Il faut faire la différence entre le processus d’écriture et entre la source de la création littéraire. La recherche biblique cherche à répondre à la question technique de la mise en place d’une œuvre dans son contexte littéraire et historique. Elle s’intéresse entre autres aux tensions existant entre le moment auquel une œuvre est censée avoir été écrite d’après la tradition et ce qui en ressort objectivement d’après l’écrit lui-même.
Les approches classiques
Ce genre de questions a déjà été posé par différents commentateurs médiévaux. Ibn Ezra l’a fait à plusieurs endroits de son commentaire de la Tora. De façon allusive il montre une contradiction entre l’opinion de la tradition comme quoi la Tora serait écrite totalement par Moïse et les différents endroits du texte prouvant le contraire. Mais il n’a pas répondu à la question de l’identité de l’auteur si celui-ci n’est pas Moïse.
Abravanel a beaucoup développé ce sujet dans son introduction aux premiers prophètes. Il y dresse une longue liste détaillée d’expressions et de versets contredisant l’opinion traditionnelle sur l’auteur de ces écrits telle qu’elle a été exprimée dans le traité Talmudique Baba batra 14.
C’est en se basant sur ses prémices de recherche que les auteurs modernes ont cherché à déterminer les différentes périodes de rédaction des ouvrages bibliques.
Toute cette recherche ne touche pas à la question de la source primordiale des choses. Abravanel propose des conclusions différentes de celles du Talmud sans pour autant ressentir qu’il heurte la sainteté des textes, partant du principe que de toute façon l’auteur reste un prophète. Il pense juste que la liste donnée dans le Talmud n’est pas la bonne.
Il en est de même dans l’ouvrage de Rabbi Joseph Tov Elem (Espagne 15e siècle), tsafnat paneah, sur le commentaire d’Ibn Ezra sur la Tora. A propos du verset 12,6 de la Genèse et plus particulièrement du mot « az », « alors », il explicite le secret sous-entendu par le commentaire d’Ibn Ezra : « ce mot n’a pas pu être écrit par Moïse lui-même puisqu’à son époque le cananéen était encore dans le pays. Ce mot n’a pu être écrit que par Josué ou un autre prophète. Et puisque nous sommes croyants dans la tradition, que nous importe que Moïse l’ait écrit lui-même ou un autre prophète ? Puisque de toute façon ce sont des paroles de vérité reçu par prophétie ! ».
Pour lui il est clair que l’on peut chercher à comprendre le processus temporel d’écriture, mais on ne peut pas enquêter sur la source d’inspiration de cette écriture.
Il existe cependant des problèmes soulevés par la découverte de contradictions dans le texte et notamment de contradictions éthiques. Il devient alors difficile de conclure comme le fit Rabbi Joseph Tov Elem et de se contenter de cette formule : « que nous importe que Moïse l’ait écrit lui-même ou un autre prophète ? Puisque de toute façon ce sont des paroles de vérité reçu par prophétie ! » En effet s’il existe des contradictions, comment se peut-il que tout soit vérité ? Il faut bien mettre à plat les contradictions.
Il existe plusieurs techniques pour asseoir les contradictions. On peut dire que la contradiction n’est qu’apparente, que l’on peut réconcilier les deux sources antinomiques en apparence en expliquant que l’une ne parle pas du même sujet que l’autre. On peut trouver une nouvelle explication au mot lui-même. Par exemple, on nous dit que l’esclave dont on a percé l’oreille sera esclave « pour toujours » (leolam), et dans un autre endroit on nous dit qu’il sera libre au jubilé. Les sages du Talmud ont résolu la contradiction en disant que « pour toujours » signifiait en fait jusqu’au jubilé. C’est-à-dire qu’ils ont redéfini le concept « d’éternité » (olam) afin qu’il s’accorde avec le deuxième verset. Le besoin de trouver ce genre de techniques provient de l’hypothèse qu’il n’y a qu’une seule source unique pour tous les écrits. À la lumière de cette hypothèse la technique est parfaitement justifiée. Mais si par contre, on a une vision comme celle de Rabbi Joseph Tov Elem, acceptant qu’il pourrait s’agir de plusieurs prophètes ayant contribué à l’écriture du même livre, la solution talmudique devient moins convaincante. Il faut alors dire le contraire : on ne peut résoudre de façon artificielle une contradiction qui repose sur le fait qu’il y a deux sources différentes.
Quelle méthode préférer ?
Franz Rosenzweig, le grand philosophe juif allemand, s’est intéressé aux problèmes des contradictions textuelles dans une lettre au président de la communauté orthodoxe de sa ville. Il prit comme exemple les deux récits parallèles de la création du monde. « Ce que nous devons savoir sur la création ne peut pas être appris d’une seule de ces deux sources, mais seulement en joignant les deux contenus et en confrontant leurs voix divergentes pour en faire une seule : la création cosmogonique menant vers l’humain dans le premier chapitre de la Genèse et la création anthropologique commençant par l’humain dans le deuxième chapitre. »
Voici l’approche d’un homme de foi à l’encontre de deux chapitres qu’il sait parvenir de deux auteurs différents, mais qui ne remet en rien en cause l’autorité de la Tora, car l’enseignement dont nous avons besoin nécessite ces deux sources.
