaines de ces croyances remisent en cause ou affaiblies. Il doit être capable de se confronter au doute.
Le doute est inséparable de la véritable foi. La emouna ne peut pas être basée sur des réponses toutes faites, elle est forcément le résultat d’une recherche sans cesse renouvelée, c’est une démarche et non un aboutissement. C’est la différence entre la foi véritable et la superstition. Il va de soi qu’une telle démarche peut amener à repenser certains aspects que l’on croyait évidents, voire indispensables, dans la religion.
Cette emouna ne peut pas être un bloc absolument étanche, ou absolument immuable, pire encore, indifférent à ce qui nous entoure. Elle est forcément sujette à une certaine instabilité. Mais le résultat obtenu sera beaucoup plus authentique, au sens profond du terme, que celui artificiellement préservé, par les deux attitudes précédentes.
Le judaïsme moderne accepte de prendre ce risque et il est prêt à tout discuter. C’est son immense supériorité sur l’attitude fondamentaliste. C’est une supériorité non seulement intellectuelle, mais également religieuse. Une croyance sérieuse doit relever de la conviction et non du conditionnement. Cependant, cela engendre sa faiblesse sociologique, celle du manque de conviction d’une large part de son public, sceptique par essence.
Vous vous étonnez que l’on accorde du crédit aux théories de Finkelstein (discutables d’ailleurs, mais à condition de le faire avec les outils scientifiques qui sont les siens), et que l’on présente ses travaux sur ce site. Moi je suis étonné qu’un site parlant de judaïsme ne le fasse pas. Je suis étonné de l’ignorance de tous ces domaines de recherche par la plupart des rabbins en France aujourd’hui, pire encore de l’autocensure de rigueur. Je suis étonné quand j’entends un discours qui reste le même, figé sur le texte, sans tenir aucun compte des réalités qui nous entourent et que l’on puisse considérer une telle attitude comme authentique et crédible alors qu’elle est anachronique et ne peut convaincre que les convaincus.
Du point de vue même de la fidélité à la tradition juive, de tout temps, les juifs se sont confrontés aux autres cultures, aux connaissances de leur époque et à leur propre doute. La richesse même du judaïsme, quelqu’en soit ses phases et ses périodes, c’est d’avoir été capable de ne pas cesser le débat, ni de s’enfermer dans une vérité considérée comme toute faite. Car si c’était le cas, à quoi bon avoir écrit autant de livres ? La beauté du judaïsme c’est son foisonnement.
Il va de soi que de nos jours l’histoire s’accélère, que la masse de l’information devient quasi incontrôlable. A aucune époque le judaïsme, tout comme les autres grands systèmes de pensée, n’a été confronté à de tels bouleversements. S’il n’est pas capable de relever le gant et de regarder la réalité en face, c’est qu’il n’a plus grand-chose à dire. La répétition n’est pas toujours le sens, même si l’étude oblige à répéter pour trouver le sens. C’est que ce judaïsme ne serait plus qu’un folklore et une vieille superstition dépassée, une curiosité mais pas un projet. Nous sommes bien sûr convaincus du contraire, faut-il encore pouvoir être convaincant.
C’est donc bien une fidélité extrême qui exige d’un juif quelque peu sérieux et honnête de se confronter aux problèmes que posent la modernité et d’en tirer les conclusions éventuelles. C’est pourquoi il n’y a rien d’inauthentique, contrairement aux diatribes de leurs détracteurs, dans l’attitude intellectuelle des mouvements modernistes, inversement, s’il y a de ce point de vue une authenticité juive aujourd’hui, c’est là qu’elle doit se trouver. Alors que contrairement, un judaïsme basé sur le mensonge et l’obscurantisme sort de ce cadre pour aller dans celui de ce que l’on peut appeler de façon provocante, une idolâtrie intellectuelle, donc une belle trahison !
Paradoxale trahison par peur de l’infidélité…
Mes propos fâchent peut-être, et ce n’est pas mon but, mais certaines pendules doivent être remises à l’heure car on a trop l’habitude de constater ces clichés consistant à regarder le pot et non ce qu’il y a dedans, la barbe et non la neshama, la kippa et non le cerveau qu’elle abrite. Nous avons donc délibérément fait le choix de l’ouverture et de considérer les travaux du professeur Finkelstein et bien d’autres comme sérieux et donc comme part intégrale de notre culture juive et donc de notre démarche spirituelle.
Il faut enfin préciser qu’évoquer la mémoire de milliers de juifs morts au moyen-âge pour leur foi, comme prétexte à ne pas remettre en cause cette foi, n’a pas de sens. Ces gens sont morts et méritent notre respect et souvenir, ils ne sauraient pour autant arrêter le cours de l’histoire. Tant d’êtres humains sont morts pour des causes ou des idées qui nous paraissent aujourd’hui bien étrangères… D’ailleurs, ces gens ne sont pas morts pour telle ou telle idée théorique, ils sont morts pour défendre ce qu’ils étaient, ce qui les constituait et pour eux certaines idées étaient en effet très importantes. Nous avons la chance de vivre dans une autre époque et le devoir de défendre à notre façon notre propre système de valeurs et ce qui constitue notre être juif, à nous, ici et maintenant. Le judaïsme ne peut se contenter d’être une nostalgie.
Je réponds maintenant aux différents points soulevés dans les différentes questions posées.
La stabilité dans le questionnement
Vous faites remarquer :
« Ce qui nous dérange le plus dans vos propos, c’est la non-stabilité de vos prises de position, surtout en tant que rabbin , sur des questions de croyance. Si nos guides spirituels ne croient pas en un Dieu unique, pourquoi le peuple devrait croire ? »
Réponse :
Je répondrai que mes positions sont très stables, car elles acceptent l’instabilité du monde et du sentiment de l’être. Je suis stable dans ma recherche et dans ma fidélité aux sources, ensemble avec l’ouverture sur le monde. C’est tout à fait cohérent est solide, mais en mouvement, il est vrai, ce qui est parfois la meilleure façon de rester stable (fable du chêne et du roseau). Bien des juifs ont besoin de rabbins capables de poser les questions qu’eux-mêmes se posent. C’est au contraire pour beaucoup un exemple salutaire que de constater que quelqu’un peut être réellement ouvert et religieux en même temps. C’est donc bien mon rôle de rabbin qui m’oblige à poser certaines questions et aborder certains problèmes, même si c’est difficile. Un rabbin doit être un chercheur et un guide, il doit oser se mouiller pour ouvrir la mer.
Sur la question du Dieu unique, je ne vois vraiment pas en quoi tous ces débats remettent l’unicité de Dieu en cause. La seule question qui se pose, c’est le mode de la révélation. Mais là encore, ce n’est pas un choix de la part de l’homme, c’est Dieu qui crée le monde et permet à l’histoire de se développer. Il n’est donc pas étranger à toutes nos interrogations et aux recherches des archéologues. On pourrait donc accuser Dieu de mettre l’homme dans un monde trop complexe et de lui donner tant d’occasion de douter plutôt que d’accuser l’homme de chercher à connaître ce qui s’offre à son intellect.
Véracité de la Tora
Question :
Si vous décidez qu’il n’y a pas eu obligatoirement de don de la torah sur le mont Sinaï devant 600 000 hommes adultes, alors le récit est faux. Dans ce cas pourquoi tenir compte des mitsvot qui y sont ordonnées ?
Réponse :
Il faut être clair sur les termes. Il ne s’agit pas de décision personnelle mais de posture intellectuelle. Personnellement je ne décide rien. Je lis et je m’instruis. La seule décision que je prends est d’accepter de discuter de tout et de ne pas faire de censure. Mais je ne décide pas moi-même de la véracité ou non de tel ou tel texte, des équipes entières de savants arrivent ou pas à ces conclusions.
Un juif doit-il ou non tenir compte de la science ? Que certaines conclusions d’archéologues prêtent à discussions archéologiques, c’est certain. Cependant, refuser une conclusion scientifique, non pas pour des raisons scientifiques contraires, mais pour des raisons idéologiques personnelles, parce que cela vient contredire ma façon traditionnelle de penser, mes croyances, ma lecture habituelle du texte, ne relève pas d’une position objective et donc scientifique.
La position critique des fondamentalistes face à l’archéologie repose toujours sur un présupposé idéologique. Ces mêmes fondamentalistes, quand une conclusion scientifique semble aller dans le sens de ce qu’ils croient, la mobilisent immédiatement à des fins de propagande et pour convaincre leur public. Cette attitude n’est scientifiquement, tout simplement pas crédible. C’est pourquoi, il ne sert à rien de discuter des conclusions de l’archéologie de cette façon. On peut devenir soi-même archéologue et proposer d’autres conclusions, mais on ne peut pas honnêtement rejeter d’un bloc toutes une discipline scientifique qui aujourd’hui a fait largement ses preuves.
Cela ne veut pas dire que toutes les conclusions des historiens sont justes, les historiens sérieux discutent entre eux. Certains dossiers sont à revoir. De nouvelles découvertes sont susceptibles de faire avancer la connaissance. Il se détache néanmoins une certaine image globale qui fait l’unanimité. D’autres disciplines scientifiques viennent recouper les découvertes archéologiques. (C’est ce qui est particulièrement intéressant par la démarche du professeur Finkelstein, qui comme archéologue, confronte ses découvertes et ses thèses avec des biblistes.)
