Pour répondre à une telle question, il faut réfléchir à ce que veut dire convaincre l’orthodoxie d’une non-orthodoxie , ce qui est une gageure.
La Halakha en mouvement
Beaucoup de gens pensent de façon erronée que la Halakha est figée dans le temps et que toute évolution s’avère impossible, même quand on en ressent la nécessité. Dès qu’on prône un changement, on est souvent regardé comme un déviant et l’on passe pour peu sérieux aux yeux de ceux qui se campent dans une position traditionnelle et conservatrice.
Le mouvement Massorti , bien que globalement attaché au respect de la Halakha classique et donc à la pratique des Mitsvot, tout comme l’orthodoxie , propose des interprétations nouvelles dans certains domaines de la loi juive traditionnelle.
C’est en cela, essentiellement, qu’il diverge du mouvement orthodoxe , dont il reste sinon très proche. Pour lui, la Halakha , système dynamique, doit être également tournée vers l’avenir en cherchant à répondre aux besoins d’une société religieuse en pleine mutation, car inscrite dans un monde en transformation.
Sur certains sujets, la démarche ne pose pas vraiment de problème et le monde juif a toujours agi ainsi et continue à le faire, de même que le mouvement orthodoxe pourtant victime actuellement d’une forme de crispation halakhique. Sur d’autres questions, par contre, la démarche est beaucoup plus discutable car fondamentalement innovante.
En effet, certains problèmes nouveaux se placent dans la continuité de problèmes plus anciens, c’est le cas par exemple de la question du statut shabbatique de l’électricité, ou de question nouvelles de kashrout , ou de différentes questions d’éthique médicale…
Même si la problématique est absolument nouvelle, elle reste soumise à des principes ancestraux que le Possek interprète en rapport avec la question et y trouve donc assez facilement une réponse. Il n’y a pas d’impression de virage brusque, au contraire, on ressent, même face à ces problèmes nouveaux, un sentiment de continuité.
Autoriser ou non l’usage de l’électricité le shabbat relèvera de ce débat, avant tout technique et nul ne peut rejeter l’argument de l’interdit ou de l’autorisation, sinon sur le contenu juridique et donc technique de l’argumentaire. Je prends cet exemple car le mouvement Massorti est divisé sur ce point qui est beaucoup moins simple qu’on ne le pense. Certains pensent que l’interdit est patent, d’autres qu’il n’a pas de réel fondement et que l’électricité n’est pas de même nature que le feu…
Le mouvement orthodoxe est lui-même divisé sur la modalité de l’interdiction et son importance, c’est-à-dire si l’interdit relève des rabbins ou d’un principe de la Tora.
Face aux changements de sociétés
Il existe par contre des débats sur des questions beaucoup plus innovantes sur le fond, c’est-à-dire des questions de société étroitement liées à l’évolution des mentalités.
Des valeurs qui allaient de soi dans le monde classique, sont aujourd’hui remises en cause. L’angle de vue n’est plus le même que par avant ; la question devient donc : faut-il ou pas en tenir compte ? Faut-il voir, comme le fait l’orthodoxie , dans certaines valeurs du passé des principes cardinaux de la religion et donc refuser d’en débattre, ou peut-on au contraire, comme nous le pensons, discuter à l’aune de la mentalité actuelle et accepter de remettre en cause certains aspects d’un système considéré de toute façon comme le reflet des conditions historiques dans lesquelles il s’est mis en place ?
Il y a donc là un débat de fond sur la nature même de la religion et de ses règles.
Soit on persévère, comme l’orthodoxie , dans la défense des mêmes valeurs classiques et cela ne pose pas de problème juridique technique, le système demeurant identique à lui-même et les précédents juridiques étant légion ; mais se pose alors la question éthique de l’intérêt à continuer à appliquer un système devenu problématique sur certaines questions, particulièrement aux yeux de ceux qui sensibles aux principes d’ouverture de la modernité ne peuvent continuer à se reconnaître dans des valeurs jugées dépassées selon les critères qui sont les nôtres.
Soit on considère, comme les modernistes, que ces valeurs anciennes correspondaient à une certaine période et sont le reflet d’une mentalité respectable mais qui ne nous correspond plus ; il faut alors parvenir à faire bouger la Halakha , mais du coup d’énormes problèmes techniques se posent.
L’argumentaire juridique sera alors forcément fastidieux et quelque peu artificiel, les précédents n’existant quasiment pas. L’innovation sera inévitable et sa légitimité facilement contestable.
