Les slogans, sous forme de mots ou d’image, nous en sommes constamment abreuvés. Acceptons-nous les « pop-up » de l’internet (ces petites fenêtres publicitaires qui s’ouvrent tout le temps lorsque nous surfons), et ceux de la publicité en général, que ce soit à la télé ou dans les rues ? Nos yeux sont souvent des enjeux financiers et commerciaux, à tel point que les publicitaires recherchent des moments où ils seraient inoccupés et où ils pourraient les remplir de messages toujours plus nombreux et toujours plus efficaces. Un moment visuel libre est considéré comme une opportunité perdue. Par conséquence directe, un moment libre dans notre esprit est également considéré comme un moment perdu, un moment qui pourrait être utilisé pour nous suggérer de nouveaux besoins qui alimenteraient la société de consommation. Le slogan et sa version visuelle bloquent la pensée.
Prendre conscience de notre environnement visuel et auditif Notre tradition cède-t-elle à cette tentation ? La « profession de foi » juive elle-même n’a rien d’un slogan. La « Kriat chéma », lecture [publique] du chéma israël énonce : « Ecoute Israël, l’Eternel, notre Dieu, l’Eternel est un. »
Il s’agit d’écouter, de façon active, pas d’entendre subliminalement un slogan. Il s’agit d’écouter une vérité dite par nous-même, puisque le chéma doit être « dit », et qu’il nous demande une écoute. Il nous demande deux types de consciences. La conscience de ce que nous disons, d’abord. Nous ne devons pas parler à tort et à travers, nous devons écouter ce que nous disons nous-même, « écoute Israël », il ne suffit pas de parler. Par ailleurs, il nous demande une prise de conscience de ce qui traverse nos oreilles, la recherche consciente de ce qui devrait les traverser, la création des sons et des valeurs qui doivent nous imprégner, au niveau de l’ouïe comme à celui de la pensée. Il ne suffit pas, enfin, de réaffirmer nos valeurs uniquement dans le cercle privé, nos valeurs dépassent notre propre individu, nous devons les partager, trouver d’autres personnes qui les mettent en pratique, créer un microcosme social dénué de slogans et peuplé de nos valeurs. La lecture du chéma israël a une valeur particulière lorsqu’elle est publique, en présence du minian-quorum de dix juifs.
Construire notre environnement sensoriel
Encore une fois, il ne s’agit pas de répéter ensemble les mêmes slogans ou les mêmes mantras, ni de s’étourdir ensemble dans une hallucination collective. Cette phrase du chéma israël incite à la réflexion, insiste sur l’importance de l’unité. Chacun d’entre-nous doit aspirer à une pensée unifiée, à mettre en pratique nos principes de la même façon vis-à-vis des autres que vis-à-vis de lui-même, à défendre les mêmes principes et les mêmes valeurs dans un forum ou dans un autre. Je ne peux pas défendre le « dieu du pardon » lorsque j’ai commis une erreur et le « dieu de la justice stricte » lorsque quelqu’un a commis une erreur à mes dépens. Je dois défendre le Dieu Un, et appliquer les mêmes principes lorsqu’ils jouent en ma faveur et lorsqu’ils jouent contre moi. Je dois préserver ma conscience et mon unité, et refuser de me laisser partager malgré les tentations extérieures.
Ces tentations sont aujourd’hui tout à fait puissantes. Notre intelligence en tant qu’humanité nous permet de trouver les meilleurs moyens de manipulation, les meilleurs slogans, les faiblesses émotionnelles qui nous rendront les plus vulnérables aux volontés de nos manipulateurs, les processus psychologiques susceptibles de nous amener les plus sûrement à un comportement souhaité, souvent celui de la consommation. Face à la profusion des jouets, tous pareils, tous différents, tous créés, vantés et disposés pour susciter l’envie, comment garder un sens des priorités ? Nous connaissons l’étourdissement de nos enfants, et nous connaissons le nôtre propre. Ce n’est pas pour rien que le Chéma poursuit : vélo tatourou aHaré lévavHem véaHaré eynéHem :
« Et vous ne vous égarerez pas en suivant vos cœurs et vos yeux »
Le cœur, pour notre tradition, doit être canalisé. Le cœur tend à nous entraîner vers ce qui nous arrange. Pour reprendre notre exemple précédant, il nous incite à promouvoir alternativement une attitude compréhensive des autres à notre égard ou une attitude dure à l’égard d’autrui. Ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas vivre n’est pas une chose triviale. L’idée exprimée dans ce passage des Nombres est celle de la canalisation de nos sens. Nos sens servent notre conscience, notre pensée et notre action. Les rituels et les pratiques juives nous permettent d’alimenter nos sens avec des valeurs que nous choisissons et de repousser les slogans et images qui nous assaillent.
Hanouka
Hanouka est la fête de la lumière, la lumière étant le symbole universel de la conscience. C’est la fête du triomphe du droit d’être soi-même, du droit à pratiquer le judaïsme sans être inquiété. C’est la fête de la ré-inauguration du temple, celle de la possibilité de pratiquer ces rituels qui nous rappellent qui nous sommes. C’est la fête du refus de l’assimilation et du refus de suivre inconsciemment le mouvement général.
Oui, une fête peut allier la lumière, l’intelligence, le respect de l’autre, et l’espoir universel d’un côté et l’identité, la différence et le particularisme de l’autre. Il faut aller plus loin encore. En réalité, pour promouvoir la lumière et l’intelligence de notre espèce nous avons besoin en tant qu’humanité d’aider les « familles de la terre » à conserver leur identité et leurs pratiques personnelles. C’est cette diversité qui nous oblige au dialogue et nous empêche de tomber dans les slogans.
Si on doit se demander quelle fête allie ces qualités, on pensera aujourd’hui à Hanouka. Pourtant, la réponse est bien plus vaste. La vie juive dans son ensemble nous engage dans cette voie, ce refus des slogans, à travers les textes de nos offices comme le chéma israël, à travers nos pratiques comme l’allumage de la Hanoukia, et à travers notre étude. Hanouka, l’inauguration du temple, sont un symbole de la liberté de conscience et de la liberté de pratique. Nos rites ne sont pas et ne doivent pas devenir l’opium du peuple, mais doivent rester ou devenir une désintoxication. Nous ne devons, en tant qu’humanité, ni « dépasser les rites qui nous séparent », ni permettre le développement d’aucun slogan « moral » ou « économique ». Nous devons, en tant qu’humanité, développer les rites qui nous immunisent contre la tentation de la pensée unique ou contre celle de la lobotomie universelle. Nous devons « développer les rites qui nous rapprochent ». C’est ce que nous faisons en tant que juifs, toute la semaine de Hanouka.
Hag Ourim SaméaH !
Rabbin Dr. Floriane Chinsky





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