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Hityashvout (implantation)
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Auteur : Alain Michel

rabbin et historien israélien


Notre section hebdomadaire s’ouvre avec le premier verset du chapitre 37 : "Jacob s’implanta dans le pays des pérégrinations de ses pères, dans le pays de Canaan".

Les mots employés dans ce qui paraît un simple verset d’ouverture sont extrêmement importants. En fait, on pourrait tout simplement diviser le verset en trois parties dont seul le passage par l’hébreu peut nous faire comprendre la tension qui existe entre elles. "Vayeshev Yaakov", Jacob s’installa, ou plutôt s’implanta. Le verbe utilisé ici signifie véritablement s’enraciner quelque part.

Nos lecteurs connaissent sans doute deux mots du vocabulaire sioniste moderne et liés à la même racine hébraïque : "Yishouv", qui a désigné l’établissement des Juifs sur leur terre, et "Hityashvout", qui désigne une implantation, c’est-à-dire la création d’un nouveau regroupement juif, agricole ou urbain, au cours des différentes périodes du sionisme. Qu’on ne pense pas, d’ailleurs, que cette acception du mot n’est que moderne. Elle se trouve déjà dans la Torah, comme par exemple dans Deutéronome, 12, 29. On voit donc que l’intention de Jacob nous est clairement annoncée par le verset : après plus de vingt ans d’exil, puis les différentes péripéties du retour décrites dans la parasha   de la semaine dernière, Jacob veut s’installer définitivement, être chez lui et non plus en errance.

Cette volonté est confirmée par la deuxième partie du verset, où il est écrit : "beéretz mégouré aviv", dans le pays des pérégrinations de ses pères. L’installation, qui se veut définitive, de Jacob se fait donc dans le pays où Abraham et Isaac ont séjourné. Mais le mot employé, "mégouré" n’est pas innocent. Il se relie au verbe "lagour", qui désigne le fait d’habiter provisoirement quelque part, d’être comme un étranger ("guer", mot de la même racine). Le verset oppose donc clairement la situation des deux patriarches, qui, en exil sur leur propre terre, ne vivent encore qu’au stade de la promesse divine, non encore réalisé, tandis que Jacob, devenu Israël, désire assister à la réalisation de cette promesse.

Mais la fin du verset vient nous montrer que ce désir de Jacob n’est pas réalisable : "bééretz Canaan", sur la terre de Canaan. Malgré la volonté de Jacob, la terre reste une terre étrangère, celle des sept peuples cananéens. Du point de vue du sens premier, la Torah n’avait aucune raison de nous préciser que la terre de pérégrination des patriarches est la même que la terre de Canaan. Comme si nous ne le savions pas ! La répétition de la définition de l’endroit où Jacob s’installe est donc là pour nous rappeler que quelque chose ne fonctionne pas. De fait, nous savons que Jacob ne va pas trouver le repos qu’il escomptait, et qu’il va être obligé de repartir en exil, de rejoindre sa famille en Egypte. Le temps de la promesse n’est donc pas encore arrivé !

La question qui se pose à nous est bien sûr celle du pourquoi. Pourquoi Jacob ne réussit-il pas dans cette entreprise de transformer son arrivée en Canaan en avenir pour la terre du peuple d’Israël ? La première hypothèse est simple : les choses ne se font pas car elles ne sont pas (encore) possibles. C’est peut-être ce que veux nous dire Onkelos lorsque dans sa traduction araméenne il transforme "erets mégouré aviv" en "eretz mochavé aviv" : employant ainsi la même racine pour les actes de Jacob et le souvenir de ceux de ses pères, il semble dire : Jacob pensait faire quelque chose d’autre, mais il ne fait que répéter les actes d’Abraham et Isaac. Il n’est pas donné à Jacob-Israël d’être celui par lequel l’installation définitive sur la terre s’accomplit.

Un autre regard consiste à attribuer aux enfants de Jacob la responsabilité de l’échec : leurs conflits, leur mésentente et leurs défauts (la médisance de Joseph et l’avarice de Judah) amènent à l’échec du projet, comme le propose par exemple le Shlah hakadoch dans une magnifique interprétation reliant la scène du Yabok (Genèse 32, 23 et suivants) à une vision symbolique du miracle de Hannoukka.

Une troisième hypothèse est possible, et il s’agirait en l’occurrence d’un problème chez Jacob lui-même. En effet, dès le troisième verset de ce début de Vayeshev, nous trouvons une affirmation bizarre, voire choquante : "Et Israël aimait Joseph plus que tous ses fils car il était le fils de sa vieillesse, et il lui avait fait une tunique bariolée". Comment un père peut-il clairement préférer l’un de ses enfants au détriment des autres ? N’est-ce pas l’inverse de l’attitude d’Abraham, refusant de discerner entre Isaac et Ismaël, ou de celle d’Isaac, continuant malgré tout à aimer Esaü. De façon presque ironique, la Torah désigne Jacob par le nom d’Israël, alors que le fait de favoriser l’un de ses enfants l’empêche de s’accomplir en tant qu’Israël, qui doit être capable d’aimer tous les "enfants d’Israël" dans leur diversité.

Si cette dernière hypothèse est exacte, on comprend mieux ce qui nuit à l’implantation d’Israël sur sa terre : non pas la volonté pionnière, qui existe, mais l’amour de l’autre dans sa différence qui se doit d’en être l’indispensable complément.

Rabbin   Alain Michel – Rabbin   Massorti   à Jérusalem et historien

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