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Auteur : Alain Michel

rabbin et historien israélien


Parashat Vayikra -

Le Judaïsme s’est construit au fur et à mesure des siècles grâce à une superposition d’interprétations rabbiniques, qui à partir du texte révélé, ont permises à celui-ci de demeurer un texte vivant et actuel.

C’est parce que nous sommes toujours capable d’être à l’écoute du texte et de continuer à y entendre l’écho de la voix du Sinaï que le Judaïsme peut continuer à exister et, contrairement à tant d’autres civilisations, peut ainsi éviter de devenir obsolète. Nous voudrions illustrer cette richesse de l’explication et du renouvellement du sens à partir de trois niveaux de regards différents sur la parasha   Vayikra.

Premier niveau, "l’infiniment petit", celui d’une simple lettre. Le texte traditionnel de la Torah contient une anomalie dans le premier mot de notre parasha   : le mot "Vayikra" (Il appela), se présente graphiquement avec sa dernière lettre, le aleph, écrite plus petite que la normale.

Les commentateurs se sont emparés de cette anomalie pour tenter de lui donner un sens. Ainsi le midrash   remarque que le mot Vayikra, qui ouvre la prophétie donnée ici par Dieu à Moïse, est proche du mot Vayikar (Il se présenta) par lequel s’ouvre l’apparition de Dieu à Bilam (Nombre, chapitre 23). La différence qui existe entre la vérité de la prophétie d’Israël et l’égarement du faux prophète qu’est Bilam tient seulement à cette petite lettre aleph.

Cette caractéristique peut être rapprochée d’un très beau commentaire de l’un des maîtres du Hassidisme  , Rabbi Mendel de Rymanov, qui affirmait que lors de la révélation du Sinaï, les Hébreux n’ont entendu que la première lettre du premier mot des dix commandements. Tout le reste n’a été perçu qu’à travers la transmission effectuée par Moïse, mais sans possibilité d’écouter la source directe. Or cette première lettre des dix commandements dont parle Rabbi Mendel n’est autre que cette lettre aleph, la même qui fait la différence entre Vayikra et Vayikar ! Mais tout le monde sait que cette lettre aleph est muette et n’est pas prononçable, sauf si on lui donne un son, si on lui ajoute quelque chose. La base de la prophétie d’Israël comme la base de notre connaissance de la révélation reposent donc sur quelque chose d’inaudible, un non-dit qui fait pourtant toute la différence. C’est notre capacité d’écoute de l’inaudible, de la subtilité du texte, et notre possibilité de lui donner un son-un sens, qui fait de ce texte notre héritage, encore aujourd’hui. Mais, bien sûr, le nombre de son/sens que nous allons donner à ce petit "aleph" tend vers l’infini, et à partir de cet "infiniment petit" naissent une infinité de commentaires, et de compréhension.

Deuxième niveau, celui non plus de la lettre mais de la phrase, du verset, le niveau intermédiaire. Le premier verset qui s’ouvre donc par "Vayikra" s’énonce ainsi : "Il appela Moïse et Dieu lui parla depuis la tente d’assignation en ces termes". Une question se pose immédiatement : pourquoi Dieu appelle-t-il ici Moïse avant de lui parler ? Le fait de lui parler n’est-il pas en lui-même un appel ? Le Midrash   rabba explique que Moïse était resté à l’extérieur de la tente d’assignation, bien que lui-même l’ait construite. Le fait que Moïse attende modestement que Dieu l’appelle montre qu’il a su garder son savoir-vivre, malgré son intimité avec Dieu. Et le midrash   d’ajouter : "tout sage qui n’a pas en lui du savoir-vivre (daat) est inférieur à une carcasse" ! Or le midrash  , de façon étrange, utilise dans cette formule le mot "daat", qui veut dire connaissance, comme si le modèle de savoir-vivre proposé par Moïse ne reposait pas sur du simple bon sens, mais plutôt sur une base de connaissances acquises qui lui permet de se comporter comme il faut, non comme une simple "carcasse".

En 1782, Naftali Herz Wessely, un proche de Moïse Mendelsohn, utilisera ce midrash   pour défendre l’idée d’établir des écoles juives modernes, contre l’avis des autorités de l’époque : pour être un véritable sage, il faut acquérir de la connaissance, et non pas ignorer la science et les matières générales. L’ignorance des sciences du monde transforme les soi-disant sages   en sorte de carcasses vides de sens. Ainsi l’interprétation d’une phrase venant commenter un verset a donné une impulsion décisive au Judaïsme, lui permettant d’entrer de plein pied dans la modernité.

Terminons en quelques mots par le troisième niveau, celui de la globalité du texte. Vayikra n’est pas seulement le premier mot d’un verset, mais aussi le premier mot d’un livre de la Torah, celui que l’on dénomme "Lévitique" en Français. Si pendant des siècles ce sont surtout les parties "sacrificielles" de ce livre qui ont été sujettes à interprétation, à notre époque les passages "moraux et édificateurs" sont ceux qui retiennent l’attention des commentateurs. Car le contexte dans lequel nous vivons nous amène à appréhender la globalité du texte d’une manière qui nous interpelle, qui permet d’harmoniser les résonnances de notre société avec la partition musicale contenue dans le texte de la Torah.

Lettre, phrase, texte, ces trois niveaux d’écriture sont donc trois niveaux d’interprétation nous permettant de faire en sorte que, nous aussi, puissions répondre à l’appel de "Vayikra" pour entrer dans la tente d’assignation (moed) de notre période (moed).

Rabbin   Alain Michel – Rabbin   Massorti   à Jérusalem et historien

copyright Jerusalem Post

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