Les esprits réactionnaires auront beau jeu de venir désavouer la légitimité de décisions innovantes, ne reposant que sur du raisonnement et non sur des précédents (sinon rares et marginaux), sur une volonté de rabbins modernistes qui ne peuvent par définition, s’appuyer sur l’opinion d’autorités orthodoxes majeures, celles-ci n’ayant jamais cherché à entrer dans une telle démarche innovante.
Les convaincre du bien-fondé de la démarche est donc par nature illusoire et inévitablement un échec.
Que faire alors ?
Se plier à la pression conservatrice et adopter un discours orthodoxe , ou assumer une position moderniste en cherchant malgré tout, les moyens de faire bouger les choses ?
Il est évident que la première solution est beaucoup plus confortable et facile, la deuxième exige courage et convictions.
Les personnes innovantes ont de tout temps été mal vues, voire rejetées et les positions nouvelles, particulièrement en matière de religion, sont toujours suspectes. Il ne faut pas oublier que les principales figures du judaïsme sont passées par là.
L’avantage est que grâce à de telles démarches, le judaïsme prouve sa capacité à demeurer un système pertinent pour tous les juifs quelque peu évolués et peut se présenter comme un système d’avenir et non pas seulement comme un reliquat du passé.
La problématique reste cependant d’innover sans casser le système de la Halakha et de rester crédible, ne serait-ce qu’à nos propres yeux, dans ces démarches.
Autant dire que tout cela ne peut se faire sans une certaine dose de tensions, internes et externes et sans une profonde réflexion sur la nature même de la Halakha .
Dans un tel débat, la question de la reconnaissance par le camp le plus conservateur, perd toute importance, car c’est une bataille perdue d’avance. C’est par contre la bataille de l’avenir du judaïsme et de son histoire qu’il faut gagner.
Exemple du statut de la femme
C’est le cas notamment pour tout ce qui touche au statut de la femme, que nous prendrons en exemple, mais il en existe d’autres (le rapport aux juifs transgresseurs, au monde non juif, à la question du politique, aux droits de l’homme, aux règles agricoles en Israël, au messianisme...).
Traditionnellement, la femme juive est soumise à un statut juridique assez différent de celui des hommes et clairement inférieur à celui-ci.
Elle est souvent considérée comme irresponsable, ou responsable partielle et son autonomie juridique est limité le plus souvent à son statut de fille ou de femme.
Dans le rituel synagogal, elle demeure passive et en retrait.
Toute manifestation publique, et donc toute charge publique, sont considérées comme une atteinte aux règles de pudeur.
Dans les textes talmudiques, elle est systématiquement rangée dans la même catégorie que l’esclave, c’est-à-dire de l’homme ayant perdu juridiquement sa liberté initiale, notamment en ce qui concerne la disponibilité de son temps et de ce fait incapable juridiquement de pratiquer toutes les Mitsvot. C’est selon ce principe que fut établie la bénédiction matinale par laquelle un homme juif se réjouit de ne pas être un esclave, puis de ne pas être une femme en prononçant la bénédiction d’usage « Béni sois-tu qui ne m’a pas fait femme », car le statut d’homme libre, soumis à plus de Mitsvot, est bien entendu plus enviable et de meilleure valeur. C’est également pourquoi les modernistes ont abandonné cette bénédiction alors que les orthodoxes la conservent. Les explications apologétiques sur ces bénédictions ne peuvent que faire sourire les personnes érudites, car il n’y a aucune « supériorité spirituelle féminine » exprimée ici, bien au contraire.
Si le statut de l’esclave a depuis longtemps disparu, le statut de femme demeure encore et, sauf relecture systématique comme le propose le mouvement Massorti , demeurera toujours, non pas dans sa différence respectable (il n’a jamais été question de confusion entre les sexes ou de nier des spécificités féminines ou masculines quand il en existe réellement), mais dans ce qu’il contient de violence et d’humiliation à l’encontre des femmes.
C’est bien parce que le système talmudique, parfait reflet des mentalités passées dans son discours sur les femmes est devenu inacceptable en l’état, qu’on doit chercher à le prendre avec distance et ne pas l’appliquer au pied de la lettre, comme le judaïsme se permet de le faire vis-à-vis de quantité d’autres questions.
