En regardant de plus près le calendrier hébraïque, nous trouvons, que rares sont ses constituants qui sont vraiment d’origine juive.
Regardons d’abord le fameux cycle de 19 ans : nous avons un calendrier luni-solaire, où les mois sont lunaires, et les années solaires.
Puisque l’année solaire de 365,24219 jours n’est pas divisible facilement en mois lunaires, qui eux font chacun 29,530589 jours, il faut de temps en temps ajouter un mois de plus - c’est l’Adar Sheni. Ceci arrive, selon notre calendrier, 7 fois tous les 19 ans, et permet d’aligner les fêtes selon les bonnes saisons - Pessah’ au printemps et Succot en automne.
C’est le contraire du calendrier islamique, par exemple, qui est purement lunaire, avec pour résultat que le mois de Ramadan est décalé de plusieurs jours chaque année, et peut tomber aussi bien en hiver qu’en été.
Un cycle fixe emprunté aux grecs
Mais ce cycle de 7 mois supplémentaires tous les 19 ans n’a pas été inventé par les juifs, et était connu dans différents endroits. En effet, c’est le cycle Métonique, d’après un certain Méton, un astronome grec qui vivait en Babylonie en 432 avant notre ère (bien qu’il semble que les Chinois utilisassent déjà une version de ce cycle quelques dix-neuf siècles avant Méton). Avant l’adoption par les juifs de la découverte de Méton, c’était le Sanhédrin qui décidait d’ajouter un mois de temps en temps, quand les fêtes commençaient à être en avance sur leur bonne saison, comme le montre la lettre suivante :
"A mes frères, les exilés de la Babylonie, de la Médie et à tous les exilés d’Israël, shalom ! Nous vous faisons savoir que les pigeons sont encore trop tendres, les brebis trop jeunes la germination du blé encore trop peu avancée ; aussi nous a-t-il plu à nous et à nos collègues d’augmenter de 30 jours l’année en cours" (in La saga des calendriers de J Lefort ed Belin)
Après la destruction du second temple, et la dispersion de juifs dans le monde, il fallut bien trouver un système plus fiable et efficace, mais c’est seulement au 4ème siècle de l’ère chrétien que le patriarche Hillel II édicte les règles complexes de calcul des longueurs des mois et des années paires. Ces règles, que nous appliquons aujourd’hui, n’ont trouvé d’acceptation parmi l’ensemble des juifs que quelques siècles plus tard. Pendant encore longtemps, plusieurs systèmes de calendrier perdurent et se côtoient. (voir les découvertes de la Gueniza du Caire)
Des mois babyloniens
Ce qui est vrai pour le cycle calendaire, l’est également pour les noms des mois. Les noms que nous connaissons si bien aujourd’hui (Nissan , Iyar…) sont d’origine chaldéenne, de Babylonie.
Dans la Tora, les mois sont généralement anonymes - le mois de Tishri est simplement "le septième mois".
A l’époque des rois, il s’appelait "Etanim" ; le nom Tishri vient du chaldéen "tasritu" - ce n’est pas un nom d’origine hébraïque.
Décompte des années
Pour revenir à la méthode juive de décompte des années, c’est aussi un emprunt à la société environnante. En effet, dans la Bible, et même après, les années sont désignées selon de début du règne d’un personnage important, soit juif (grand prêtre ou roi) ou non. Le Talmud , et la littérature médiévale, utilisent surtout de datation depuis le début de l’époque Séleucide soit 312 avant l’ère chrétien, mais ne font pas référence à un calendrier basé sur la création du monde (sinon une fois dans Avoda Zara 9b).
C’est vrai qu’un midrash (Seder Olam) utilise le terme "ère de la création", et donne une chronologie d’Adam jusqu’à l’époque romaine, mais ses calculs sont erronés, et n’ont jamais été acceptés tels quels, ni utilisés pour le calendrier juif. Nous ne connaissons même pas de quand date le Seder Olam - selon la tradition, il est écrit par le rabbin Yose ben Halafta, Tana qui vivait au milieu du 2ème siècle EC, mais il est probablement bien plus tardif.
En fait, il semble que ce furent les querelles internes de l’église chrétienne qui ont conduit les juifs à compter depuis la création du monde. dans l’empire romain, les années étaient généralement comptées selon l’ère diocletiènne, c’est à dire depuis l’accesion de l’empereur romain Dioclétian.
C’est en 531 (ou 247 anno diocletiani) que Dionysius Exiguus (ou "Denys le Petit") propose un changement. Il fait remarquer que Dioclétian était un persécuteur notoire des chrétiens, et qu’il serait plus convenable de compter les années à partir de la naissance de Jésus.
Il procède alors au décompte des années, depuis la création, selon la bible et d’autres sources, pour arriver à la date de naissance de Jésus. Denys était un moine, et mathématicien accompli, qui vivait à Rome. A son époque il était célèbre pour sa méthode de calcul de la date de la pâque chrétienne, qui est très complexe depuis que les évêques de Nicée décidèrent en 325 que pâques ne doit jamais tomber le même jour que Pessah.
La proposition de Denys mit quelques siècles à se faire accepter ; malgré une percée en Angleterre au 7ème siècle, il faut attendre le 9ème siècle avant que l’utilisation de son calendrier ne soit répandue en Europe (comme la notion de "zéro" était inconnu en Europe avant le onzième siècle, les années de l’ère chrétien commencent avec -1 ; d’où la controverse sur le début du millénaire).
Les rabbins médiévaux étaient consternés que les juifs soient obligés d’utiliser la naissance de Jésus pour leur vie quotidienne, et se mirent donc à trouver une alternative acceptable - la date de la création du monde. Après quelques discussions et de nombreux calculs, ils décidèrent que cette date est le 7 octobre 3761 avant notre ère.
Parmi les premières utilisations avérée de "l’ère de la création", on trouve déjà au neuvième siècle une epithathe sur un tombeau en Italie de sud.
Si c’est en partie à cause des chrétiens que les juifs ont adopté leur calendrier, celui-ci n’en a pas moins un aspect unique au monde : il est le seul qui ne prenne pas comme origine un évènement humain (naissance d’un prophète où accession d’un roi) mais plutôt un instant universel - celui où Dieu s’est manifesté pour la première fois, celui du début de toute chose. (Au niveau symbolique bien évidemment, car en réalité le monde et l’humanité elle-même sont bien plus anciennes et le décompte juif de 6000 ans env. n’a aucun sens scientifique ou historique).
Cette petite chronique du calendrier - comme tant d’autres - nous rappelle que le destin du peuple juif ne saurait être hors du monde, ni hors du temps. Pour les juifs, l’histoire ne commence pas avec l’histoire des juifs, mais avec le début du monde. Mais cette histoire est aussi indissociable de celle des peuples parmi lesquels les juifs ont vécu.
Conférence sur les mois du calendrier juif
Tamar Schwartz, remarquable pédagogue nous fait le plaisir de commenter le calendrier et la signification des noms des mois sur Akadem... A écouter absolument. http://www.akadem.org/sommaire/seri...





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