Après 200 ans de recherches extrêmement poussées, personne aujourd’hui dans la communauté scientifique ne donne crédit sérieusement au sens historique de certains passages du texte biblique. L’époque où l’archéologie voulait prouver la véracité de la Bible est totalement dépassée. Cela ne veut pas dire que la Bible est fausse, mais cela veut dire que tout ne peut pas être pris au pied de la lettre. Ces avancées de la recherche ne partent pas d’un présupposé idéologique, elles sont le résultat de travaux les plus sérieux. Exactement comme l’humanité a avancé dans d’autres domaines scientifiques.
On peut refuser de regarder en face les découvertes de la science. C’est une attitude possible. On peut tenir un discours de dénigrement susceptible de convaincre les convaincus et de faire rire les autres. Une telle attitude à des avantages comme je l’expliquais dans le préliminaire, celui de préserver un mode de pensée archaïque. Mais elle a un grand inconvénient : elle ne peut pas convaincre un esprit moderne cultivé et quelqu’un qui a quelques soucis d’honnêteté intellectuelle. C’est une position tout simplement indéfendable et je n’ai jamais rien lu ou entendu quelque chose de vraiment convaincant là-dessus.
Que doit donc faire une personne qui vit pleinement dans son siècle ? Doit-elle renoncer à la science au nom du judaïsme ? Ou doit-elle renoncer au judaïsme au nom de la science ? Ou peut-être existe-t-il une alternative et que les deux sont compatibles ?
Le récit biblique explique que les hébreux étaient au nombre de 600 000 hommes adultes au pied du mont Sinaï. Cela représente au minimum 3 000 000 de personnes avec les femmes et les enfants. Ce chiffre est tout simplement invraisemblable. Mais ce n’est pas la seule invraisemblance du texte biblique, il y en a beaucoup d’autres. Depuis toujours, des penseurs juifs imprégnés de rationalité ont cherché à comprendre ce genre de textes au-delà de leur sens premier. Les découvertes et les connaissances contemporaines ne font que renforcer une démarche intellectuelle déjà très ancienne.
La vraie question qui se pose pour nous aujourd’hui, n’est pas de savoir s’il y avait vraiment 600 000 hommes adultes au Sinaï, ce n’est même plus une question, mais le sens de ce chiffre. Pourquoi celui-là et pas un autre ? Qu’est-ce que la Tora vient nous enseigner avec ce chiffre, sachant que la symbolique des nombres est très importante pour elle ? Une lecture moderne de la Tora s’attachera à cette question, qui touche au fond et non à une infantile défense d’une réalité invraisemblable de 3 millions de juifs au Sinaï. (La population globale à l’époque du premier Temple, alors que le peuple juif était à son apogée est estimée à quelques 300 000 personnes.)
Vous employez le terme de « faux », vous craignez que le récit puisse l’être. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que le vrai et le faux en de telles matières ? La Tora cherche-t-elle à être vraie, au sens de vraisemblable, c’est-à-dire de dire l’histoire ? Le plus souvent elle ne l’est pas. Ou bien veut-elle être pertinente, d’un point de vue du sens ou de l’esprit ? Elle l’est à mon avis toujours, alors que l’histoire ne l’est jamais. S’agit-il d’un texte d’histoire ou d’un texte spirituel ? L’autorité de la Tora vient-elle de la pertinence de ce récit pour l’existence juive, c’est-à-dire dans le vécu juif tout au long de son histoire ? Où vient-elle du fait qu’elle raconte un événement au même titre que le ferait un journal aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est le plus pertinent l’événement ou le récit ?
Durant leur longue existence, les juifs ne se sont pas intéressés à l’événement ; ils se sont intéressés aux textes. Jamais les juifs ne sont allés construire une stèle commémorative au Sinaï ! La tombe de Moïse nous reste inconnue ! L’homme Moïse, historique, ne nous intéresse pas ; c’est le texte de la Tora qui nous intéresse.
Même la fête de Pessah n’est pas une commémoration d’un événement historique, mais la mise en scène d’un récit de liberté. « Chacun doit se sentir lui-même sorti d’Égypte ». L’Égypte elle-même n’est pas forcément un lieu géographique, « mitsraim », c’est l’oppression, l’étroitesse, l’angoisse existentielle…
Si effectivement nous commémorions un événement historique, une victoire militaire sur la puissante armée de Pharaon, cela perdrait aujourd’hui toute pertinence. Je ne vois absolument pas pourquoi je devrais au 21e siècle continuer à commémorer une victoire aussi ancienne alors que par ailleurs mon peuple a subi d’énormes défaites, notamment un génocide, et quelques autres victoires. Cela aurait-il encore un sens ? Si par contre, à travers le récit de la sortie d’Égypte, et quelqu’en soit sa vraisemblance historique, je rappelle le principe même de liberté, d’affranchissement de l’oppression aussi bien politique que spirituelle et même psychique, la fête de Pessah reste totalement pertinente et l’est même plus que jamais dans notre monde plein d’aliénations.
Quant à la révélation elle-même du Sinaï, elle ne donne curieusement lieu à aucune fête dans le judaïsme. Pas de commémoration ! Shavouot est d’abord une fête agricole. Ce n’est que beaucoup plus tard que la tradition lui a ajouté la dimension de commémoration du Don de la Tora. Mais le judaïsme a tendance à penser que ce don, ce rapport à la loi à travers l’étude, se commémore chaque jour, ou plus exactement, se travaille chaque jour. Car il s’agit bien de travailler sur soi, de se transformer par l’étude et par le respect des mitsvot et non pas de commémorer un événement historique.
La question du « vrai » et du « faux », au sens premier, ne me semble pas du tout adéquate, en la matière. Ce qui est important pour le judaïsme d’aujourd’hui c’est la pertinence ou non de nos textes et de nos rituels. Est-il pertinent de mettre en avant le concept de liberté ? Est-il pertinent de faire de la Loi la base de ma façon d’être ?
Le récit deviendra « faux », le jour où les juifs l’écouteront avec indifférence. Ce qui fait la pertinence de la Tora c’est le fait que le peuple juif continue à la lire, à la réfléchir, la travailler. La Tora dépend des juifs. Sans cela, pour reprendre l’expression rabbinique classique, elle est braise en train de s’éteindre. Si la pertinence venait de l’aspect historique des choses, je lirais cela une fois, j’en prendrai information, et je passerais à autre chose… Pourquoi relire sans cesse le même événement ? Serions-nous amnésiques ?
La Tora représente une matière qu’il faut travailler. La recherche historique contemporaine ne remet nullement cela en cause. Elle apporte même souvent un éclairage supplémentaire et de nouvelles grilles de compréhension susceptibles de faire surgir du sens. Il n’y a donc pas de raison d’en avoir peur.
Pourquoi respecter les mitsvot ?
Tout d’abord, le système des mitsvot représente une discipline extrêmement exigeante. Toute personne qui se plie à une discipline trouve dans les règles qui fondent cette discipline, de la pertinence. Dans le judaïsme, le système de la discipline des mitsvot, découle du Sinaï, c’est-à-dire de la transcendance, mais il est en constante évolution et s’adapte au fur et à mesure des changements de l’histoire. A tel point qu’on dit dans une bénédiction « béni soit tu toi qui nous a ordonné par tes mitsvot » avant d’exécuter un acte ordonné par des rabbins qui vivaient des centaines d’années après le Sinaï ! (Hanouka, bougie de shabbat, Pourim, etc.). Le Sinaï et donc bien un archétype de la transcendance et non pas, ni un point géographique sur une carte (on ignore où il se trouve vraiment), ni même un événement précis sur un graphique historique (même si certains s’amusent à faire cela de nos jours).
Ce qui doit être discuté, ce n’est pas l’événement historique, mais la question philosophique et théologique de la transcendance. Dans ce domaine il y a matière à débat et cela préoccupe beaucoup de penseurs de la tradition. Dès lors que j’accepte l’idée de transcendance, j’accepte également l’idée de révélation et de commandements. Mais cette idée peut être tout à fait remise en cause. Rien ne la prouve, comme rien ne vient la contredire. Vous avez employé le terme de « décision » personnelle à propos des conclusions de l’archéologie. S’il existe un domaine ou une décision personnelle doit être prise, ce n’est pas en matière de connaissances scientifiques, mais en matière de participation halakhique. Je dois décider en toute liberté et en conscience de recevoir ou non le joug des mitsvot. Chaque fois que je fais une mitsva, je prends une décision libre et personnelle. Sans quoi mon geste n’aurait pas de valeur du point de vue de la Halakha ! J’accepte librement de me mettre sous le Sinaï. C’est ce qu’explique entre autres une très belle page de Talmud dans le traité Shabbat.
Cela n’a rien à voir avec l’histoire, cela relève d’un engagement spirituel personnel.
Si je respecte les mitsvot, c’est que je crois à la pertinence du système des mitsvot, d’une part et que je suppose que dans ce système, il y a de la transcendance, c’est-à-dire de la révélation. C’est une supposition, c’est un engagement personnel. Personne ne peut me prouver que c’est vrai ou faux.
Mais voilà un fait, qui lui est totalement réel : je décide ou non de poser mes tefiline le matin, je m’inquiète ou non que ces tefiline sont conformes aux règles établies par la tradition juive. D’où viennent précisément ces règles ? Personne n’a les moyens de me le dire vraiment. Elles sont discutées dans le Talmud , c’est tout ce que je sais objectivement. Je prends la décision personnelle de respecter ces règles talmudiques. Mes motivations peuvent être de plusieurs ordres, mais elles sont là et me poussent à le faire et les Tefiline sont un objet réel. La transcendance est devenu réalité. Dans un tel cas, il y a bien eu une sorte de révélation au sens de la pensée de Leibovitch.