Le rôle essentiel du mouvement Massorti
Le mouvement Massorti est le premier grand mouvement juif à proposer une relecture juridique approfondie et systématique de ce statut. Le mouvement orthodoxe s’y refuse jusqu’à aujourd’hui craignant tout débat de fond sur le système qu’il considère comme parfait et au-delà de toute contingence historique (en tout cas dans son discours officiel).
Le mouvement réformé (ou libéral), n’a jamais fourni de travail halakhique sérieux et considère de toute façon la Halakha comme non obligatoire, il opéra donc sans difficulté les changements nécessaires.
Au sein même du mouvement Massorti , la chose n’est pas simple et bien des communautés Massorti furent longtemps réticentes à changer quoi que ce soit sur la place des femmes et certaines communautés le restent encore.
Le mouvement orthodoxe reste pour sa part, totalement opposé à des changements n’émanant tout simplement pas de son sein. Il a pourtant montré, au moment de la création de l’Etat d’Israël, sur la question de l’héritage des filles qui fut totalement aligné sur celui des fils par une « takana », un décret rabbinique, en contradiction directe avec la règle talmudique et celle clairement exprimée dans la Tora et contradiction également avec son discours officiel.
Le mouvement orthodoxe est donc capable de relire une règle juive ancestrale et de la Tora en profondeur, dès lors qu’il l’estime nécessaire ou que les circonstances sociales le lui imposent (les pressions politiques étaient alors très fortes). Il dénigre par contre la légitimité d’autres rabbins à faire de même…
Ce mépris trop souvent affiché empêche tout débat de fond et bloque la Halakha orthodoxe dans une position qui ne peut être que néfaste à long terme.
Le mouvement Massorti , dès sa création en 1854, considéra qu’il était primordial de s’accorder une autonomie de décision juridique vis-à-vis des rabbins les plus réactionnaires et de ne pas attendre leur bon vouloir pour faire bouger la Halakha .
Le risque était en effet de faire dépendre tout le système de l’opinion des plus conservateurs qui ont beau jeu de déclarer interdite toute innovation. Ce risque est devenu la réalité du monde orthodoxe actuel dans lequel l’opinion la plus stricte est souvent considérée comme la plus légitime, à l’exception notable du rabbin Ovadia Yossef (très critiqué pour cela).
Au cours du vingtième siècle, se mit en place au sein du mouvement Massorti , une vaste entreprise de relecture des textes législatifs et peu à peu, au fur et à mesure des avancées du débat de société à propos du féminisme, des solutions halakhiques furent trouvées, non sans de houleuses discussions et quelques protestations manifestes des plus conservateurs. On en est arrivé aujourd’hui à une égalité de statut et de rôle quasi totale, dans la plupart des communautés affiliées au mouvement Massorti , mais pas encore toutes.
Orthodoxes et Massorti
Une telle démarche est-elle critiquable et peut-elle convaincre les milieux orthodoxes ?
Cette démarche est critiquable, si on considère que la Halakha doit restée indépendante de tout mouvement social et qu’elle représente un système juridique purement divin et anhistorique. Si tel est le cas, on ne voit vraiment pas pourquoi le changement du statut général de la femme devrait affecter la tradition juive et encore moins la vie synagogale, lieu du sacré et non pas lieu du social. Dans un tel cas de figure, transformer la Halakha pour l’adapter à l’air du temps est un véritable scandale et un détournement des prérogatives rabbiniques. Un fondamentaliste ne peut donc en aucun cas accepter de tels changements.
Toutefois, le mouvement Massorti est né d’une érudition critique et de la connaissance historique des différentes phases de développement du judaïsme, ce qui représente donc bien un éclairage nouveau sur la tradition.
Nous savons pertinemment que la Halakha est le résultat d’un long et lent processus de mise en place d’un droit sacré ; que ce droit, loin d’être détaché des contingences historiques, en est souvent au contraire le reflet ; que de tout temps de très grandes autorités rabbiniques ont adapté certaines règles et toujours tenu compte des circonstances sociales dans lesquelles elles légiféraient, que cela soit pour justifier une ligne stricte ou des changements, selon les cas.
Nous savons également qu’il existe un lien étroit entre la légitimité de la Halakha et sa réception par la communauté à laquelle elle est destinée et que donc, un rabbin Massorti légifère pour son public sensible à ces questions, alors que le rabbin orthodoxe fait face à un public très différent.
