Sans doute n’y a-t-il qu’une seule et véritable égalité entre les hommes : celle de mourir un jour. Certains ont la chance de mourir de leur belle mort durant leur sommeil. Affront osé aux autres qui trépassent dans la souffrance et la déchéance tant physique que psychologique et pour qui l’euthanasie n’est que le pâle sosie d’une soi-disant « belle mort ».
L’euthanasie ne cesse et ne cessera sans doute jamais de susciter des débats aussi passionnés que virulents et de faire couler de l’encre. Que l’on soit pour ou contre, elle ne laisse personne indifférent. Déjà le mot mort lui-même fait peur, ajoutez-y la souffrance et vous obtenez un cocktail explosif ! Mais belle ? La mort peut-être être belle ? Où allons-nous ? Ne serait-ce qu’un passage obligé pour rejoindre le Gan Eden ? Devons-nous avoir peur de mourir ? Comment aussi oublier que donner la vie c’est donner la mort ? N’allez jamais dire cela à une femme enceinte, elle ne comprendrait pas et se révolterait justement envers de tels propos ! C’est pourtant le cycle infini de la vie toujours recommencée de l’humanité toute entière.
Des hommes se sont réunis dans différentes instances, ont débattu, ont légiféré et les textes de lois, rédigés pour endiguer leurs dérives meurtrières, sont loin d’être aboutis. Aucune uniformité non plus dans l’Europe et dans le monde en général. Lorsque vous sur imprimez à ces lois les convictions religieuses propres à chacun, vous vous rendez bien compte qu’il semble impossible de faire une généralité des nombreux cas particuliers qui font l’universalité du problème. Il y a bien à considérer de paire loi pénale et loi religieuse.
Il est aussi important de souligner que trop souvent est fait l’amalgame entre « euthanasié » et « euthanasiant » et que pour être tout à fait précis, l’euthanasie se pose de ce double point de vue. « L’euthanasié » est le malade en fin de vie, atteint d’une maladie irréversible qui demande explicitement, et de façon constante et réitérée, à être euthanasié. C’est son choix, sa suprême liberté, conscient qu’il vivra ses dernières heures de vie dans des souffrances inapaisables et insupportables, état dépourvu de toute dignité humaine.
« L’euthanasiant » c’est le conjoint, la mère, les enfants, le médecin, à qui le malade demande d’accomplir l’acte d’euthanasie, satisfaire cette demande qui ne va pas de soi : objection d’ordre métaphysique pour convictions philosophiques ou religieuses, objection d’ordre déontologique car cet acte est contraire au serment d’Hippocrate que le médecin a prononcé à l’entrée dans sa carrière et objection d’ordre juridique puisqu’en l’état actuel de la législation française, l’euthanasie est interdite (Humanisme, Hors série de Septembre 2007, réflexion sur l’euthanasie).
En France, si la loi pénale ne refusait pas en bloc le principe d’euthanasie en fermant trop souvent les yeux sur des pratiques cachées, si elle pouvait définir l’exception d’euthanasie, la situation serait peut-être moins compliquée et nous n’aurions à agir qu’en fonction de nos convictions personnelles. Que faudrait-il entendre par exception d’euthanasie ? Dans l’absolu, une telle définition peut-elle exister ?
« S’agissant du sens courant, l’exception peut se définir comme ce qui est en dehors du général, du commun, ce qui la rapproche des notions d’anomalie et de singularité. S’agissant du sens juridique, c’est beaucoup moins clair ; elle apparaîtrait comme une exception dans la procédure devant être soulevée en début de procès » (Revue de science criminelle 2004, Euthanasie et droit pénal : La loi peut-elle définir l’exception ? de Christophe André).
Mais la loi n’a pas vocation à définir l’exception. D’une part l’exception d’euthanasie serait une impossibilité au regard des règles classiques de procédure pénale. D’autre part une telle loi heurterait les droits fondamentaux notamment le principe à valeur constitutionnelle de dignité de la personne humaine telle qu’énoncé dans l’article 16-1 du Code civil, chacun ayant droit au respect de son corps.
« De nombreux auteurs soulignent que la dignité humaine constitue un argument réversible sur la plupart des sujets bioéthiques, et particulièrement au regard de l’euthanasie » et que donc « le principe fondamental de dignité humaine peut aussi bien servir de fondement à une censure de l’exception d’euthanasie que de cadre juridique pour sa consécration » (Revue de science criminelle 2004, Euthanasie et droit pénal : La loi peut-elle définir l’exception ? de Christophe André).