Cependant, on pourra toujours me répondre que tout cela est illusion. Que Dieu n’existe pas, qu’il n’a jamais parlé aux hommes, qu’il n’a jamais ordonné de poser des tefiline, que celles –ci ne sont pas forcément conformes au modèle de départ. C’est possible en effet et même vraisemblable, et je n’ai aucune preuve du contraire. Je n’ai que la réalité et la sincérité de mon engagement à opposer à de tels arguments, c’est-à-dire ma subjectivité. Ce qui est par contre objectif, c’est que les Tefiline sont un objet investi par ma subjectivité (au sens psychanalytique et symbolique) et c’est ce qui restera l’essentiel.
Ce qui peut encore être discuté, c’est la pertinence de telle ou telle mitsva ou de la façon de l’exécuter. C’est ce que fait le Talmud et les décisionnaires rabbiniques. De ce point de vue, la modernité peut apporter un éclairage nouveau, non pas du fait des découvertes scientifiques, mais du fait de certains changements dans nos grilles de valeur et notamment nos exigences morales et notre sensibilité éthique humaniste.
Le judaïsme ne respecte pas les mitsvot telles qu’elles sont ordonnées dans la Tora. Il respecte les mitsvot telles qu’elles sont conçues et développées dans la tradition juive, plus précisément la tradition rabbinique. C’est exactement ce que les karaïtes et d’autres groupes reprochaient aux rabbins , prendre trop de liberté avec le texte, à juste titre. Pourquoi je préfère la tradition rabbinique à la tradition karaïte ? Du simple point de vue de la logique, et même de l’histoire, la position karaïte me semble plus pertinente et sans doute plus ancienne. Du point de vue de la spiritualité et de la théologie, c’est-à-dire de mon vécu quotidien, la position rabbinique l’emporte.
Vous n’empêcherez pas qu’au bout du compte, l’engagement juif, relève de quelque chose de l’intime qui n’a pas grand-chose à voir avec la rationalité et qu’aucun aspect historique ne saurait invalider ou valider.
La Tora système juridique
Question :
Pourquoi croire aux punitions inscrites dans la torah, et pourquoi les a-t-on appliquées des centaines d’années (durant les deux temples).
Réponse :
Il existe dans la Tora deux sortes de punitions : celles appliquées par le tribunal pour punir les contrevenants à la loi et celles brandies comme une menace par Dieu, à l’encontre des individus et du peuple.
Il me semble que les punitions divines sont très difficiles à discuter. Faut-il voir dans un événement historique une punition divine ou une récompense ? C’est un sujet bien délicat qui nous ramènera de toute façon à une position subjective relevant de mon ressenti et de ma volonté de plaquer une certaine grille de lecture théologique sur l’histoire, l’histoire collective comme mon histoire personnelle.
Pour ce qui est des punitions appliquées par le tribunal : elles sont tout simplement un système de coercition juridique comme il en existe beaucoup d’autres. Il n’est pas du tout sûr qu’il ait été appliquée historiquement tel que le Talmud le défini.
À la période du premier Temple, d’après la Bible elle-même, les juifs étaient païens dans leur immense majorité et ne respectaient pas la Tora, même les fêtes élémentaires ! Il devait bien y avoir des tribunaux, mais nous ne savons absolument pas s’ils correspondaient au système des mitsvot et tout pousse à penser que non.
Pour la période du deuxième Temple, c’est déjà plus complexe, mais il n’est pas non plus évident que le droit talmudique s’appliquait vraiment encore et partout quand il existait déjà.
A l’époque talmudique elle-même, les rabbins s’empêchaient d’en appliquer le plus grande part et les juifs n’avaient qu’une autonomie juridique limitée. De toute façon le droit talmudique est en grande partie totalement virtuel, il discute longuement de cas purement théoriques.
Quoiqu’il en soit, je ne vois pas en quoi cela relève de la croyance. On ne croit pas dans un système de punition, on l’applique ou ne l’applique pas. Pour l’immense majorité des institutions juridiques juives telles qu’elles sont discutées dans le Talmud , il semble bien qu’elles soient beaucoup plus théoriques que pratiques.
Doit-on rêver de les mettre en place de nos jours ? J’en doute quelque peu. En tout cas pour certaines. C’est la grande discussion chez certains juristes israéliens autour de ce qu’on appelle « mishpat ivri ». Le droit hébraïque ancestral est-il pertinent pour une société juive contemporaine ? C’est très discutable. Il ne pourrait l’être en tout cas, qu’après de sérieuses réformes en profondeur. Ce qui est certain, c’est que l’étude de ces textes juridiques du Talmud sont susceptibles d’inspirer un certain état d’esprit à des juristes contemporains.
La prière
Question :
Pourquoi jeûner à kippour ? pourquoi mettre les teffilin ? pourquoi prier ?
Réponse :
Je crois avoir déjà répondu à cette question ci-dessus en ce qui concerne le respect des mitsvot.
Vous ajoutez la dimension de la prière. La prière relève du rapport intime entre l’être humain et la transcendance. Je prie parce que quelque chose dans les paroles de ma prière et dans la sincérité de mon intention est susceptible d’atteindre un point transcendantal.
Prier vraiment est une chose difficile, c’est du sentiment à l’état pur, le fameux cœur brisé du hassidisme . La prière elle-même pourrait très bien exister dans un système complètement différent de celui du judaïsme et existe effectivement. Je n’ai pas besoin du Sinaï pour prier. Abraham le faisait déjà.
Cela n’a rien à voir avec l’histoire, cela relève d’un sentiment profond chez l’être humain d’une possibilité de relation personnelle avec l’infini.
Moïse comme prophète
Question :
Pensez-vous que Moise est un prophète, et quelle en sont vos preuves Et tant qu’homme moderne ?
Réponse :
Je suis juif pratiquant, je considère donc bien évidemment que Moïse est prophète et qu’il est même le plus grand de tous les prophètes.
Je n’en ai cependant aucune preuve, pas plus moi qu’un autre. Je ne sais même pas s’il a vraiment existé et je ne pourrais en rien le prouver. Je pense que oui, mais rien ne le prouve. Personne au monde n’est capable de prouver cela pour le moment. Mais je sais que Moïse est à la base du judaïsme que je pratique. En cela Moïse existe objectivement. Le Moïse de la tradition juive est une réalité incontestable. C’est une réalité textuelle, mais bien réelle. Il en est d’ailleurs de même avec la prophétie.
Recherche biblique et révélation
Question :
Pensez-vous que toutes les mitsvot écrites dans la torah lui furent dictées par Dieu comme l’avis du talmud ou opteriez-vous pour la thèse moderne d’une écriture saccadée (J,E,P,D,R (harold bloom) ?
Réponse :
Je pense qu’il est vain de mettre en opposition ces deux points de vue qui ne relèvent nullement des mêmes catégories.
Le point de vue du Talmud part d’un principe théologique, il n’affirme aucune thèse de recherche historique, notions totalement anachroniques pour son époque et langage parfaitement décalé à son propos. Il veut affirmer la pertinence et la légitimité de la tradition rabbinique en la faisant remonter à la prophétie mosaïque. Je suis totalement d’accord avec cela. Il s’agit d’un texte, le Talmud , qui va chercher sa légitimité dans un autre texte, la Tora, auprès d’une figure textuelle : Moïse. Quoi de plus légitime pour le peuple du livre ?
Les chercheurs biblistes contemporains, il en existe des dizaines voire des centaines, juifs ou non, ne se placent pas du tout dans cette perspective. Ils cherchent à comprendre le processus historique d’écriture du texte biblique. Ils n’ont aucun présupposé théologique, certains sont pratiquants, d’autres pas du tout, ils ont en commun leur démarche universitaire. Ils ne cherchent pas à donner une légitimité à telle ou telle règle ou à telle ou telle croyance religieuse. Ils veulent essayer de comprendre un phénomène rédactionnel. Je trouve leurs recherches, pour ce que j’en connais, tout à fait passionnantes et certaines découvertes ou hypothèses très pertinentes. Cela n’influence absolument pas sur le premier point de vue. Ces deux domaines n’ont rien à voir. Ce n’est tout simplement pas la même catégorie de langage.
La tradition talmudique
Question :
Comment imaginez-vous une casuistique talmudique si poussée sur un texte fabulé ?
Réponse :
Le terme de « texte fabulé », sous-entend quelque chose de péjoratif. Je ne l’emploierais pas, je lui préférerais celui de « mythe fondateur », qui lui est très positif. Le texte de la Tora, du Tanakh pour être plus précis, n’est pas un texte fabulé c’est un texte fondateur. C’est le texte de référence pour les discussions talmudiques. Le Talmud part d’un présupposé : toute discussion talmudique doit chercher à s’encrer dans le texte biblique. Historiquement, ce mode de pensée se développe surtout chez les Amoraïm (3e-4e siècle de l’ère courante). Le Talmud y parvient parfaitement. C’est comme un sculpteur qui s’imposerait un certain matériel de départ pour créer une œuvre.
En l’occurrence, le texte biblique est d’une immense richesse et d’une telle variété que cette casuistique fonctionne très bien.
Mais cela ne prouve rien ; ni que le Talmud a raison et que ces arguments sont pertinents (le plus souvent ils sont plutôt « tirés par les cheveux ») ; ni que la Bible serait le seul texte à permettre cela. Les musulmans font la même chose avec le Coran à travers le Hadit. Et il existe de par le monde d’autres traditions exégétiques. De même que statistiquement, certains passages de la Bible sont plus exploités que d’autres. Le Talmud s’arrête quelques fois sur un mot, enseigne plusieurs règles à partir d’un seul verset en décortiquant chaque expression, parfois il laisse des pans entiers du texte en « jachère ». Dans des systèmes juridiques contemporains, on observe la même chose.