Nous savons également qu’une règle ne naît pas ex nihilo et ne tombe pas du ciel, mais naît d’un besoin réel et doit rester le reflet d’un souci éthique et spirituel.
Jamais les rabbins n’ont défendu la loi contre l’éthique.
Dès qu’ils sentaient un problème éthique vis-à-vis d’une loi, ils se débrouillaient pour ne pas l’appliquer. Les exemples sont fort nombreux : « Un tribunal qui condamne à mort, même une fois en soixante dix ans est appelé destructeur ! », « Tout juif doit être considéré comme un prince vis-à-vis de la présente règle. » « Nos femmes sont toutes importantes ». Si nécessaire, ils changeaient même carrément la loi, comme dans l’exemple de l’héritage, mais il en existe beaucoup d’autres.
La question du statut de la femme est donc avant tout une question éthique.
Ce statut inégalitaire et profondément rabaissant pour les femmes (pour peu qu’on ose y réfléchir quelque peu), peut-il être défendu éthiquement de nos jours ? Autant il s’explique dans un certain contexte et montre même de belles avancées, autant il est devenu aux yeux d’un moderne profondément injustifiable.
Dans une telle perspective, il devient vite impossible de ne pas adapter la Halakha aux critères qui sont les nôtres et de laisser perdurer une inégalité entre hommes et femmes qui ne peut qu’interpeller, voire déranger et aux yeux des plus évolués devenir absolument injuste. Bien évidemment, les milieux orthodoxes refusent ce débat ou cherchent à le biaiser, mais ses réponses ne sauraient satisfaire un esprit ouvert et quelque peu sensibilisé au problème.
C’est pourquoi des millions de juifs modernistes ne se posent pas la question du pourquoi, totalement assumée à leurs yeux, mais du comment.
La difficulté de l’innovation
Si l’on accepte de mener un tel dossier, la question devient vite celle de la démarche jurisprudentielle et herméneutique à adopter. En effet, vouloir créer un système égalitaire à partir d’une juridiction clairement patriarcale n’est pas chose facile ! Il n’existe pas de réel précédent et si ici où là, s’élèvent des voix critiques quant au système, elles sont minoritaires dans la littérature halakhique ancienne.
C’est pourquoi, ceux qui ont eu le courage de faire bouger les choses ont dû chercher les failles du système halakhique pour s’y engouffrer. Il ne peut s’agir de s’appuyer sur une forte autorité du passé, mais au contraire de contourner les obstacles que le discours patriarcal a mis en place.
Si l’on voulait se contenter de suivre une quantité statistique de citations ou un simple raisonnement juridique classique, il serait beaucoup plus facile d’interdire aux femmes tout rôle public et le devoir de silence, que de leur octroyer une place active. Il faut donc un peu d’audace halakhique et beaucoup de créativité pour améliorer la situation.
En ce sens, les non dits du système seront également un argument par défaut. Par exemple, le minyan repose sur le chiffre dix, mais sans précision de sexe (il est juste précisé : « pas moins de dix »). Il est évident que cela ne concernait à l’origine que les hommes ; mais le non dit permet d’y inclure les femmes. C’est un énorme « hidoush », une innovation « scandaleuse » mais justifiée et surtout salutaire. Si on veut la contrer, il est très facile de répondre que personne, durant 1500 ans n’est venu inclure les femmes ! Le fond de la question consiste donc à savoir pourquoi on devrait aujourd’hui penser que la sainteté ne reposerait exclusivement que sur une assemblée masculine…
Quand on ressent toute la négativité d’une telle opinion, on ne peut que souhaiter voir évoluer les choses et donc apprécier l’argument par défaut.
L’accès des femmes à la lecture de la Tora ne peut se justifier qu’en revenant au premier stade d’une Braita talmudique l’autorisant et en passant par-dessus 1500 ans de coutumes ! C’est donc en revenant à un principe premier qu’une femme peut lire dans la Tora. Quiconque veut affirmer une trahison de la coutume et des habitudes synagogales depuis au moins le Moyen Age, dispose de tous les arguments pour le faire et les femmes peuvent donc rester assises sur leur banc.
Il en est de même avec la séparation, la Mekhitsa : l’abattre et asseoir ensemble les familles, c’est clairement faire de la synagogue un lieu de convivialité familiale et non plus, comme depuis des siècles, un lieu d’expression exclusivement masculine. Cela a le mérite de faire de la synagogue un lieu d’aujourd’hui dans lequel chacun a sa place et son rôle actif, mais cela correspond à une conception moderne de la famille et non à la conception patriarcale connue dans le passé, lorsque les hommes allaient à la synagogue tandis que les femmes attendaient à la maison, repas prêt et table dressée… Inutile de chercher dans le passé des arguments solides pour justifier ce changement.
