Vendredi soir, pour les goys, c’est « open shabbat » Par Marie-Joëlle GROS
Libération QUOTIDIEN : Vendredi 15 septembre 2006 « J ’organise un open shabbat chez moi la semaine prochaine, ça me ferait très plaisir que vous veniez. Il y aura des juifs comme moi, et des non-juifs comme vous. » L’invitation de Judith sonnait comme un privilège. Car avoir des amis juifs, respectueux des traditions, interdit normalement toute proposition de sortie le vendredi soir. Ils font shabbat chez leurs parents. Ça ne se discute pas. Ce soir-là, les goys étaient dans leurs petits souliers. Intimidés. Autour de la table, il n’y avait pas d’aïeux, d’oncles ni de petits-cousins, mais uniquement des trentenaires. Très pédagogue, Judith a distribué à tous ses convives un mode d’emploi, en neuf étapes. Chants, prières, bénédictions et signification de ce repos imposé en souvenir de la sortie d’Egypte. Les ablutions se sont faites dans la salle de bain, à tour de rôle. Puis chacun a pris sa place à table, autour d’un couscous boulettes fumant cuisiné par la grand-mère. Le dîner s’est déroulé dans un calme quasi religieux, aucun des convives n’osant élever la voix. Puis, à l’heure de se quitter, les discussions se sont enflammées autour de la situation au Proche-Orient. Depuis, Judith, 35 ans, a organisé quatre nouveaux shabbats, en mêlant toujours juifs et goys. « Ça se fait aux Etats-Unis, explique-t-elle. C’est une façon moderne de vivre le shabbat. » Dans sa famille (père ashkénaze, mère séfarade), on a toujours observé le rite hebdomadaire. Seul problème, « aller dîner systématiquement tous les vendredis soirs chez ses parents quand on a 35 ans, c’est pesant ». Un jour où Judith râlait beaucoup à cette perspective, un copain lui a suggéré d’organiser elle-même le sien. « Pourquoi pas ? J’avais envie de recréer cette ambiance chaleureuse, mais avec ma famille d’adoption : mes amis. » Petits arrangements. Ses parents ne s’en sont pas offusqués. « Tant que je fais shabbat, ça leur va. » Elle continue de le faire parfois chez eux. « Mais les repas de famille, ça peut avoir un petit côté angoissant. » Parmi ses amis juifs, « la plupart ne sont pas pratiquants ». Elle-même se définit comme « profondément juive, mais pas croyante ». Et si elle respecte l’obligation du shabbat, c’est dans l’idée « d’entretenir la tradition ». Ceux qui, à l’inverse, ont pris leurs distances semblent dubitatifs : « L’intérêt du shabbat, c’est de voir la famille, souligne un juif ashkénaze non-pratiquant. Donc faire shabbat pour perpétuer la tradition mais sans la famille, c’est une drôle d’idée. » Judith ne s’encombre pas d’une telle contradiction. Elle se félicite de ses petits arrangements avec le dogme, préférant cultiver le judaïsme à sa façon plutôt que d’en subir les contraintes et finir par y renoncer. « Je suis sûre que des juifs très pratiquants ne viendraient pas, confie-t-elle. Il faut une certaine ouverture d’esprit pour comprendre ma démarche. » Judith n’est pourtant pas seule à vouloir démocratiser le judaïsme, le rendre plus accessible. En mai, elle s’est rendue au premier limoud (« enseignement », en hébreu) organisé en France. Un rassemblement ouvert aux goys, que Judith qualifie de « raout juif New Age » : conférences sur le judaïsme de Bob Dylan, exposé d’un psychiatre sur les névroses propres aux pratiquants, ou dissection de l’humour juif. Le programme est à la carte et les participants peuvent y étudier le Talmud . Ancrage. « Les Juifs ont longtemps eu tendance à se replier sur eux-mêmes, ils craignaient de perdre leur identité au contact des autres, estime Ruth Ouazana, organisatrice du rassemblement. Mais les mentalités changent. Et s’ouvrir aux non-juifs, c’est aussi un moyen de mieux se faire comprendre. »





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