Faut-il mourir pour défendre la constitution américaine ? Cela relève-t-il de l’adhésion aux valeurs de cette constitution ? De son mode de rédaction ? De l’identité de son auteur ? Des différents travaux de la cour suprême pour en faire la jurisprudence ? Ce texte constitue bien la clé de voûte de la plus grande puissance mondiale.
Pour nous les juifs, nous avons la Tora et l’exégèse talmudique. Il n’y a ici aucune fabulation, il y a de l’exégèse, de la réflexion, du sens, de l’adhésion, de la mise en pratique… Certains passages et certaines règles ont été plus exploités que d’autres, plus appliqués que d’autres. Certains passages et certaines règles ont été laissés à l’abandon, ou ont perdu peu à peu de leur pertinence. Nous sommes face à un corps vivant, inséparable de la vie du peuple lui-même. Sans juifs, il n’y a plus de Tora. L’interdépendance est totale.
Révélation et histoire
Question :
Comment souhaitez-vous supposer le message divin dans un texte infidèle ? Qui vous dit qu’il y a, là, du divin et non pas de la propagande politique uniquement ?
Réponse :
Premièrement, qui nous dit que ce texte est infidèle ?
Ce texte ne peut pas être infidèle, il est.
Infidèle à quoi et à qui ?
Pour un Samaritain, il était peut-être infidèle, ou peut-être encore pour un juif hellénistique. Je suis un juif rabbinique, un pharisien… Il est pris comme base, a été décrété saint par un collège rabbinique au deuxième siècle de l’ère courante. Dès lors que cette décision était prise, la fidélité se place vis-à-vis de cette décision.
Un chercheur pourra me démontrer que tel manuscrit découvert à Kumran ou que la version des septante ou des Samaritains est plus ancienne ou plus logique, plus « authentique » historiquement parlant, cela ne changera rien au fait que s’il manque une lettre à mon sefer Tora, tel que le canon l’a fixé par les travaux de la Massora, il n’est pas kasher et je me doit de le faire réparer selon les normes de la halakha . C’est donc le texte de la tradition qui compte et non celui que préfèreraient éventuellement les historiens.
Pour ce qui est de la fidélité au texte historique d’origine, c’est-à-dire à la toute première version, si tant est qu’il y en ait eu une homogène, je n’ai aucune idée là-dessus. Personne ne connaît cette version, les chercheurs pensent qu’il n’y en a jamais eu. Je sais seulement que la tradition juive, la tradition rabbinique après la destruction du deuxième Temple, a rassemblé différents rouleaux et en a fait la Bible. Je sais que la tradition juive après de nombreuses discussions rapportées dans le Talmud a décidé de faire entrer tel ou tel rouleau dans le canon biblique et pas tel autre. Je sais que nous avons perdu des livres sans doute passionnants. Je peux supposer qu’il y a une part d’arbitraire dans le choix des rabbins de l’époque, et peut-être même une part de politique. Sans doute, et alors ? Je suis un juif fidèle et je ne considère comme saints que les seuls livres entrés dans le canon. Je peux lire les autres avec beaucoup d’intérêt historique, le livre des makabim par exemple, ou encore toute la littérature inter testamentaire, le livre des jubilés par exemple. Ces livres étaient peut-être considérés comme saints et inspirés pour des juifs de l’époque, ils ne le sont plus aujourd’hui.
Que motive ma décision ? La fidélité au judaïsme dans l’histoire, c’est à dire à la révélation. Je ne peux rien prouver. Ici encore il y a une question de subjectivité. L’histoire du judaïsme est faite ainsi, la mienne également.
Sur le plan purement théologique, si l’on croit à la révélation, celle –ci passe forcément par le biais d’un instrument. Cet instrument, c’est le prophète ou le scribe. Le prophète rapporte ce qu’il ressent, mais il le fait avec son langage, son vocabulaire, sa sensibilité, sa subjectivité humaine. C’est pourquoi les prophètes ne s’expriment pas de la même manière. La révélation ne peut pas être absolue, elle est forcément contingente de son mode d’exécution. Maimonide a déjà beaucoup écrit là-dessus dans son Guide. Dans le Talmud , c’est ce que dit rabbi Ishmaël « la Tora parle le langage des hommes ». Ce questionnement n’est donc pas nouveau.
Dans les contingences de la révélation, il peut très bien y avoir également du politique, ce serait même très logique puisque les prophètes étaient des personnages politiques s’exprimant sur la politique. C’est dans ce genre de domaines au contraire, que la recherche historique va permettre de mieux comprendre l’intention première du texte, son véritable souffle. Je devrai donc en tenir compte, comme je dois tenir compte de la recherche linguistique, pour mieux comprendre le texte prophétique et donc mieux comprendre la parole divine.
Qui me dit qu’il y a du divin là-dedans ? Mon sentiment et ma tradition. Rien de plus, mais c’est déjà énorme et suffisant. Plus je travaille ce texte, à la lumière de l’exégèse juive traditionnelle, mais y compris parfois à la lumière de la recherche critique, y compris parfois avec ma rationalité de moderne et mes éventuelles réticences de moderne, plus je ressens ce divin. Cela coule, comme l’eau suinte du rocher et le miel de la ruche… C’est une impression, pas une preuve. Elle constitue ma vie de juif pratiquant. Je ne démontre rien et ne peux le faire, je suis face à de l’ineffable. Les juifs sont des impressionnistes.
Respecter le Talmud
Question :
Selon les archéologues, le récit biblique est là pour créer un mythe et faire rêver et vivre un peuple (l’opium du peuple). Cela n’est pas l’avis des auteurs du talmud , pourquoi alors voulez-vous persister à prendre en compte la législation talmudique ?
Réponse :
Les archéologues ne disent pas cela, ils s’intéressent aux pierres plus qu’au livre. Les biblistes eux-mêmes ne parlent pas comme cela et sont bien incapables d’expliquer le souffle qui traverse un texte. Un musicologue peut expliquer la vie de Mozart et ses influences ou encore les conditions de la commande d’une œuvre, il ne peut expliquer le génie, l’inspiration de Mozart. Ce qui fait Mozart ce n’est pas les contingences de sa vie, même si elles ont une influence importante, c’est son inexplicable talent qui rend son œuvre immortelle et totalement universelle.
Le rôle du chercheur bibliste, c’est le même que celui du musicologue. Le rôle du rabbin , c’est celui du musicien interprète ou du chef d’orchestre. Un musicien doit se nourrir de recherche en musicologie, cela doit faire partie de sa culture, mais la musicologie n’en fera pas un musicien, c’est sa sensibilité musicale qui le fera.
La législation talmudique n’a rien à voir avec l’archéologie biblique. Elle se rapporte à une période historiquement bien mieux connue, celle de l’empire romain. Elle est l’expression de la tradition rabbinique à laquelle on peut adhérer ou non. Cette tradition rabbinique est non seulement l’expression d’une exégèse mais également d’une sagesse et d’une tradition populaire très ancienne.
La législation talmudique mérite d’être prise en compte parce que c’est la loi juive et que je suis juif.
Pourquoi respecter la Halakha ? Pour toutes sortes de raisons qui se complètent, aussi bien historiques que théologiques. Je pense que pour le judaïsme tout passe par la Halakha . C’est le critère qui va déterminer le bien-fondé ou non de mon action. La halakha est l’expression de l’âme juive et à travers elle de quelque chose de divers, quelque chose de l’ordre de la sainteté, de la révélation divine dans les actes de l’homme. C’est difficile à définir. C’est encore plus difficile de le prouver. Mais c’est ce que je crois et c’est pourquoi le mouvement libéral, respectable par ailleurs, ne me convainc pas.
Croire en Dieu
Question :
La seule preuve de l’existence de Dieu en tant que dieu d’Israël, c’est en sa révélation au Sinaï, « atem reitem ». Si vous n’êtes pas convaincu de cette révélation, toute votre croyance tombe à l’eau.
(je ne parle pas d’une croyance chrétienne bien évidemment) en quoi vous considérez-vous croyant ?
Réponse :
Je ne suis pas d’accord avec votre définition. Premièrement il n’existe pas de preuve de l’existence de Dieu. Même le verset qui dit « vous avez vu », n’est pas une preuve. Ce n’est qu’un verset, ce ne sont que des mots. Je peux très bien penser que cela relève de la pure fiction. Il n’y a aucune preuve là-dedans. De même que tout le récit du Sinaï. Je peux le prendre à mon compte ou pas, c’est tout. Ce que moi je fais et invite les hésitants à faire également.
On ne peut pas prouver l’existence de Dieu, c’est strictement impossible. On peut affirmer l’Être, le fait que le monde existe. Qu’est-ce que c’est que Dieu sinon la source de l’être ? Il est ce qui est. L’Etant, le Lieu du monde, le Néant… Je peux rapporter ces concepts qui sont classiques à la pensée juive, mais je ne peux rien prouver.
Pour moi, c’est une évidence que l’existence relève d’une forme d’intelligence ou de sens que l’on appelle « Dieu ». Mais je n’ai rien à démontrer de cette évidence. Pour moi il est également une évidence que le peuple juif dans son histoire a été intimement lié à cette idée et a rendu compte de cette relation très particulière à travers ses textes et ses règles. c’est là son élection.