Le rapport à la voix féminine aussi est innovant, accepter le chant féminin, ou au minimum une femme lisant à voix haute la Tora ou les prières, c’est refuser d’enfermer la problématique dans celle de la séduction et permettre donc à une femme d’être d’abord un être humain qui s’exprime et non pas seulement un objet de désir, contrairement à la position talmudique. Or depuis des siècles, la littérature rabbinique parle des femmes comme objet de tentation et donc de débauche possible, un mal nécessaire à gérer, discours qui trouve sa justification dans la libido masculine mais ne peut servir à gérer les rapports sociaux dans la société juive actuelle.
Créer une cérémonie de Bat Mitsva , c’est aller à l’encontre de milliers d’années d’enseignement des filles (dont la sagesse était « dans le fuseau » dixit Rabbi Eliezer dans le Talmud ) et qui n’apprenaient que peu de chose jusqu’à récemment…
C’est donc une vraie révolution que de vouloir fêter la Bat Mitsva , même de façon orthodoxe , c’est-à-dire en ne faisant presque rien. Alors demander à une gamine de prouver sa dextérité à lire dans le Sefer Tora et mener une drasha en public, ou encore assurer une part de l’office, comme cela se fait dans les communautés juives modernes, aussi bien Massorti que libérales, c’est évidemment, non seulement faire la révolution, mais c’est aussi donner à une jeune fille un message : le judaïsme t’appartient et tu en es responsable.
Ce message n’était réservé qu’aux garçons, quant aux filles, il leur incombait de se marier convenablement... le plus tôt possible. Il va de soi que le message de la Bat Mitsva est en phase avec la position des femmes dans la vie moderne et qu’aucune source ancienne ne vient le justifier pleinement. Au contraire, Rabbi Eliezer préférait la destruction plutôt que d’enseigner un seul mot de Tora à une femme…
La question douloureuse des femmes dans le mariage et notamment face à la question d’un éventuel divorce est ancienne, mais notre sensibilité est nouvelle et les lois anciennes devenues injustifiables au regard des normes actuelles d’égalité dans le couple.
Faut-il rappeler que d’après la règle talmudique un père pouvait marier sa fille mineure (moins de 12 ans), un mari répudier sa femme sans lui demander son avis, selon Maimonide , un époux peut battre sa femme et l’empêcher de sortir… Qui de nos jours applique encore ces normes ? Personne ! Pourtant, textuellement elles sont pleinement justifiées ; ce sont nos normes éthiques et nos mentalités nouvelles qui ont provoqué leur abandon progressif y compris par les plus orthodoxes .
La facile position de refus
Toute position avancée est donc forcément innovante et doit faire fi de quantité de textes machistes et patriarcaux. Il est difficile de ne pas heurter des sensibilités passéistes en avançant des positions innovantes.
Toute personne voulant chercher dans la jurisprudence de bonnes raisons de refuser ces innovations aura toutes sortes d’arguments. Au contraire, celui qui voudra appuyer les innovations, devra « désamorcer » différents arguments conservateurs et neutraliser bien des obstacles jurisprudentiels.
Il va donc de soi qu’on ne joue pas ici à jeu égal entre Massorti et orthodoxe . Le réactionnaire a pour lui une armada de textes et de précédents, tandis que l’innovateur doit batailler pour appuyer sa démarche.
Dans de telles conditions de jurisprudence, (mais existe-t-il une autre solution ?) les rabbins orthodoxes ont toute facilité à dénigrer et refuser ces innovations. Il est tellement plus facile de s’en tenir au texte des codes médiévaux et de se réfugier derrière l’autorité de grands décisionnaires ultra-conservateurs que de commencer à discuter par soi-même.
Les décisions Massorti ne peuvent servir et convaincre que ceux qui sentent l’impératif besoin de faire bouger les lignes, les autres peuvent ricaner et se targuer de fidélité à l’esprit de la « tradition véritable », c’est-à-dire celle du patriarcat.
