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La table ouverte - l’hospitalité juive
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Auteur : Yeshaya Dalsace

Webmaster de ce site, Rabbin à Paris de la communauté DorVador, Paris 20e. Contact yeshaya@massorti.com


« Hakhnassat Hokhim » - הכנסת אורחים -

A l’approche des fêtes, mais également tout le reste de l’année, il est bon de rappeler un des principes de base de la vie juive : le fait de recevoir des étrangers à sa table familiale.

Un des secrets de la survie des juifs dans l’histoire repose dans le cercle familial. C’est là que tout se passe. La table familiale représente le véritable centre spirituel du judaïsme. C’est autour de cette table que l’on se rencontre, que les parents transmettent leur savoir et leurs valeurs aux enfants, que l’on découvre son identité.

Le véritable drame est que dans beaucoup de familles on a totalement perdu ce mode d’emploi élémentaire (quand la famille existe encore). Il doit être clair que cela ne fonctionne pas sans repas de fêtes et de Shabbat (combien ne les pratiquent même plus ? combien de personnes je vois partir de la synagogue pour rentrer chez eux seuls ou aller vaquer à d’autres occupations !). Ce repas ne prend de véritable importance que par les règles de la cashrout et le kiddoush  . (Hélas, beaucoup se contentent d’entendre le kiddoush   communautaire et ne font rien par eux-mêmes). Je ne veux pas faire la morale sur la pratique familiale des uns ou des autres, mais désire juste montrer la pertinence à conserver un mode de fonctionnement juif élémentaire pour le bien de tous (physique et spirituelle).

Soyons optimistes et rêvons un peu. Imaginons que chaque vendredi soir et que chaque fête soit marqué par un repas familial avec kiddoush   en bonne et due forme (un dîner, mais le déjeuner existe aussi, ne l’oublions pas). Imaginons ce monde merveilleux où chaque famille serait réunie à nouveau au moins une fois par semaine et aux grandes occasions. La télévision serait éteinte, les plats traditionnels auraient refait leur apparition, l’importance de la soirée serait clairement marquée par la lecture en hébreu du texte de sanctification de la soirée : le « kiddoush   », dans un coin brilleraient les bougies marquant l’entrée de la fête, enfants ou petits-enfants seraient présents ainsi que quelques amis ou parents.

Il manquerait clairement à ce tableau idyllique mais après tout, tout à fait banal pour bien des gens (heureusement !), une figure marquante de la spiritualité juive : l’étranger.

Pourtant, cela a de tout temps été considéré comme une Mitsva élémentaire que d’accueillir un étranger à sa table familiale. La tradition nous dit qu’Abraham se distinguait particulièrement par son hospitalité et que c’est même pour cela qu’il fut élu. Pour cela, il avait ouvert sa tente aux quatre coins, afin qu’aucun étranger ne lui échappe ! Cette valeur est maintes fois répétée dans la Bible :

« Voici, mes seigneurs, détournez-vous, je vous prie, vers la maison de votre serviteur, et passez-y la nuit, et lavez vos pieds ; et vous vous lèverez le matin, et vous irez votre chemin. »

« Et le vieillard lui dit : Paix te soit ! Seulement, que tous tes besoins soient à ma charge ; mais ne passe pas la nuit sur la place. »

« L’étranger ne passait pas la nuit dehors, j’ouvrais ma porte sur le chemin. »

Cette valeur est réaffirmée dans la Talmud   :

« Que ta maison soit grande ouverte à tous et que les pauvres s’y sentent chez eux. »

L’invitation de l’étranger à venir dîner est la phrase qui entame la Hagada de Pessah donc la prise de conscience de notre identité juive !

Personnellement, si d’aventure, j’ose rentrer de la synagogue sans un seul invité, mes enfants m’en font l’amère reproche, ils sont même tout à fait furieux ! Dans mon éducation, j’ai au moins réussi à leur inculquer cette valeur essentielle du judaïsme : Shabbat = invités.

Par contre, je suis toujours surpris de la réaction de nombreuses personnes à mon invitation spontanée : une certaine gêne parce que l’on ne se connaît pas, une peur de déranger, mais surtout un véritable étonnement que l’on puisse inviter quelqu’un qu’on ne connaît pas. Hélas, c’est la réaction la plus courante (en France car en Israël où la société est beaucoup plus conviviale et directe c’est l’inverse). Serai-je un être anormal ? Une espèce en voie de disparition ? Un anachronisme dans une société où chacun vit replié sur soi, où les invitations à dîner ne sont jamais gratuites, mais toujours le fruit de relations sociales complexes et parfois intéressées ?

Je ne saurais répondre à cette question.

Je sais seulement qu’une communauté juive où les repas de fête en famille ne sont plus pratiqués que chez de rares personnes, où trop d’individus isolés rentrent seuls sans jamais avoir été invités à briser le sacro-saint intérieur bien douillet et égoïste de leur « frères juifs », où des enfants grandissent sans même connaître les joies d’une véritable table juive, je sais que cette communauté n’a aucun avenir et je suis convaincu qu’elle ne mérite pas vraiment d’en avoir un…

Concrètement, j’invite d’abord à renouer avec la pratique d’un repas de fête en famille (avec kiddoush   !) ; nos communautés ne manquant pas de personnes seules, j’invite donc les familles susceptibles de recevoir à dîner (et pourquoi pas dormir) une ou deux personnes seules, à se mettre en contact avec le Rabbin  . J’invite les personnes seules à ne pas hésiter à se signaler d’une part, à également s’organiser entre elles afin de s’inviter mutuellement régulièrement d’autre part. Je souhaite surtout que la mentalité urbaine française ne dévore pas trop nos cœurs juifs déjà suffisamment mis à mal et que les habitudes de nos pères et de notre culture, nos valeurs et notre raison d’être, ne restent pas lettres mortes sur le papier de nos vieux et chers textes.

Je suis enfin assez curieux de savoir si mes paroles rabbiniques seront traduites en actes et parviendront à changer quelque peu les habitudes et les mentalités bourgeoises. Je l’espère de tout cœur, car sans traduction de la pensée en actes, il n’y aurait pas de judaïsme.

Je rêve de me retrouver un vendredi soir sans personne à inviter parce que chacun m’aura répond : « merci, mais je suis déjà invité chez untel », « merci, mais j’ai déjà moi-même organisé un repas et invité untel et untel » ; et même, pourquoi pas : « merci, mais aujourd’hui c’est vous qui venez chez nous, j’ai déjà tout organisé avec votre épouse ».

« Hayinou keholmim » « nous étions comme des rêveurs », dit le psalmiste… On peut toujours rêver.

Je voudrais pouvoir répondre « Amen   » sans crainte de prêcher dans le désert…

Yeshaya Dalsace

Rabbin   de Maayane Or

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