Le mouvement massorti français
Questions pratiques
Judaïsme
Culture






10.Le goût et la traduction
 – mots clés
  • Augmenter police
  • Diminuer police
  • imprimer
  • Réaction Pas de message
Auteur : Alain Michel

rabbin et historien israélien


Quelle double part pour Joseph ? Analyse d’une double interprétation.

Le Judaïsme est une tradition vivante.

Le don de la Torah n’a pas été un événement limité dans le temps, mais est au contraire un rendez-vous qui se répète chaque jour, si nous le désirons et que nous trouvons la voie pour nous trouver, nous aussi, au pied du mont Sinaï.

Mais cette rencontre répétée est, en même temps, à chaque fois différente, justement parce que le Judaïsme est une tradition vivante. Notre réception de la Torah ne se fait plus de manière directe, mais à travers ce que nous avons appris de nos différents maîtres, et que eux mêmes tenaient de leurs propres maîtres.

Chaque génération reçoit, rajoute et retransmet.

Telle est la signification profonde du début fameux du premier chapitre du traité des Pères : "Moshé kibel torah misinaï oumasroua liyéhoshoua …" (Moïse a reçu la Torah du Mont Sinaï et l’a transmise à Josué).

Alors que cette semaine nous terminons le premier livre du Pentateuque, avec la Parasha   Vayechi, c’est l’occasion pour nous de nous pencher sur deux traditions de commentaire, souvent ignorées du public, et qui pourtant on servit de base à la réflexion de nombre de nos grands commentateurs.

La première est constituée par les taamé hamikra, les signes de lecture qui, comme l’indique la traduction littérale (taam = goût), donnent un sens à notre décodage du texte. Ces signes, qui permettent la cantillation du texte, viennent, dans le même temps, découper chaque verset en séquences porteuses de sens.

L’autre tradition est celle du Targoum, de la traduction en araméen, sur laquelle les maîtres des générations se sont appuyés pour leurs introspections. Deux traductions sont surtout reconnues et utilisées, celle d’Onkelos haguèr et celle de Yonathan ben Ouziel.

L’un des versets de notre parasha   est commenté par Rashi   de deux manières.

Il s’agit du verset 22 du chapitre 48 de la Genèse, dont nous rappellerons tout d’abord le contexte : Jacob étant tombé malade, Joseph accoure à son chevet, accompagné par ses deux fils, Ephraïm et Ménashé. Jacob bénit ceux-ci, après les avoir adoptés comme ses propres enfants, ce qui revient à donner une double part d’héritage à Joseph au détriment de ses frères.

La scène s’achève par notre verset qui s’énonce ainsi en hébreu : "Vaani natati lekha shkhém achad al achékha asher lakakhti miyad haémori bécharbi oubékashti".

Deux possibilités s’offrent à nous pour lire ce verset.

La première est la suivante : "Et moi je t’ai donné "shkhém", une en plus par rapport à tes frères, que j’avais pris des mains de l’Amoréen par mon épée et par mon arc". Rashi   débute son commentaire en choisissant cette voie : "Shkhem vraiment, elle sera pour toi une part supplémentaire par rapport à tes frères". Il s’appuie là sur la traduction de Yonathan qui précise "yat karta dishkhém", "cette ville de Sichem", que l’on appelle en français Naplouse. Selon cette lecture, Jacob a donc rajouté à Joseph, en plus de la double part, la ville de Sichem comme bien propre supplémentaire.

L’autre lecture possible réunit les mots Shkhém et achad : "Et moi je t’ai donné une "shkhém" par rapport à tes frères, …". C’est cette lecture que nous entendons à la synagogue, comme indiqué par les taamé hamikra, et Rashi   amène cette possibilité dans la suite de son commentaire : "Autre chose : shchém achad, il s’agit du droit d’aînesse car ses fils ont pris deux parts, et le mot shkhém a la signification "part" comme indiqué dans la traduction d’Onkélos et dans d’autres endroits de la Bible". Il n’est donc plus question de la donation de la ville de Sichem, mais d’un rappel de l’héritage supplémentaire reçu juste auparavant par Joseph.

Arrivé à ce point, certains lecteurs se demanderont peut-être quelle est l’intérêt de cette dispute de lecture du verset. Après tout, dans un cas comme dans l’autre, Joseph a été avantagé par Jacob, et c’est ce que la Torah veut nous dire. Cependant, l’objet de cette différence de compréhension est loin d’être négligeable. La ville de Sichem (Naplouse) a été amené par la suite à jouer un rôle important dans l’histoire du peuple d’Israël. C’est là en effet qu’après la mort du roi Salomon a eu lieu le Schisme, qui a coupé l’empire en deux royaumes et a détruit l’unité d’Israël.

Quelle est la responsabilité, dans l’enchaînement des événements, de notre ancêtre Jacob ?

L’interprétation du Targoum Yonathan est claire : le choix de l’aîné était un privilège de Jacob, et son choix des enfants de Joseph peut-être compréhensible. Mais la faute de Jacob est d’avoir rajouté la ville de Sichem, déséquilibrant les rapports entre les enfants d’Israël, et faisant de cette ville le lieu de la confrontation jusqu’au schisme final.

L’autre regard, celui des signes de cantillation, absout Jacob de cette faute. Il renvoie la cause du Schisme à un autre facteur, non précisé ici, et fait de la ville de Sichem un endroit comme un autre, que le hasard des aléas historiques a transformé en lieu de brisure de l’unité.

Mais alors, pourquoi Rashi   ne choisit-il pas entre les deux interprétations ? C’est qu’il sait que notre tradition peut être porteuse de propositions différentes. C’est vrai sur le plan de la Loi, et les disputes entre Rabbins   du Talmud   à propos de son interprétation sont là pour le prouver. Mais c’est vrai également au niveau de la symbolique des parties historiques de la Torah.

L’histoire n’est pas, pour le Judaïsme, une simple répétition du passé, et si, selon la célèbre formule "les actes des Pères sont un signe pour les enfants", cela ne signifie pas que nous vivions dans un déterminisme absolu. Pour sauver l’unité d’Israël, quel choix ferons-nous dans notre lecture de notre propre actualité d’aujourd’hui ? Celui de la lecture géographique seulement, comme le propose le Targoum Yonathan, ou bien celui d’une lecture analysant les rapports humains tels qu’ils sont, comme nous le propose ces donneurs de goût que sont les Taamé hamikra ?

Rabbin   Alain Michel – Rabbin   Massorti   à Jérusalem et historien

copyright Jerusalem Post

Répondre à cet article

b