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Doublons !
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Auteur : Alain Michel

rabbin et historien israélien


Parashat Yitro -

La Torah, et même l’ensemble de la Bible, est parcourue par un certain nombre de répétitions. Notre parasha  , de ce point de vue, est typique de ce phénomène. En effet, trois textes, trois parties du narratif, se retrouvent à d’autres endroits de la Torah.

Ainsi l’établissement d’un système judiciaire pyramidal, pour soulager le travail de Moïse, est répété tout au début du livre du Deutéronome. Le départ de Yitro, beau-père de Moïse, est de nouveau décrit dans la parasha   Béhaalotkha (Nombres, 10, 29-32). Quand aux dix commandements, il est bien connu qu’une deuxième version se trouve dans Vaéth’anane (Deutéronome, 5, 6-18). De plus, lorsque l’on examine ces "doublons", on s’aperçoit que des différences, parfois significatives, existent dans le contenu de ces récits ou de ces textes. Ainsi, dans notre parasha  , c’est Yitro qui suggère à son gendre Moïse de mettre en place une hiérarchie judiciaire.

La critique biblique s’appuie en grande partie sur ces répétitions pour construire ce que l’on appelle "la théorie des sources", chaque "doublon" correspondant à une tradition différente de la civilisation hébraïque ; ces traditions auraient été à un moment donné réunies ensemble pour former la Torah. Plusieurs aspects de cette critique scientifique, qui s’appuie sur la science littéraire moderne, sont intéressants pour le lecteur traditionnel et permettent parfois de mettre l’accent sur des particularités du texte qui nous auraient échappées. Cependant elle me semble pêcher par un défaut de taille : elle fait l’impasse totale sur l’unité du texte. On a parfois l’impression que certaines contradictions textuelles sont tellement "énormes" que l’on comprend mal comment le rédacteur final qui aurait compilé les différentes sources n’aurait pas été tenté d’y mettre une certaine harmonie.

Les maîtres de la tradition n’ont pas attendu la critique biblique pour souligner l’existence de ces "doublons" et de leurs contradictions. Chacun d’entre nous, lorsqu’il va prier le vendredi soir à la synagogue, participe en fait de cette question. Le premier couplet du cantique "Lekha dodi" vient en effet à la fois poser le problème et lui proposer une solution : "Shamor vézakhor bédibour éh’ad" – "Garde ! et Souviens-toi ! ont été prononcés en une seule parole". Il s’agit ici d’un constat de la différence entre la version du commandement du shabat dans la parasha   de cette semaine (zakhor – souviens-toi) et la version de la parasha   Vaéth’anane (shamor – garde). Dans le langage divin, les deux mots ont été prononcés en une seule parole, car Dieu a la capacité d’unir des valeurs différentes. Mais la Torah parle le langage des hommes, pour reprendre l’expression de Rabbi Ishmaël, et notre langage comme notre compréhension limitée nous obligent à exprimer cette idée double par deux phrases distinctes. En chantant "Lekha dodi", nous acceptons donc de recevoir le shabat dans sa totalité : aussi bien son universalité telle qu’elle s’exprime dans le commandement que nous lisons cette semaine et qui le lie à la création du monde, que son particularisme du livre du Deutéronome, qui relie le commandement du shabat à la sortie d’Egypte. De manière plus globale, il nous semble que le commandement implicite du Lekha Dodi exige de nous une acceptation plus complexe du message de la Torah, une demande de refuser la lecture superficielle, univoque et simpliste. Ce message se relie, finalement, avec l’idée que sans Torah orale, sans commentaires et sans le foisonnement des opinions contradictoires, il n’y a pas de véritable Judaïsme, mais une sorte de religiosité du texte qui perd toute sa profondeur.

Terminons sur un autre exemple de cette "redondance différenciée" du texte des dix commandements. Une autre différence entre notre parasha   et celle de vaéth’anane se trouve dans le commandement concernant le respect dû aux parents. Dans le texte de cette semaine, à propos de la récompense promise si nous respectons ce commandement, nous lisons : "afin que tes jours se prolongent sur la terre que l’Eternel ton Dieu te donne". Dans la deuxième version, nous trouvons : "afin que tes jours se prolongent et afin que le bien soit pour toi sur la terre …". Le commentateur Hizkouni, s’appuyant sur un passage du Talmud  , constate qu’en ajoutant le "bien" aux promesses de récompense, la Torah complète l’alphabet hébraïque décliné dans les dix commandements, puisque seule la lettre "tet" manquait jusqu’alors à l’appel, et qu’elle se trouve dans le mot "bien". Comme si la Torah avait voulu attirer notre attention sur le lien existant entre le respect des parents et le bien qu’ils nous apportent à travers la transmission de notre identité juive, symbolisée ici par l’alphabet enfin complété. Mais seule une lecture authentique et plurielle de la Torah, dans l’acceptation de ses contradictions volontaires, peut nous amener à ce type de réflexion.

Rabbin   Alain Michel – Rabbin   Massorti   à Jérusalem et historien

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