C’est pourquoi le débat n’est pas seulement technique, c’est-à-dire si telle était l’intention du Talmud , il est évident que non dans la plupart des cas ! Il n’est qu’à étudier quelque peu le Talmud sur ces questions pour s’en rendre compte (signalons cependant la thèse de la chercheuse Judith Hauptman qui défend que le discours Talmudique faisait déjà beaucoup évoluer un droit hébraïque beaucoup plus machiste et réactionnaire à la base).
Le débat actuel est de savoir si le changement est nécessaire ou pas.
Nous Massorti pensons qu’il est vital, les orthodoxes pensent que tout changement est une trahison et le début d’une pente destructrice.
La discussion est donc métahalakhique et non pas technique. Si les orthodoxes voulaient faire bouger les choses, ils emploieraient exactement les mêmes arguments techniques que les nôtres, ils les dénigrent tout simplement parce que le changement est contraire à leur conviction.
L’éthique qui sous tend le droit
Dès lors que l’on considère ce changement comme primordial, la question juridique, tout en ayant son importance pour la continuité du système et la justification de la décision, ne devient plus qu’une question de forme (tout à fait passionnante d’ailleurs).
Il faut savoir que bien des fois, dans l’histoire du débat talmudique ou halakhique, des arguments contestables et souvent artificiels, ont été régulièrement utilisés. Seulement comme l’ensemble du système a considéré la direction prise comme nécessaire et éthiquement justifiée, personne n’y trouve à redire et l’argument « spécieux » à la base, fait autorité.
C’est pourquoi la vraie question n’est pas de convaincre techniquement les orthodoxes , c’est impossible ; mais de leur poser à eux la question du pourquoi de leur frilosité et de leur réticence à bouger sur ces problèmes ?
Pourquoi le discours religieux, qu’il soit juif ou autre (les musulmans et les chrétiens catholiques ne sont pas en reste ; le législateur civil souvent bien en retard…), doit-il si souvent se conjuguer au masculin, étaler une telle couche de machisme et rester l’apanage du discours masculin tremblant face à la profanation possible de ce dernier carré d’un pouvoir phallique devenu si craintif face à des femmes ni moins bêtes, ni moins responsables, ni moins fiables et ni moins disponibles de leur temps et de leur corps…
C’est à ce niveau qu’il faut poser le problème, tout comme il faut s’interroger sur les raisons du besoin viscéral de certains religieux de se fixer dans le passé, injustement encensé, plutôt que regarder vers l’avenir. Les arguties techniques pour parvenir à faire changer la règle sont certes plus ou moins convaincantes et habiles, mais forcément subsidiaires face à l’enjeu véritable.
Là où le judaïsme orthodoxe est profondément décevant, c’est par la quasi-indifférence de ses grands décisionnaires, par ailleurs si brillants et prolixes, en ce qui concerne les grandes questions de notre époque, ou peut-être leur incapacité pour des raisons sociales à se pencher sérieusement sur ces difficultés.
On aura plus écrit ces dernières années dans les milieux orthodoxes sur la cachérisation de la vaisselle que sur le statut de la femme, preuve d’un judaïsme qui va mal et qui est devenu incapable de se connecter à la masse des juifs du temps et de défendre des valeurs éthiques majeures.
C’est pourquoi il nous faut avant tout répondre à l’éthique, c’est la seule vraie question, et ne pas trop chercher à convaincre des gens qui, de toute façon, refusent de voir le problème en face.
La question éthique est de savoir si des changements viennent pour satisfaire des besoins égotiques des femmes ou pour corriger une injustice ? Dans le premier cas, les femmes doivent apprendre à se taire et les orthodoxes ont raison, la Halakha n’est pas là pour satisfaire les problèmes d’Ego des gens.
Mais par contre, s’il y avait ici dans la Halakha classique une concession à la mentalité de l’époque, c’est-à-dire au patriarcat en vogue dans l’Antiquité (d’après plusieurs penseurs classiques dont Rabbi Yishmael et Maimonide , la Tora fût adaptée à son époque…), il devient alors pleinement justifié de l’orienter vers notre mentalité égalitaire. C’est un principe de base de la mystique juive, les eaux d’en bas (la loi orale) doivent venir alimenter les eaux d’en haut (la loi écrite). Figer ce processus consiste à détruire le monde, c’est-à-dire le sens.
Aux yeux de quelqu’un imprégné de modernité, une jurisprudence qui prône l’inégalité fondamentale de droits entre les êtres humains, qui fait de la discrimination sexuelle une valeur suprême, n’a plus de pertinence aujourd’hui et l’on ne voit pas de raison de continuer à lui obéir.
