Article écrit par Ariana Melamed paru dans Yedihot Aharonot à propos de la journée internationale de la femme. Ariana Melamed est une écrivain et journaliste israélienne. Elle n’est pas massorti , mais féministe, assurément Nous avons mis ici cet article qui reflète assez bien un débat de société en Israël.
Joyeuse journée de la femme, ma sœur orthodoxe .
Ces derniers temps se font entendre des voix hésitantes mais assez fortes venant de ton camp, des voix de femmes qui cherchent à harmoniser leur vie de femme pratiquante et leur féminisme militant, et bien que la solidarité féministe me recommande de me réjouir à l’écoute de ces appels, la logique me dit : cela n’existe pas, ma sœur.
Tu cherches à te trouver des modèles à partir des sources juives. Tu veux être Brouria, une « Talmida Hakham » (même si cela ne sonne pas très juste en hébreu) – très bien, mais il n’existe pas dans ton monde ne serait-ce qu’un seul « Beit Midrach » qui t’ouvrira les portes et dans lequel tu pourras mettre tes talents intellectuels en compétition avec des hommes.
Tu veux être la prophétesse Déborah ? – formidable, il faut juste prendre quelques leçons de tirs avant de tuer un ennemi cruel, et l’option n’existe pas dans le service national pour jeunes filles religieuses. De plus, avant de chanter, il faudra bien vérifier qu’aucun homme ne se trouve dans la pièce. L’article de presse sur tes actions héroïques, s’il est publié, apparaîtra [dans le journal religieux] sans ta photo, et qui se souviendra de ton héroïsme ?
Toujours la même histoire
Tu n’es pas seule, ma sœur. Si tu regardes un peu au-delà du monde juif, tu verras que dans les courants orthodoxes des trois grandes religions monothéistes, les femmes sont encore considérées comme ayant été crées d’une côte et pas vraiment « à Son image ». C’est un fait : les catholiques n’acceptent pas les femmes prêtres, dans les tribunaux musulmans ne siègent que des hommes, et chez toi – seuls des hommes peuvent décider de ce qui est bien pour ton corps et ton âme et quel sera ton avenir.
Et ils se préoccupent de ton corps avec obsession : c’est un homme qui décide ce que tu dois porter et comment tu dois apparaître en public, ce sont des hommes qui décident que ton corps est impur une grande partie de ta vie de femme adulte, ce sont des hommes qui statuent sur la question ô combien cruciale de la taille du foulard que tu dois porter sur la tête et combien de cheveux peuvent en dépasser. Et ce n’est que le début, car une hiérarchie masculine veille de milliers d’année a décidé que ton esprit était futile, que ta voix était une nudité, que ta dignité ne supportait pas d’apparaître dans l’espace public, et que tes capacités intellectuelles ne pesaient pas au regard du danger et de la tentation que tu fais planer sur les hommes, par les seules particularités biologiques inhérentes à ta personne.
Ton corps est un péché incarné, ton esprit n’est pas assez développé, ton existence est déterminée par ton statut personnel, ton destin sera décidé dans des tribunaux dans lesquels tu n’es pas apte à témoigner, devant des juges uniquement masculins.
Chez les catholiques au moins existe la possibilité de prier à côté de ta famille, mais même ce petit plaisir t’es refusé dans l’orthodoxie juive. A propos, si tu fouilles un peu dans les sources non-juives, tu verras qu’eux aussi ont des héros féminins. Peu nombreuses, anciennes, enfouies sous des montagnes de commentaires masculins, inimitables apparemment dans le monde moderne, dans lequel la Halakha se renouvelle constamment, mais pas quand il s’agît de toi.
Hourra ! Il est permis à un handicapé d’aller à la synagogue chabbat en chaise roulante électrique, mais il n’y a pas de force politique féminine : où est la seule députée qui partage ton mode de vie et tes croyances ? Et où sont toutes les conseillères municipales religieuses ? Et où trouveras-tu une femme, une seule, qui t’inspire le respect et en qui tu vois un modèle spirituel, en qui tu verras une autorité religieuse au moins aussi érudite qu’un rabbin -homme ?
Plus ou moins égaux
Evidemment, tu peux choisir une autre voie, ma sœur. Il existe dans le judaïsme au moins deux grands et puissants courants dans lesquels tu es plus reconnue. Il s’y déroule un processus tardif mais sincère de reconnaissance des droits des femmes à vivre une vie spirituelle plus ou moins égale à celle des hommes. Lorsqu’une jeune fille du courant Massorti lit dans la Torah à la synagogue, sa communauté ne voit pas dans son corps un aimant pour le « Yetser Hara » [mauvais penchant], mais plutôt un instrument destiné à servir Dieu. Lorsqu’une rabbine libérale conseille hommes et femmes sur des questions de spiritualité, de foi ou de Halakha , sa voix se libère de l’oppression et fait entendre sa liberté, mais cela n’arrivera pas dans ta communauté n’est-ce pas ?
Contrairement au judaïsme, le féminisme est basé sur un principe simple : nous naissons tous égaux dans nos droits et nos devoirs, même si notre fonctionnement biologique diffère. Tes rabbins ne peuvent supporter cette idée, ma sœur, parce qu’elle met en cause une hiérarchie immense qui les nourrit et paie leurs salaires, les honore et les rend puissants.
Cette idée les effraie tellement, qu’ils deviennent parfois pseudo-sociobiologistes et clament qu’elle est « contre nature », comme si leur statut était décrété d’une quelconque loi de la jungle et n’était pas le résultat d’un processus social oppressant, et comme s’il n’y avait pas dans la nature d’autres modèles de vie en communauté dans lequel le statut des femmes est différent de celui qu’ils imaginent.
Ma sœur, il n’y a aucune chance pour que tes rabbins changent.
Il n’y a aucune chance pour qu’une institution basée sur des privilèges renonce d’elle-même à en profiter, qui plus est pour toi.
Tu veux être féministe ma sœur ?
Donne un gros coup de pied à toute cette institution, sors et va voir tout ce que le monde juif peut te proposer.
Jusque là, Brouria et Déborah devront attendre : tu pourras au mieux devenir Rahel la femme de Rabbi Akiba et observer de quelle façon tes droits, ton statut social et ta dignité sont encore fixés par des hommes qui sortent parfois de la maison d’étude pour profiter de certains de tes services.
Traduction de l’hébreu David Touboul





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