« Dès lors qu’il appartient au juge de dire si une violation de loi commise dans un contexte particulier peut justifier une excuse ou une dispense de peine, il n’appartient pas à la loi d’autoriser la violation des principes dont elle s’inspire. » Bien sûr la souffrance doit être prise en considération mais elle ne doit pas être exploitée. Que chacun puisse revendiquer son libre choix du moment et des conditions de sa mort, c’est discutable ; mais que cette exigence soit un droit à mourir dans la dignité, c’est contestable. « Cette revendication sous-tend l’idée qu’il y a des vies moins dignes que les autres. Or le principe de dignité est une qualité liée à l’humanité, elle ne supporte aucune autre condition. Allons plus loin, si l’on considère que la libre disposition de sa vie est un droit, il suffira de vérifier le consentement de l’intéressé, c’est-à-dire son profond désir de ne plus vivre, pour que la mort lui soit donnée. Or personne ne s’aventure à admettre une telle licence. Il apparaît clairement en fait que la décision est celle du médecin, ou d’un comité de sages ou d’experts qui doit d’abord certifier que la qualité de vie de la personne est insuffisante pour autoriser l’acte mortifère. C’est le sens des propositions visant à créer une exception d’euthanasie, c’est-à-dire une dépénalisation partielle de cet acte. Prenons garde, cette évolution s’inscrit dans une logique qui de la conception à la mort tend à établir une échelle de valeur de la vie humaine qui ouvre la voie à toutes les dérives » (La Semaine Juridique Édition Générale n° 14 du 2 avril 2008, Euthanasie : ne pas céder à l’émotion, Libres propos par Bernard Mathieu). Et dans ces conditions, que chacun fasse et assume la responsabilité de son acte et la société pourra comprendre à défaut de l’autoriser.
La possibilité d’une mort plus douce et plus sereine – donc plus belle – s’entrevoit ; que l’euthanasie soit passive ou active, le problème existe déjà pour moi bien en amont. Entrer dans la zone de turbulence nommée acharnement thérapeutique, c’est inévitablement avoir à se poser un jour la question du franchissement de la ligne rouge de l’interdit pour le humainement correct ? Le soulagement de la souffrance n’impliquant pas le passage à l’acte même si parfois un surdosage peut engendrer la mort par arrêt cardiaque.
Si nous sommes spectateurs d’une mort inéluctable et prochaine, nous ressentons en nous quelque chose de fort que nous ne nous avouons pas forcément et qui pourtant nous déstabilise. La vue de ces êtres agonisants devenus l’ombre d’eux-mêmes nous renvoient notre image, nous comme nous serons peut-être aux derniers instants de notre vie… Ils nous font peur, nous avons peur pour nous-mêmes, l’idée de la souffrance, plus que de la mort elle-même, nous apparaissant intolérables. Nous avons besoin d’être rassurés.
La peur de mourir n’est pas la même chose que la peur de la mort. Pour être en état de mort, nous devons mourir, (verbe d’action s’il en est). La peur de mourir, ce serait la peur de partir pour ce voyage vers l’inconnu que l’entendement ne pourrait atteindre, comme un saut dans le vide. La peur de la mort, ce serait la peur de ce qui est après, de ce qu’il adviendra de notre âme lorsque se sera désagrégée notre enveloppe charnelle. La plupart du temps, nous n’avons pas conscience de cette peur tapie en nous parce que nous n’y pensons pas. Pascal d’écrire : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser » (Pascal, Pensées 133). Pourtant lorsque nous y pensons ou lorsque nous y sommes confrontés, nous n’arrivons pas à réprimer ce sentiment d’impuissance face à notre plus grande menace : celle de perdre notre vie.
S’élèvent alors devant nous ces immenses points d’interrogation ! Allons-nous quelque part ? Comment est la mort ? Notre âme est-elle immortelle ? Et Voltaire de rétorquer : « La raison humaine est si peu capable de démontrer par elle-même l’immortalité de l’âme que la religion a été obligée de nous la révéler » (Voltaire, Lettres philosophiques). Mais si notre foi, notre croyance en D. et notre confiance dans l’accomplissement de ses promesses font que nous croyons à l’immortalité de notre âme et à la vie éternelle par notre résurrection, alors cette immortalité sera notre récompense spirituelle ultime comme accomplissement de notre être et nous serons accueillis dans ce monde à venir où la présence divine nous illuminera. (Isaïe, Chapitre 60, versets 18 à 22).
18 On n’entendra plus parler de violence en ton pays, de ravages ni de ruine en ton territoire, et tu appelleras tes murs « Salut », et tes portes « Gloire ».
19 Ce ne sera plus le soleil qui t’éclairera le jour, ni la lune qui te prêtera le reflet de sa lumière : l’Éternel sera pour toi une lumière permanente, et ton Dieu une splendeur glorieuse.
20 Ton soleil n’aura jamais de coucher, ta lune jamais d’éclipse ; car l’Éternel sera pour toi une lumière inextinguible, et c’en sera fini de tes jours de deuil.