La position conservatrice ferme la porte à tous ceux qui sont sensibles au problème et pour qui la Tora ne saurait défendre de fausses valeurs. C’est pourquoi une Halakha moderne, ne peut demeurer en l’état et doit forcément changer sur les questions cruciales. Il est donc bien question ici de la pertinence ou non de tout le système halakhique ; c’est cette pertinence qu’il s’agit de démontrer, dans un sens comme dans l’autre. Éthique contre casuistique, la balance peut pencher d’un côté ou de l’autre.
Conclusion
Le changement commence toujours quelque part, sans changement, tout système se sclérose et va lentement vers sa perte. Le problème est de changer sans détruire, en gardant une dynamique de sainteté, en s’appuyant toujours sur une logique interne et un débat à partir des sources.
C’est ce qu’essaie de faire, avec plus ou moins de succès, le mouvement Massorti . La tâche n’est pas facile, mais c’est un mérite énorme que d’oser l’amorcer. Dans l’ensemble le mouvement Massorti est parvenu à montrer que ce travail de jurisprudence est possible, sans trahir la Halakha et est parvenu à avancer des arguments solides pour peu qu’on ait envie d’en débattre.
Cependant, nous avons bien montré que l’orthodoxie ne saurait être convaincue par des arguments qui vont à l’encontre de sa position idéologique bien précise.
Yeshaya Dalsace
Cet article vient en réponse à la question d’un lecteur que voici :
" J’ai commencé à lire votre blog il y a au moins 2 ans, quand je n’avais que 17 ans, et depuis cette date, je le consulte régulièrement. Je suis actuellement dans une yeshiva à Jérusalem et je continue à faire un saut chez la famille pour trouver un ordinateur ! Si nombreux articles sont passionnants et éclairants, mes interrogations demeurent totales. Comme vous, je suis souvent dérangé par de nombreux éléments du monde dit « orthodoxe » (auquel je m’identifie néanmoins totalement), notamment la place de la femme et la modernité dans le judaïsme. Cependant vous estimez (dans votre article « pourquoi suis-je devenu Rabbin Massorti ? ») que le mouvement conservative vous a apporté des réponses alors qu’au contraire, j’y trouve encore plus de questions.
Le mouvement conservative plaide pour un judaïsme qui resterait dans les « 4 amot de la halakha » et il est vrai que les responsas conservatives utilisent généralement les textes traditionnels, néanmoins, je pense qu’avec objectivité nous conviendrons que même si les sources sont légitimes on ne peut trancher ainsi la Halakha . Par exemple, dans la responsa du Rabbin Susskin-Goldberg sur les femmes dans le minyan , l’argument principal reste le fait que le Rambam et nombreux passages talmudiques utilisent le terme généralisant de « personnes » au lieu du mot « hommes » lorsqu’ils parlent du minyan . Il reste qu’en 2 millénaires, nul n’a gardé la trace d’un minyan composé d’hommes et de femmes ce qui ne peut être considéré comme un hasard car tout celui qui est habitué à fréquenté la synagogue connait la difficulté à réunir en permanence un mynian , il est clair que les rabbins médiévaux connaissaient ce problème et n’ont pourtant jamais permis ce type d’office. La conclusion semble évidente, Maimonide (ou le Mordekhai) ne font pas allusion à un mynian mixte mais, au maximum, à la possibilité pour les femmes de faire un mynian entre elles (c’est d’ailleurs les conclusions du Rav Goren qui autorise un tel mynian).
Il en va de même pour la mehitsa à la synagogue, l’argument historique (les synagogues antiques n’avaient pas de mehitsot) me semble ridicule !
1) nous ne savons pas si ces synagogues étaient fréquentés par des juifs tenant de la loi orale (Pharisiens) puisqu’à cette époque existaient de nombreuses sectes.
2) l’absence de mehista est peut être simplement du a l’absence de femmes a la synagogue… (ma grand-mère m’a confié qu’au Maroc aussi il n’y avait pas de mehitsa a la synagogue, mais la raison est simplement le manque d’éducation des femmes qui n’allaient pas à la synagogue).
Ces exemples pour vous expliquez mes doutes sur les psakim conservatives dont les conclusions semblent souvent exagérées car elles suivent généralement l’avis (extrêmement) minoritaire.





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