Les textes de la tradition juive, aussi bien bibliques que talmudiques, ou plus tardifs encore (le Zohar, par exemple), sont le compte rendu de ce dialogue relationnel. Qu’importe comment exactement ces textes ont été écrits, ils sont là et témoignent de ce relationnel électif. Cette relation entre Israël et le divin, qui dure sur des centaines d’années, et même des milliers, est un fait inscrit dans la tradition juive, ses textes et ses rites, c’est même un fait de l’histoire.
On peut très bien penser que tout cela est illusion, que les juifs ont tout simplement exprimé leur espoir en une telle relation, mais qu’elle n’a jamais existé, faute d’existence du divin. Moi le rabbin , face à un tel discours, je ne peux, hélas, pas démontrer le contraire. Mais personnellement, comme je crois au divin et à la communication possible avec le divin, comme je me sens juif par tous les pores de ma peau, comme je trouve d’une pertinence extrême les expériences mystiques de mes pères, comme je me sens un devoir de fidélité à cette tradition élective que je trouve indispensable à ma vie ; j’ai toutes les bonnes raisons de respecter le judaïsme et d’en étudier les textes qui pour moi sont l’expression de la révélation. Face à la tradition juive j’éprouve de la crainte et du respect. Je suis face à la sainteté.
Les travaux de tel ou tel archéologue ne changent strictement rien à cela. Les travaux de tel ou tel bibliste non plus. Je n’ai nullement besoin d’aller dire qu’ils ont tort. C’est évident qu’ils ont réussi à mieux comprendre la façon dont tout cela a été écrit et mit en place dans l’étonnante histoire juive. Cela ne me dérange nullement. Que la compilation des textes ait pris des centaines d’années. Qu’il y ait dans cette compilation une part d’arbitraire et de contingent comme dans toute expression du vivant (comme dans l’évolution si vous voulez), ne change rien aux principes de base et au résultat que j’ai entre les mains. Cela ne change pas non plus mon désir de continuer la relation élective. Dieu est en quête de l’homme, l’homme est en quête du divin et de l’ineffable, leur rencontre dans l’histoire juive se fait dans les textes et dans les actes (mitsvot). C’est le langage que le judaïsme a créé. Ce langage me parle, je ne ressens aucun besoin ni aucune raison de m’en éloigner.
La seule « preuve », si on tient à employer ce terme inadéquat, de tout cela, ce sont les juifs eux-mêmes, leur existence et leur persévérance.
C’est donc en moi-même, dans mon intimité juive bouleversante, toujours plus chaque jour, que j’ai quelques chances de trouver la « preuve », du bien-fondé de mon judaïsme. En ce sens, pour moi « Dieu est juif et juif est Dieu » comme disait ce cher Serge Gainsbourg, c’est en moi et c’est indéracinable.
En cela, le Sinaï est pour moi une réalité tangible. Il est avant tout dans l’âme juive. Celle-ci transcende l’histoire et traverse l’histoire, aucune recherche archéologique ne saurait la déraciner.
Je vais finir avec les mots du Zohar qui, conscient des tensions éventuelles entre la forme du texte, susceptible d’une lecture rationnelle, historique en ce qui nous concerne ici, et le fond mystique et symbolique qui intéresse la religion, appel à ne pas se laisser piéger par le réel et savoir privilégier le symbolique. le propos est le même que le mien, mais venant du Zohar, c’est peut-être plus audible par l’esprit traditionaliste.
" Rabbi Shimon a dit : « Malheur à l‘homme qui dit que la Tora est un simple recueil d’histoires et d’affaires quotidiennes. » Si c’était le cas, nous pourrions rédiger aujourd’hui une Tora à l’aide de mots courants et de meilleure facture. S’il s’agissait seulement de mots courants, même les princes de ce monde ont en leur possession des livres de plus grande valeur et nous pourrions les suivre et rédiger une Tora semblable. Mais tous les mots de la Tora sont des mots suprêmes et des sublimes secrets. Le récit de la Tora n’est que son vêtement. Qu’expire l’esprit de celui qui considère que ce vêtement est la Tora même et non autre chose ! Qu’il n’ait pas part au monde qui vient. C’est en vue de cela que David a dit : « Dessille mes yeux pour que je contemple des merveilles en ta Tora » Psaumes 119,1), c’est-à-dire ce qui est sous le vêtement de la Tora. Viens voir : il y a le vêtement qui se montre à tous et il y a les niais qui, à la vue d’un homme revêtu de son habit qui est sa partie la plus visible, ne voient pas plus en lui que cet habit. En fait, la valeur du vêtement c’est le corps et la valeur du corps, c’est l’âme.
Il en est de même pour la Tora. Elle a un corps : ce corps est formé des préceptes de la Tora appelés « Goufey Tora » (les corps de la Tora). Ce corps est revêtu d’habits qui sont les récits qui se rapportent à ce monde. Les niais de ce monde ne voient que le vêtement qui est le récit : ils ne savent pas plus que cela, et ne méditent pas sur ce qui se trouve sous ce vêtement.
Ceux qui ont plus de connaissances ne s’arrêtent pas au vêtement mais voient aussi le corps sous le vêtement.
Les sages , serviteurs du Roi Très Haut, ceux qui se tenaient au pied de la montagne du Sinai : ne méditent que sur l’âme qui est l’essentiel de tout cela, la Tora véritable. Au temps qui vient, ils seront prêts à pénétrer jusqu’à l’âme de l‘âme de la Tora … Heureux les justes qui méditent sur la Tora comme il se doit. Le vin ne peut se conserver que dans une cruche. De même la Tora ne se conserve que dans un vêtement. C’est pourquoi il ne faut méditer que sur ce qui se trouve sous le vêtement. Tous les mots et tous les récits ne sont que des vêtements."
Bien à vous
Yeshaya Dalsace
Réaction
Cet article a suscité plusieurs réactions, en particulier celle de cet universitaire, qui pour des raisons professionnelles préfère l’anonymat et contribue à notre réflexion. Nous la publions donc avec la réponse du rabbin Dalsace.
Cher Yeshaya Dalsace,
Quelques lignes de réflexion à propos de votre très belle mise au point sur le judaïsme et la science.
Merci infiniment de cette mise au point passionnante.
Le diagnostic qui est le vôtre sur l’inconséquence du judaïsme orthodoxe dans son rapport à la science (célébrée quand elle « confirme » les affirmations de la Thora, prises souvent littéralement, et ignorée quand elle les contredit) est parfaitement juste et je n’avais jamais vu un rabbin exprimer ces vérités avec une telle honnêteté intellectuelle. Encore une fois, cette exigence qui est la vôtre vous fait honneur et fait honneur à la pensée juive.
Évidemment, le débat que vous ouvrez sur la question de la foi n’est pas près de s’achever. D’où vient en effet le trouble qui peut venir à la lecture de votre « credo » (et donc de votre « dubito ») ? Si l’on se place du point de vue d’un croyant – qui n’est pas le mien, je m’empresse de le préciser – on pourrait le formuler, d’une manière quelque peu provocante, à travers un paradoxe. Votre pratique est souvent très proche de celle du judaïsme orthodoxe , mais votre théologie est infiniment plus proche de celle du judaïsme réformé, voire du judaïsme reconstructionniste. En effet, si l’on remplaçait dans votre propos « Dieu » par « le divin » ou « ce qu’il y a de divin en l’homme », on serait assez proche d’une forme de spiritualisme agnostique, à la différence près que ce spiritualisme est adossé à une pratique religieuse rigoureuse. Ce qui fait à la fois la force et la fragilité de votre mouvement est bien cette alliance entre une extrême ouverture intellectuelle – puisque vous acceptez de discuter de tout et qu’il n’y a pas de domaine interdit à la spéculation intellectuelle, y compris l’existence des prophètes et de Dieu – et la grande fermeté que vous maintenez en matière de pratique.
Je sais bien qu’on a coutume d’opposer, dans le judaïsme, une « orthopraxie » à une « orthodoxie » qui n’existerait pas. En réalité, les choses sont plus nuancées, plus compliquées, car pendant des siècles cette fameuse orthopraxie a été affermie, soutenue, vivifiée, par la certitude un peu naïve – qui est encore celle de l’immense majorité des rabbins et de leurs disciples – que la Thora a été donnée tout entière par Dieu au Mont-Sinaï : même le grand-rabbin Gilles Bernheim, agrégé de philosophie, a cru bon de rappeler que c’était là le socle de sa foi. Le judaïsme est en effet si exigeant, si contraignant, qu’il ne se serait jamais maintenu dans la tourmente de l’Histoire sans la conviction chevillée au corps que cette observance répondait à une prescription divine. Bref, on peut discuter de tout, disent la plupart des rabbins , sauf de l’origine divine de la Loi, jusque dans la moindre de ses lettres, et c’est cette donation originelle d’une parole divine – certes interprétée de génération en génération, mais immuable dans sa lettre – qui fonde l’orthopraxie.