Mais si les contradictions créent ensemble une œuvre unique et complète, pourquoi ne pourrait-on pas dire à nouveau que tout vient de la même source et a été créée exprès avec des contradictions qui se complètent ? C’est l’opinion du rabbin Mordechai Breuer. Notamment dans un article publié dans « deot » il se confronte avec le problème des styles différents que l’on trouve dans la Tora en l’expliquant au moyen de concepts cabalistiques de la pluralité des facettes divines et donc de la nécessité de l’exprimer dans des styles différents. Il n’y a pas plusieurs auteurs mais un seul, qui s’exprime de façons différentes car la divinité contient elle-même ces styles différents.
Contradictions de valeurs
Cependant cela ne suffit pas à résoudre les problèmes des contradictions au niveau des valeurs essentielles exprimées dans la Tora. Par exemple dans l’exode au chapitre 20, Dieu autorise de faire des autels en tous lieux, exprimant ainsi une idéologie permettant la multiplication des lieux de culte.
Cette opinion semble être celle qui se trouve partout sauf dans le livre du Deutéronome où l’on exige l’unification des lieux de culte en un seul endroit. Là encore nos sages ont trouvé le moyen d’asseoir les contradictions : ils ont dit que cela dépendait des périodes. Mais cela part du principe que tout vient d’une même source. Chez les chercheurs ce genre d’explications n’est pas convaincant parce qu’il introduit dans les écrits des choses qui ne s’y trouvent pas. C’est-à-dire que ces permissions et ces interdits se concerneraient réciproquement et que l’un annulerait l’autre et réciproquement. Alors que dans les écrits rien ne met les deux approches en relation.
Dans le Deutéronome la multiplication des lieux de culte est considérée comme une manière de faire amoréenne, donc impropre. Au chapitre 12 du Deutéronome la dispersion de culte est considérée comme cananéenne. C’est un principe profondément différent de celui exprimé dans l’Exode ou de ce qui est raconté dans les premiers prophètes qui ont toujours laissé multiplier les lieux de culte. Il me semble donc clair que nous avons affaire à des sources différentes reflétant des mentalités différentes et une théologie différente. Cela pose donc à nouveau la question de la source et de l’autorité de cette source. On pourrait ainsi multiplier les exemples.
À partir du moment où nous reconnaissons que quelque chose qui se trouve dans la Bible manque de fondement moral, ou pour le moins dépend de circonstances particulières, l’écriture devient relative par rapport à un temps donné ou un lieu donné, et le problème devient tel qu’on ne peut pas ne pas s’y confronter or cela aussi arrive assez souvent.
La révélation continue
Aujourd’hui ma position qui n’est pas forcément définitive, mais ouverte et susceptible de changement, est qu’à mon avis il y a dans la Bible un développement de la façon dont l’homme perçoit la divinité.
Le divin n’est pas perçu en une seule fois et de manière complète une bonne fois pour toutes. C’est ainsi par exemple que le rapport au culte change avec le Deutéronome. Au départ, dans l’Exode, on exigeait de ne pas imiter les cananéens et leur paganisme ; dans le Deutéronome, il s’agit de ne pas imiter les païens par la multiplication des lieux de culte. La demande de base est la même : se séparer des autres peuples, ne pas imiter leur culte. Mais il y a deux étapes. C’est un exemple de réinterprétation de la parole divine selon les circonstances et l’époque, mais la dynamique reste la même.
Si on me demande pourquoi je crois à la source divine de nos écrits, je répondrai de la manière suivante.
Tout d’abord c’est une relation que j’ai reçu de mes pères. J’ai grandi dans une atmosphère de respect et de sainteté envers ces textes. J’ai vu mes ancêtres étudier et vénérer ces textes pour eux-mêmes : on ne posait pas un livre profane sur la Bible, on l’embrassait quant elle tombait.
Par la suite, lorsque j’ai grandi et commencé à étudier par moi-même les écrits bibliques, j’ai ressenti personnellement ce que mes ancêtres avaient déjà ressenti, leur approche a été la mienne. Je suis convaincu que la particularité et la sainteté du texte biblique est quelque chose qui peut également s’apprendre sans tradition familiale. Dans le cœur de chaque être humain il y a un potentiel de sainteté. Le contact avec des gens pour qui la réalisation de cette sainteté représente quelque chose d’important peut être un enseignement pour celui qui n’a pas de tradition. Le contact avec celui qui étudie la Tora peut faire comprendre le chemin de sainteté que l’on peut y trouver. Mais on peut également trouver son chemin seul, par l’étude, par le contact avec la force extraordinaire qui se tient dans ces pages. L’étude de la Bible demeure un des meilleurs moyens pour découvrir les trésors spirituels qui sont en nous.
On peut me demander pourquoi ne pas étudier les textes des hindous ou des chinois. Je ne nie pas que l’on ne puisse pas s’enrichir par ces textes.
Mais s’il s’agit d’un juif qui cherche un chemin spirituel et une relation spirituelle à son entourage, à sa judéité, ce n’est pas là-bas qu’il le trouvera, mais dans les sources juives.
Parmi ces sources, la Bible juive tient une place particulière et touche à toutes les grandes questions de l’existence : la relation de l’homme à l’homme, la relation de l’homme à son peuple, au monde, au spirituel. Où peut-on trouver ailleurs une telle richesse ?
Moshe Grinberg
Rabbin Massorti , immense bibliste dont l’œuvre a été couronnée en 1994 par le prestigieux Prix-Israël , la plus haute distinction israélienne pour les sciences et les lettres. Maître d’une génération de chercheurs biblistes israéliens. Décédé en 2010
Traduction de l’hébreu : Yeshaya Dalsace qui fut son élève et tient à lui rendre hommage
Pour en savoir plus sur l’auteur :
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