Rashi « Joseph était en Égypte : ne le savons nous pas déjà ? Cela vient nous apprendre que Joseph était juste, le Joseph qui gardait les moutons chez son père était le même qui devint roi en Egypte, il ne s’est jamais départi de sa justesse. »
Nous avons à apprendre de cela et ne pas cesser d’être nous-même, quand bien même notre pouvoir ou les circonstances nous poussent à nous aveugler. Le bien, Joseph, se doit de rester lui-même sans concession au principe de réalité. Il doit être exigence absolue, la politique ne doit rien y changer.
Par opposition se lève un nouveau pharaon
« Un roi nouveau s’éleva sur l’Égypte, lequel n’avait point connu Joseph. »
(ח) וַיָּקָם מֶלֶךְ חָדָשׁ עַל מִצְרָיִם אֲשֶׁר לֹא יָדַע אֶת יוֹסֵף
רש"י שמות פרק א
ויקם מלך חדש - רב ושמואל חד אמר חדש ממש. וחד אמר, שנתחדשו גזרותיו : אשר לא ידע - עשה עצמו כאלו לא ידע :
Rashi : Un nouveau roi. Rav et Shmouel, l’un dit « nouveau vraiment », l’autre dit « qui renouvela ses décrets ». Qui ne connaissait pas Joseph : qui fit comme s’il ne le connaissait pas.
Le mal, c’est le manque de mémoire, c’est l’oubli. Pharaon aima les hébreux tant qu’ils étaient utiles. La nouvelle vision les démonise, ils sont devenus monstrueux et dangereux. Pharaon ne sait pas faire la part des choses. Il projette ses peurs sur les hébreux qui deviennent dès lors source d’angoisse.
Ce problème se renouvellera souvent dans l’histoire juive. Comme si le juif ne saurait laisser indifférent. Soit on l’aime et le protège, pauvre victime de la famine qu’il faut protéger. Soit on le déteste, envahisseur, ennemi potentiel qu’il faut éliminer. Le juif serait trop faible ou trop fort, jamais normalement lui-même. C’est là le vice de pharaon, ne pas regarder le juif pour ce qu’il est vraiment, mais le fantasmer, pour le bien, comme pour le mal.
Par contre, la fille de pharaon, en ouvrant le panier dérivant sur le Nil, voit avant tout un enfant victime de la violence des adultes et non pas un hébreu. C’est pourquoi elle sauve cet enfant qu’elle appelle « fils ». L’enfant a le droit d’avoir ses chances, il ne doit pas être enfermé dans un système politique qu’il ne comprend pas.
« Or, en ce temps- là, Moise, ayant grandi, alla parmi ses frères et fut témoin de leurs souffrances. » (2.11)
Au verset 10, il est déjà dit que l’enfant avait grandi, donc pourquoi répéter ici ce verbe ? Grandir c’est apprendre à voir la souffrance de l’autre, surtout quand celle-ci dépend de moi.
Est-ce Moïse l’égyptien qui est capable de voir la souffrance de l’hébreu son « frère » malgré tout ?
Ou bien, est-ce Moïse l’hébreu, qui du fait de son changement d’identité devient capable de voir enfin la souffrance qui jusque là ne l’intéressait pas ?
La deuxième option est celle suggérée par Ramban et reprise dans le dessin animé de Spielberg (le prince d’Egypte).
« Moïse est sorti vers ses frères car on lui avait appris sa judéité. Il voulut les voir puisqu’ils étaient ses frères, c’est ainsi qu’il découvrit leurs souffrances, ce qui lui fut insupportable et du coup il tua l’égyptien oppresseur ».
Je préfère l’idée qu’il a été capable de sortir de sa condition, pour aller jusqu’à celle de l’autre, jusqu’à son âme, dit Rashi .
Philon insiste sur la même idée : il fut capable de s’arracher à son palais et son confort, à voir le plus humble, le méprisable, à se sentir son frère.
Le midrash insiste sur le fait que Moïse est celui qui voit la souffrance, il a de l’empathie. Cela se reproduit lorsqu’il se trouve face à une affaire totalement étrangère à son identité, ni égyptienne, ni hébraïque, à Midyane pour défendre les filles de Jétro agressées.
Moïse a grandi de la souffrance d’autrui qu’il a senti sienne, car l’autre reste son frère.
C’est la leçon que nous devons retenir de cette histoire, ne jamais nous enfermer dans notre identité pour ne pas voir la souffrance d’autrui.
L’identité ne doit pas ouvrir les yeux à la souffrance du seul frère.
L’identité doit nous permettre de rester nous-même au sens de la capacité à être homme partout, comme Joseph a su le faire, durant toutes les étapes de sa vie, comme Moïse également le fait.
C’est en sachant être nous-même, que nous avons la possibilité de voir la souffrance des autres, y compris de nos ennemis. Parce que le souci éthique est à la base même de notre identité.





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