Ce que vous essayez de faire est en quelque sorte de découpler le dogmatisme théologique et la rigueur religieuse, en essayant de montrer qu’une pratique rigoureuse est conciliable avec un esprit qu’aucune question n’effraie, libre de tout préjugé. C’est loin d’être facile. La plupart des prescriptions religieuses auxquelles vous vous conformez ont en effet été déduites et formulées par des maîtres qui, si vénérables qu’ils aient été, étaient persuadés d’interpréter les intentions de Dieu telles qu’elles avaient été pieusement recueillies dans la Thora ; qui croyaient que Dieu avait « dicté » sa volonté à Moïse ; qui pensaient que chaque détail de l’histoire sainte était authentique. Peut-on à la fois reconnaître que les croyances de ces maîtres étaient naïves, voire erronées (en s’appuyant sur l’Histoire et la science) et faire comme si les prescriptions pratiques qu’ils avaient déduites de ces croyances devaient malgré tout être pérennisées ? Ce faisant, vous prenez un risque réel : celui de frustrer une grande partie des croyants de leur besoin de certitude et de ne toucher en priorité que des esprits qui ont déjà accompli ce travail critique sur leur héritage religieux, au prix souvent d’un affaiblissement de leur pratique. Bref, vous êtes de loin le courant le plus stimulant intellectuellement dans le judaïsme français, mais le risque que vous courez est de décourager les uns (les « vieux croyants » comme on le disait pour les Russes au 19e siècle) par votre relativisme assumé et les autres (les intellectuels) par votre conservatisme rituel.
Bien cordialement, DZ
Cher Monsieur,
Merci de pousser le débat dans une direction d’approfondissement qui ne peut être que fructueuse.
Oser la pertinence intellectuelle
Il est vrai qu’en soulevant de tels débats, un rabbin prend quelques risques.
Cependant, il me semble personnellement que sans poser ces questions, que toute personne quelque peu cultivée se pose, les rabbins risquent fort de perdre toute crédibilité auprès du public cultivé.
Il y va là de l’avenir du judaïsme.
Celui-ci est en crise depuis le 19e siècle. S’il n’est pas capable de parler le langage d’une certaine élite intellectuelle, il risque fort d’être réduit à une religion populaire sans véritable dynamisme. La montée en puissance de cercles fondamentalistes vient satisfaire une demande, qui je crois est avant tout identitaire, les gens s’accrochent à cette solution car ils ont l’impression que sans cela, ils risquent de tout perdre.
On peut facilement reprocher à cette dynamique intégriste, d’être très artificielle, elle est susceptible de satisfaire un certain profil psychologique (elle offre en autre un excellent substitut paternel à ceux qui en ont besoin), mais laisse sur le bord de la route tous les autres. Elle est surtout fragile, car dans le fond reposant sur un discours artificiel. Il me semble évident qu’un jour ou l’autre, ce monde « orthodoxe » si impressionnant aujourd’hui, subira une crise profonde et pourrait même s’écrouler d’un jour à l’autre comme un château de cartes, comme l’a fait le monde communiste avant lui.
C’est toute la fragilité des systèmes du tout ou rien ou de la pratique d’une censure et d’une fermeture, volontaire ou non. Il suffit pour cela de passer d’une génération à l’autre.
Beaucoup de juifs, pratiquants ou pas, ont besoin d’une autre réponse et d’entendre d’autres discours.
Au-delà des problématiques sociologiques, il y a une question intellectuelle, et c’est le rôle des rabbins de la poser.
Si le judaïsme s’enferme dans un discours répétitif et dans des réponses toutes faites qui ne correspondent plus à grand-chose dans le monde intellectuel contemporain, c’est qu’il est une religion déjà en agonie, ce que personne ne souhaite.
Nombreux sont les articles qui posent la question du devenir démographique des juifs. On oublie trop souvent que la question démographique est liée à la question intellectuelle. Le judaïsme doit démontrer qu’il représente encore aujourd’hui un système spirituel et intellectuel pertinent. S’il ne l’est plus, on n’a aucune raison de rester juifs (dans le sens spirituel), ou plus précisément de faire les efforts nécessaires pour le rester et le transmettre.
Je suis personnellement convaincu que le judaïsme est loin d’avoir dit son dernier mot et qu’il est capable de rester pertinent à l’avenir. Mais il ne peut le faire que s’il pose les bonnes questions. Ce qui l’amènera inévitablement à un profond renouvellement du discours et de l’état d’esprit.
Quelle vision de Dieu ?
Vous soulevez la question du discours sur Dieu « Dieu », « le divin » ou « ce qu’il y a de divin en l’homme ». Je ne veux pas me lancer ici dans un tel débat, mais je voudrais juste rappeler l’insistance de la tradition juive à ne pas représenter le divin, ne pas le nommer, ne pas tenir de discours positif sur lui.
Je ne crois pas qu’aucune de ces approches soit donc illégitime. Dieu ne se laisse pas saisir et enfermé dans les mots.
Chacun peut donc le ressentir à sa manière, ce ne sera jamais qu’une approche limitée à l’humain, mais toujours partiellement vrai. De nombreux textes bibliques et talmudiques vont en ce sens.
Pousser plus loin ce point de la discussion, nous amènerait à parler de la question de la nature divine après la shoah… Il me semble évident que le rapport à Dieu d’un moderne qui s’assume ne saurait se satisfaire du discours deutéronomiste classique. Une bonne partie des textes juifs traditionnels étant basés sur cette théologie, il va de soi qu’ils perdent de la pertinence pour nous aujourd’hui.
Mais le judaïsme a plus d’un tour dans son sac, et la recherche biblique contemporaine montre justement qu’un autre discours théologique est tout aussi légitime et possible, car s’exprimant déjà dans de nombreux textes de la tradition, relevant de la même révélation. Dieu ne saurait se laisser enfermer dans nos mots.
Orthopraxie et orthodoxie
Sur la question de l’orthopraxie, je serais plus nuancé que vous.
Affirmer la nature divine de la Tora, ou encore le fait qu’elle vienne effectivement du mont Sinaï, n’est pas forcément s’enfermer dans un discours dogmatique. Je pense que c’est ici, justement, la grande erreur de certains orthodoxes , vouloir mettre une géographie sur un nom de "lieu" comme le Sinaï et une date historique sur la révélation. Cela ne peut mener qu’au non-sens. Ils sont tout simplement pris au piège de la littéralité.
Mais le véritable orthopraxe, c’est-à-dire le pratiquant qui se fiche pas mal d’une orthodoxie mentale, ne tombera pas dans une telle erreur. Le judaïsme est alors discipline sacrée, peut-être fruit de l’histoire et d’un long développement à partir d’une source que l’on nomme Sinaï, mais totalement légitime et justifiable, à la foi intellectuellement et théologiquement.
Je crois que le grand rabbin Bernheim, que vous preniez en exemple, est de ceux-là et ne fait donc pas honte à son agrégation de philosophie. Mais il est également un homme politique obligé de tenir compte des limites intellectuelles d’une bonne part de ses collègues et de son public, c’est l’homme d’une institution. Il faut donc le lire entre les lignes, ce n’est pas à quelqu’un de votre envergure et de votre formation universitaire qu’il faut rappeler « l’art d’écrire » de Léo Strauss.
La tradition juive, à commencer par la tradition talmudique, ne s’est jamais intéressée à la géographie du Sinaï ou l’historicité des choses. Plusieurs textes vont clairement dans le sens d’une révélation intemporelle.
Cela va même encore plus loin, le texte de la Tora ne serait que le reflet terrestre d’une Tora ontologique, qui par définition irait au-delà des mots et serait donc dégagée de la gangue du langage (celle qui préoccupait tellement Maimonide ) et fut brièvement « matérialisé » dans les premières tables de la loi, trop lourdes pour être portées par l’homme, tombant à terre et se brisant devant le réel.
À la lumière de ce genre de textes et concepts qui sont largement développés dans la littérature juive, notamment une bonne part de la littérature mystique, il devient facile de se dégager de l’enclave du discours dogmatique. C’est pourquoi je suis convaincu que les textes classiques sont tout à fait aptes à continuer de répondre aux interrogations des modernes.
Dès lors que l’on a acquis cette liberté, le discours fondamentaliste et littéraliste n’en devient que plus décalé et paradoxalement totalement hétérodoxe… La grande puissance de la pensée juive classique est justement de ne jamais avoir connu d’orthodoxie globalisante. C’est en quoi l’orthodoxie actuelle, dans son aspect renfermé, linéaire et dogmatique, représente, par cet aspect, une belle déviance du judaïsme aussi bien biblique que talmudique. Là encore, la recherche historique nous aide à le comprendre, car elle nous offre une image plus claire de ce que fut le judaïsme dans le passé, un système ouvert et créatif, une volonté d’assembler des courants antagonistes.
Affirmer que la Tora (écrite comme orale, donc encore à dévoiler et à dire) aurait été donnée toute entière par Dieu au Sinaï, me semble tout à fait défendable. Cela dépend évidemment de ce que l’on met dans les mots.
C’est pourquoi également, la recherche historique éclaire un processus d’écriture, mais n’explique en rien la question qui intéresse tout croyant, celle de l’Esprit-saint (Rouah Hakodesh), c’est-à-dire de l’aspect révélé, inspiré, d’un texte (ou saint pour reprendre un langage lévinassien), dès lors qu’on y adhère. Finkelstein est clairement dépassé par la puissance du texte qu’il cherche à situer dans l’histoire. La source peut donc très bien relever du Sinaï dans tous les cas. Abordée sous cette angle, la recherche historique ne tue pas l’idée de révélation et peut même la nourrir, ce que le littéraliste de base n’arrive absolument pas à comprendre (à ce propos le forum de cet article est éloquent).
N’oublions pas que le judaïsme est avant tout une religion du langage, non du dogme. Tout langage est porteur de souffle qui peut très bien être appréhendé de façon profane, et que puisque c’est votre domaine, un Kafka et un Perec cherchaient bien ce souffle dans les mots, me semble-t-il.
Quelle place pour le rite ?
Vous soulevez la question très importante de la Halakha . Pourquoi la respecter ? Pourquoi accorder du crédit à des exégètes vénérables, mais pouvant facilement être considérés comme dépassés aujourd’hui, du fait de nos connaissances scientifiques ?
