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10.Le prix du scepticisme
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Auteur : Alain Michel

rabbin et historien israélien


Parashat Vaera -

Quand les Juifs aiment l’exil...

Au cours du Seder, la veillée pascale, nous lisons dans la Haggadah le récit de la sortie d’Egypte. Celui-ci s’appuie, bien sûr, sur les trois premières parashiot du livre de l’exode, avec cependant des différences importantes. Ainsi, beaucoup savent que si les héros du récit de la Torah sont d’abord et avant tout Moïse et son frère Aaron, par contre, la Haggadah brille par leur absence. Celle-ci est expliquée généralement par le désir de mettre avant tout en avant, le soir de Pâque, le rôle de Dieu dans la délivrance d’Egypte.

C’est peut-être la même raison qui explique l’absence, dans la Haggadah, de ce qui fait l’essentiel du passage entre la parasha   de la semaine dernière, Shemot, et celle de cette semaine, Vaéra. La fin de Shemot s’achève par un drame, celui de l’aggravation de l’esclavage, à la suite des premières démarches de Moïse auprès du Pharaon pour obtenir la délivrance des enfants d’Israël. Comme tout régime qui se sent menacé, celui-ci répond par la répression. Les conditions des Hébreux sont aggravées, et ils en accusent immédiatement Moïse et ses démarches. La parasha   s’achevait par les reproches amers de Moïse vis-à-vis de Dieu : "pourquoi as-tu fait le mal avec ce peuple, et pourquoi m’as-tu envoyé ?", à quoi Dieu répondait dans le dernier verset : "Tu verras ce que je ferais à Pharaon, car c’est par une main forte que je les enverrais et par une main forte que je les expulserais de l’Egypte". Notre Parasha   s’ouvre sur la suite du discours de Dieu, dans lequel celui-ci dévoile son programme (chapitre 6, versets 2 à 8) : accomplir la promesse annoncée aux patriarches, celle d’amener le peuple en terre d’Israël. Mais dans ce plan, un autre élément intervient, celui de la manière dont le peuple sera délivré : "Je vous délivrerais par un bras étendu et par de grands jugements". L’illustration de ces propos se précise dans la suite de la parasha   : Dieu endurcit le cœur de Pharaon, afin de pouvoir manifester aux yeux de tous son "bras étendu" à travers des plaies miraculeuses qui toucheront l’Egypte de plus en plus durement.

On peut cependant se poser une question naïve : pourquoi ne pas avoir raccourci ce processus ? Si le but est la délivrance des enfants d’Israël, ne valait-il pas mieux précipiter les choses, afin de réduire leur esclavage et leurs souffrances ? La manifestation de la grandeur de Dieu est-elle plus importante que les épreuves subies par les hommes ? Une réponse possible se trouve, nous semble-t-il, dans le verset 9 du chapitre 6. Dès l’annonce du plan divin, Moïse se précipite auprès du peuple pour leur redire les paroles de Dieu et leur redonner espoir. Mais en quelques mots, la Torah nous décrit les réactions des Hébreux : "Vélo shamou el moshé mikotsér rouach ou méavoda kasha". La traduction du rabbinat, suivant de nombreux commentateurs, propose de comprendre cette phrase ainsi : "mais ils ne l’écoutèrent point, ayant l’esprit oppressé par une dure servitude". Mais en réalité le texte dit : "et ils ne l’écoutèrent point de par un esprit court et de par le travail difficile". La Torah donne ici deux explications, d’une part un scepticisme vis-à-vis des promesses, d’autre part du fait de leurs conditions de vie difficiles. C’est ce scepticisme, ce "kotser rouach", qui explique le besoin de mettre en place une véritable stratégie de délivrance, passant par des miracles, mais aussi par des aggravations de conditions de vie. Dieu doit forcer la main des sceptiques en maniant "la carotte et le bâton" !

Pour nous en convaincre, il suffit de parcourir le texte de la Torah, et de voir le nombre de fois où les Hébreux regretteront leur séjour en terre d’Israël, alors qu’ils se trouvent dans le désert. Ce manque d’enthousiasme et de volonté pour quitter l’exil et venir recevoir la terre de la promesse n’est pas seulement le privilège de la génération d’Egypte. A de nombreuses reprises à travers l’histoire, de l’exil de Babylonie à celui d’aujourd’hui, on voit que beaucoup de membres du peuple d’Israël sont prêts à accomplir la Torah à Suze, Paris et New-York, comme si c’était là la volonté de Dieu. Et il est vrai qu’il est difficile de quitter ses habitudes, ses lieux d’enfance, son environnement culturel, pour plonger dans un inconnu qui nous est garanti seulement par la promesse divine. Mais ce "kotser rouach" a un prix, celui d’obliger Dieu à prolonger le processus de la délivrance, de par le manque de collaboration de la part des hommes.

Rabbin   Alain Michel – Rabbin   Massorti   à Jérusalem et historien

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