21 Et ton peuple ne sera composé que de justes, qui posséderont à jamais ce pays, eux, rejeton que j’ai planté, œuvre de mes mains, dont je me fais honneur.
22 Le plus petit deviendra une tribu, et le plus chétif une nation puissante. Moi l’Éternel, l’heure venue, j’aurai vite accompli ces promesses.
À présent j’ose vous le demander, en ayant de telles croyances, comment pourrions-nous ôter ne serait-ce qu’une bribe de leur souffle sans quelque part nous tuer nous-mêmes ? Au nom de quoi nous acharnerions-nous à souffler leurs bougies ? Pourquoi ne pas laisser libre le cours des choses ? D. sait ce que nous ne savons pas. Entraver sa décision c’est mettre un grain de sable dans les rouages de son plan. Devancer son plan c’est fausser le système de notre fonctionnement et le rapport que nous avons au temps (je pense de manière identique pour les naissances programmées), ce même rapport qui fait que nous sommes un peuple en marche. Il y a eu le jour de notre naissance, il y aura le jour de notre mort avec l’instant présent comme instant important, cet instant comme étape qui aboutira fatalement à celui de notre mort qui, elle, nous ouvrira les portes du Gan Eden.
Toute cette vision, c’est ma vision des choses, cérébralement parlant. Quand j’ai travaillé en milieu hospitalier - en général -, en services de réanimation soins intensifs et de soins palliatifs - en particulier -, je dois dire que mon approche, et ce même si j’ai été personnellement confrontée à cette situation extrême, était plus pragmatique. Vivre auprès des malades et notamment ceux en phase terminale ou en fin de vie appelle à la compassion et à l’humanité. Ne pouvant supporter toute la misère du monde au risque de voir se détériorer ma propre santé mentale, j’ai été obligée de prendre du recul et considérer les choses avec moins d’emportement passionnel. Je ne suis pas médecin donc pas décisionnaire mais j’ai soigné et tenu la main de ces malades. Comment rester de marbre devant leur état de décrépitude avancé et leur supplique d’en finir lorsque même leurs larmes ne peuvent plus couler, quand la famille vous supplie d’intervenir, quand le nursing et l’alimentation par sonde ou par perfusion ne peuvent plus rien ? L’euthanasie, ne devrait-elle pas, ne pourrait-elle pas être évitée, n’aurait peut-être pas de raison d’être sans l’acharnement thérapeutique ? Cet acharnement ne serait-il pas du temps volé au temps, du temps hors du temps ? La science et le progrès médical ont simultanément fait reculer les maladies et les limites de résistance du corps humain. Quand la médecine doit-elle cesser de combattre en allant contre la nature et le cycle de la vie ? Si le bruit lancinant des pompes injectant à intervalles réguliers des doses de morphine et si celui cadencé des machines d’assistance respiratoire nous insupportent et nous incitent à passer à l’acte pour devenir des criminels en puissance, alors posons-nous la question avant de dériver ?
Je terminerai ce commentaire par l’histoire la plus triste et la plus merveilleuse qu’il m’ait été donné d’entendre récemment. L’autre soir sur Canal sur le plateau de Thierry Ardisson, une chose très étrange s’est produite. Un silence médusé plane sur les invités de l’émission et le présentateur témoigne une attitude de respect et d’écoute attentive. D’une voix douce et sereine, une jeune femme, Anne-Dauphine Julliand raconte comment elle et son mari apprennent, que Thaïs, leur petite fille de deux ans, pleine de vie et de gaieté, est atteinte d’une maladie génétique incurable et que ses jours sont comptés. Elle relate la mobilisation de toute la famille, d’une nounou sénégalaise dévouée et d’amis attentifs. Comme tout le monde sur le plateau, je suis émue et suspendue à ses lèvres. Elle cite une phrase du professeur Jean Bernard : « Il faut rajouter de la vie aux jours quand on ne peut plus rajouter des jours à la vie ». Les parents de cette petite fille savent qu’elle sera bientôt privée de toute motricité puis très vite de la parole, de la vue et de l’ouïe mais ils lui donnent ce qu’il reste quand il n’y a plus rien, c’est-à-dire de l’amour. En retour, et à profusion, Thaïs fait aux siens, au milieu de ses souffrances, le beau cadeau d’une magistrale leçon de courage, de sérénité et d’amour. Anne-Dauphine Julliand retrace sa bouleversante histoire dans un livre au doux titre : « Deux petits pas sur le sable mouillé ». Ne nous voilons pas la face mais baissons les yeux, cette femme nous transmet dans ses déclarations un clair message d’espoir, d’optimisme, de foi en la vie et de foi tout court. Elle n’est pas juive elle est chrétienne, mais quelle magnifique leçon d’amour ! Je m’incline…
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