D’abord, les grands halakhistes, le Talmud en premier lieu, utilisaient le texte biblique comme une matière première, un peu comme un artiste utilise le matériau propre à son art. Leur exégèse n’est pas enfermée dans un rapport d’allégeance dogmatique au texte, même s’ils le font avec des règles très précises, mais basé sur un rapport créatif. Les décisionnaires rabbiniques ont fait la même chose, à partir du matériau talmudique et midrashique. Bien évidemment pas tous, certains sont plus littéralistes et moins inventifs que les autres.
Cela est vrai jusqu’à nos jours. Certains sont convaincus que certaines pratiques seraient effectivement l’expression de la volonté divine au sens propre et que donc tout aménagement irait contre cette volonté. Ils en arrivent à faire l’apologie d’un système fermé. C’est oublier que le système devient dès lors indéfendable et même insupportable. On peut prendre de nombreux exemples : le statut des femmes, la loi sur les esclaves, les punitions corporelles, le rapport à l’autre (celui qui n’est pas de mon système), etc etc. La halakha devient dès lors impraticable. Loin de refléter une véritable inspiration spirituelle pour nous aujourd’hui, elle serait plutôt le reflet de pratiques vieillottes et même parfois barbares d’un autre âge, d’un droit obsolète. Présentée comme telle, je ne vois aucune raison pour un esprit éclairé de conserver la Halakha , sinon à titre de curiosité historique. C’est le piège dans lequel peut nous faire tomber une vision anhistorique de nos textes et ultra conservatrice du judaïsme.
Mais il n’est pas du tout dit que la Halakha soit cela.
De tout temps, les exégètes ont cherché à démontrer la pertinence de la Loi et à aménager celle –ci conformément aux exigences qui étaient les leurs. On peut répondre que ces exigences du passé ne sont plus les nôtres, cela est vrai quelquefois et c’est pourquoi les rabbins d’aujourd’hui doivent discuter de certains points. Mais cela n’enlève nullement la légitimité de ceux qui ont produit de la Halakha par le passé, et encore moins de ceux qui en produiront par le futur. Faut-il encore qu’ils cherchent à exprimer une authenticité dans leur exégèse. L’authenticité ne peut être jugé qu’en rapport à l’esprit du texte d’origine face à l’exigence d’aujourd’hui.
Un Possek qui ne fait pas cela, soit qui tranche en dehors de tout contexte textuel, soit qui tranche en dehors de toute exigence légitime de la société contemporaine, n’a aucune pertinence. C’est pourquoi, par exemple, je ne vois aucun intérêt dans un judaïsme qui chercherait à faire perdurer un statut inégalitaire entre les hommes et les femmes, se basant sur le présupposé de l’incapacité juridique de ces dernières, comme l’expression d’une volonté divine. Mais je ne vois pas non plus d’intérêt dans des changements drastiques sans véritable dialogue avec les sources et sans une claire volonté de ce placer dans une continuité historique d’une quête de sainteté, ce qui fait l’essence du judaïsme.
Là encore, je ne peux rentrer dans un développement trop long sur cette question qui touche à l’idée même de jurisprudence et de renouvellement de la Loi. Mais il me semble clair que la question de la pratique religieuse, c’est-à-dire de la mitsva, reste essentielle pour le judaïsme. Car si le judaïsme est une religion des mots, c’est aussi une religion qui cherche à les traduire en actes. Ce n’est pas parce que la Halakha mérite une discussion de fond et certaines réformes (ce qu’elle a toujours fait dans son histoire) qu’elle perd de sa pertinence. Au bout du compte, elle offre aux pratiquants le mode d’emploi d’un geste religieux, c’est-à-dire d’un geste investi de sens susceptible de produire de la sainteté. (Je reconnais que tous ces concepts méritent définition et développement, je les emploie en espérant être compris).
La recherche historique, ne gêne en rien là-dessus, bien au contraire. La recherche historique permet de remettre certaines lois dans leur contexte et de ne pas sacraliser au-delà du nécessaire, des règles ayant perdu totalement leur pertinence aujourd’hui.
Le rôle de l’approche Massorti
La recherche historique à mon sens, offre une chance immense au judaïsme : celle de se sortir de l’ornière du dogmatisme dans laquelle s’enlise l’orthodoxie et de permettre d’acquérir les instruments d’un renouvellement réel absolument nécessaire à la survie du judaïsme et à sa capacité à dire du sens, donc à porter la parole divine.
Vous faites l’éloge des Massorti . Bien entendu le mouvement Massorti occupe une place tout à fait spéciale dans le judaïsme contemporain, c’est ce qui en fait son grand intérêt. Il est au milieu de la balance et cherche à préserver ce qui peut sembler contradictoire. Vous avez raison, il est trop complexe pour les gens en quête d’un discours simpliste et trop exigeant pour ceux qui se sont détachés d’une véritable quête de pratique religieuse. Il ne s’agit pas de mépriser les uns ou les autres. Je peux vous répondre par expérience de rabbin communautaire, que chacun de ces deux pôles peut très bien trouver sa place dans nos communautés et cohabiter harmonieusement.
Occasionnellement pour le non pratiquant, de façon assidue pour l’autre. Notre conception du judaïsme est suffisamment large et ouverte, nos activités diverses, pour satisfaire chacun. Cela dit le mouvement Massorti lui-même a besoin de transformations et de réflexions.
Il n’en demeure pas moins, que tout système religieux, comme tout système intellectuel ou culturel, repose sur une certaine élite dont les rangs sont limités. Pour cette élite-là, il existe une véritable exigence de recherche que le monde orthodoxe actuel, de plus en plus engoncé dans un discours dogmatique, a du mal à fournir, à part quelques rares exceptions le plus souvent marginales et « surveillées ». Le monde réformé, par son manque d’engagement dans un judaïsme pratique n’offre pas non plus le cadre adéquat à mon sens. J’ose espérer que le mouvement Massorti est capable de faire ce travail indispensable, mais Ô combien difficile. Cela dit il faut relativiser l’importance des mouvements.
Ce travail de renouvellement du judaïsme se fait et se fera de toute façon, sans quoi ce serait la disparition du judaïsme à terme ou sa transformation en petite secte fondamentaliste, tout juste folklorique. Il se passe actuellement des choses très intéressantes un peu partout, et nul mouvement n’a l’exclusive de quoi que ce soit. C’est le judaïsme dans son ensemble qui nous intéresse. Ce qui se passe aux Etats-Unis et en Israël de ce point de vue est prometteur. Dommage seulement que le judaïsme français, dans lequel il y a tant de gens de qualité, soit prisonnier de ses institutions rendant tout débat de fond quasiment impossible, ou en tout cas très difficile. Il n’y a qu’à lire la presse juive française, ou écouter les radios juives, le plus souvent d’une platitude exemplaire, en particulier sur les sujets qui fâchent, pour s’en désespérer. Je crois que c’est le piège institutionnel auquel un homme de la qualité intellectuelle et morale de Gilles Bernheim doit se confronter et ne pas se laisser enfermer.
Dans tous les cas, si le judaïsme continuait à être bloqué dans un discours suranné alors que son public avance par ailleurs et s’ouvre à un monde multiple et libre de parole et de contacts, ce serait un véritable drame. En important le système Massorti en France, c’est ce que nous essayons d’éviter. Notre but, comme celui que j’ai personnellement en ayant créé ce site, est d’offrir la possibilité de renouer entre les extrêmes dont vous parliez, les traditionalistes, comme les intellectuels. À nous de faire comprendre que le rituel et la règle sont porteurs de sens et que l’espace du débat reste, de toute façon, totalement ouvert, dans le respect de chacun.
Merci encore de pouvoir nous aider à pousser notre réflexion.
Yeshaya Dalsace
Bibliographie
Celui qui veut apprendre sur l’histoire ancienne d’Israël a de nombreux ouvrages à sa disposition, mais ils ne sont pas toujours faciles à lire.
Nous ne donnons ici que des ouvrages écrits par des universitaires renommés :
Le monde de la Bible collectif chez Folio Histoire
La Bible et l’invention de l’histoire de Mario Liverani
Les ouvrages d’Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman, notamment La Bible dévoilée.
Richard Elliott Friedman notamment Qui a ecrit la bible ? Une bonne introduction à la critique biblique. Une petite conférence en anglais sur you tube
William-G Dever : Aux origines d’Israël : Quand la Bible dit vrai
Israël construit son histoire (difficile) de Rohmer
Le Pentateuque en question (ouvrage collectif)
La Bible expliquée à mes contemporains : Guide des lectures d’hier et d’aujourd’hui. de James L. Kugel (juif pratiquant) Excellent ouvrage facile d’accès (900 pages !).
Les ouvrages de Nahum Sarna
Yohanan Aharoni. The Archaeology of the Land of Israel (difficile à trouver)
Les travaux de Yilgal Shiloh archéologue spécialisé sur la population de l’âge de bronze en Israël. (pas d’ouvrage disponible mais des articles)
On peut aussi jeter un oeil sur wikipedia (un peu sommaire) :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Donn%C...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Donn%C...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Donn%C...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoi...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoi...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Babylone
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pharao...
On peut consulter Le Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem http://bcrfj.revues.org/
Postscriptum :
Pour lire la source de ce débat voir le forum de cet article à propos du très bon documentaire de Isy Morgensztern sur le travail de Finketstein, archéologue israélien.
http://www.massorti.com/La-bible-de...
Voir également
http://www.massorti.com/Une-theorie...
Voici un débat similaire touchant à l’Islam, relevé dans l’Obs.
Le Coran contre l’islamisme.
Fait-on dire au Coran le contraire de ce qu’il dit ? Dans un nouvel essai, les historiens de l’islam redonnent la liberté de le lire et de le penser par Mahmoud Hussein
Le Nouvel Observateur. - Votre nouvel essai, « Penser le Coran », est le pendant d’« Al-Sîra », qui retraçait la vie du prophète Mahomet et de ses compagnons d’après les premières Chroniques musulmanes. Pourquoi ce retour au texte sacré ?
Mahmoud Hussein. - Pour rédiger la vie du Prophète, grâce aux témoignages de ses compagnons, nous avons passé une dizaine d’années immergés dans l’actualité arabe du VIIe siècle. L’intérêt essentiel était de rendre son visage humain au Prophète et son contexte à la révélation du Coran. Mais lors des conférences qui ont suivi sa parution, de nombreuses personnes attendaient de nous de leur expliquer avant tout « ce que dit le Coran ». En particulier à propos des questions polémiques : peut- on trouver une référence coranique à l’action des kamikazes ? L’apostasie est-elle justiciable de la peine de mort ? Qu’en est-il de la lapidation de la femme adultère ? Du port du voile ? Surtout, elles voulaient des réponses simples, univoques, tranchées. Le type même de conclusions définitives que nous ne pouvions pas leur apporter ! Il était évident pour nous qu’on ne pouvait pénétrer le sens de la plupart des versets du Coran sans les replacer dans leur cadre historique, et que ce qui était valable il y a quatorze siècles ne l’était plus forcément au XXIe. Mais en nous confrontant au public, nous avons mesuré la grande difficulté qu’éprouvent de nombreux croyants à admettre un tel discours.
N. O. - D’où leur vient ce blocage ?
M. Hussein. - Du postulat littéraliste (le strict respect de la lettre) qui irrigue la pensée majoritaire dans l’islam aujourd’hui. C’est une doctrine qui a progressivement pris corps après la mort du Prophète et qui, depuis, n’a cessé de faire des ravages dans les esprits. Elle repose sur un raisonnement à première vue imparable : le Coran étant la Parole de Dieu, il n’est pas tributaire du temps. Ses versets seraient ainsi formulés une fois pour toutes, et donc à prendre au pied de la lettre. C’est ce « donc » qui nous a rendus fous. Le croyant est alors confronté au syllogisme suivant : est musulman celui qui croit que le Coran est la Parole de Dieu. S’il doute de la validité absolue de ses versets, il doute nécessairement du credo selon lequel le Coran est la Parole de Dieu. Il n’est donc plus musulman ! C’est ainsi que s’insinuent, au fond de chaque conscience, des déchirures entre le sens d’une vérité intemporelle et l’incapacité à adhérer à des prescriptions qui paraissent dépassées, entre la fidélité au texte et l’exercice de la réflexion personnelle.
N. O. - Comment sortir de cette impasse ?
M. Hussein. - Par une lecture sans a priori du Coran. Il se présente alors comme une « transcendance descendue dans le temps ». Sa composante temporelle et son origine divine sont inséparables. C est ainsi : Dieu a inscrit Sa Parole dans un espace et un temps humains déterminés. Le croyant qui vit cette parole sous d’autres cieux, en d’autres siècles, ne peut donc pas la prendre au pied de la lettre. Il est au contraire appelé à un effort d’interprétation. « Lire » le Coran, c’est-à-dire le comprendre, est du reste le premier devoir du musulman.
N. O. - Et sans contextualisation, pas d’interprétation ?
M.Hussein. - Parfaitement. Seulement les gens ne s’autorisent plus ce que les grands exégètes ont fait. C’est pourquoi nous disons qu’il faut véritablement « penser le Coran », au lieu de le psalmodier en restant à l’écume du sens. D’où aussi ce retour en arrière aux premiers siècles. Nous avons voulu planter notre caméra au moment où la révélation se faisait, de 610 à 632, en nous appuyant sur les autorités les plus indiscutables de l’exégèse. On constate alors que la Parole de Dieu s’énonçait selon les circonstances, toujours particulières, et que le rapport des musulmans à Dieu n’était pas du tout ce que l’on imagine aujourd’hui.
N. O. - C’est-à-dire ?
M. Hussein. - Par l’intermédiaire de Mahomet, les musulmans posaient des questions, avec toute leur candeur, sur tous les problèmes qu’ils rencontraient dans leur existence, et Dieu leur répondait. Il leur arrivait même de contester ce que Dieu disait ! Par exemple, quand Mahomet leur dit que Dieu va les juger jusque dans leurs pensées, ils sont révoltés. Ils considèrent que c’est trop exiger d’eux, qu’on ne peut pas les condamner pour des actes qu’ils n’ont pas commis. Alors Dieu a abrogé le verset. Ce qui signifie que Dieu écoute, qu’il y a un dialogue entre le ciel et la terre. C’est extraordinaire. Les musulmans pouvaient demander à Dieu de changer d’avis ! En leur donnant le sens de la responsabilité personnelle, l’islam leur apportait une vraie liberté. Rien à voir avec les croyants d’aujourd’hui qui prennent les règles émises par le Coran comme des lois immuables.
N. O. - Mais pourquoi la question de l’abrogation, par laquelle Dieu remplace un verset par un autre révélé ultérieurement, est-elle devenue un sujet tabou ?
M. Hussein. - Parce que les implications théologiques de l’abrogation sont si lourdes que des voix ont commencé, à s’élever, au cours du siècle dernier, pour la nier. En effet, la notion même conduit forcément à admettre dans le Coran des « avant » et des « après », soit une dimension temporelle. Ce qui signifie aussi que tous les versets ne sont plus imprescriptibles. C’était pourtant une évidence pour tous les commentateurs des quatre premiers siècles. Dieu pouvait décréter l’oubli total d’un verset, ou bien le retirer du Texte en en laissant la trace dans la mémoire des hommes. Ou encore, et c’est le cas le plus fréquent, conserver les deux versets - abrogé et abrogeant - dans le Coran. Nous avons ainsi maints exemples de couples de versets contradictoires. !
N. O. - Une source inouïe de complications, puisque nous ne. possédonsplus l’ordre originel des 6 236 versets !
M.Hussein. - D’où l’importance de prendre en compte les circonstances de la révélation (les asbâb al-nuzul). Mais même avec le secours de ces textes, nombre de doutes subsistent. D’autant que certains versets ne sont éclairés par aucun des témoignages, eux-mêmes tardivement consignés. Alors, que l’on ne nous fasse pas croire que les choses peuvent êtres blanches ou noires !
N. O.- La plupart des musulmans semblent gênés d’évoquer ces sujets, comme si cela risquait de fragiliser l’islam...
M. Hussein. - En réalité, cela ne fragilise que l’a priori littéraliste dominant, mais tout le monde confond les deux désormais. Les musulmans ignorent trop souvent les formidables discussions qui se sont tenues dans les premiers temps, à propos de la Parole de Dieu, à propos de la nature de Dieu lui-même, de celle du Prophète... Au IX siècle, tous les grands problèmes étaient déjà posés. Doit- on par exemple penser que la Parole de Dieu est elle-même le fruit de la raison ? Est-elle distincte ou consubstantielle de Dieu ? C’est le fameux débat sur le statut du Coran - est-il « créé » ou « incréé » ? - qui a divisé les mutazilites, partisans du pouvoir de la raison, et les hanbalites, les représentants de la Tradition, qui rejetaient avec force la notion de libre arbitre humain. L’ennui, c’est que ce sont les seconds qui ont emporté la victoire, à Bagdad, à la fin de ce siècle qui avait pourtant commencé avec les traductions d’Aristote.
N. O. - Si le croyant admet la temporalité du Coran, comment peut-il dès lors distinguer ce qui est relatif ou absolu dans la Parole de Dieu ?
M. Hussein. - Il n’y a pas de méthode pour être musulman et appliquer le Coran. Même durant la vie du Prophète chacun avait son interprétation. C’est ce qui a donné tant de divergences, d’écoles de pensée, de rébellions... En tant qu’anciens marxistes, nous comprenons très bien le désir de croire en un dogme mais, en l’occurrence, le dogmatisme est réfuté par le Coran lui-même. Suivre aujourd’hui l’exemple des compagnons du Prophète, c’est donc faire le contraire de ce à quoi appellent les littéralistes. Il n’y a plus de sens à vouloir suivre au mot près les versets qui infériorisent socialement la femme ou ceux qui appellent les musulmans à défendre l’islam par le sabre. On ne peut pas appliquer de nos jours aux non-musulmans le traitement réservé jadis aux polythéistes qui avaient chassé le Prophète de La Mecque ! Le croyant n’a plus à tricher avec sa conscience en contournant certaines prescriptions alors même qu’il se croit tenu de les suivre. Il retrouve sa liberté intérieure. Au fond, la seule règle essentielle.
Mahmoud Hussein est le pseudonyme commun de Bahgat Elnadi et Adel Rifaat. Intellectuels engagés, Français d’origine égyptienne, ils ont publié ensemble « Versant sud de la liberté » (La Découverte, 1988) et « Al-Sîra » (Grasset, deux tomes, 2005-2007). Ils publient cette semaine chez Grasset : « Penser le Coran ».
Dans le domaine de l’Islam moderne, je conseil la lecture de l’ouvrage de Rachid Benzine "Les nouveaux penseurs de l’Islam". On y retrouve des problématiques très proches de celles qui se posent dans le judaïsme.





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