Cher Monsieur,
Merci tout d’abord pour les compliments.
Je comprends que vous soyez un peu troublé par la thèse que j’avance. Elle ne correspond pas en effet aux explications habituelles. Il y aurait beaucoup plus à dire et à expliquer mais le cadre d’une conférence ne suffit pas. Je vais essayer donc de répondre à vos questions point par point.
- Qui a donc écrit la méguila d’Esther ?
La question se pose pour tous les textes bibliques et il est très difficile d’y répondre avec précision. La tradition juive (dans le Talmud) attribue un auteur, parfois plusieurs, à chaque texte. Avec tout le respect pour cette tradition, cela ne veut pas dire qu’elle est scientifiquement exacte. Le Talmud attribue l’écriture du livre d’Esther à Mordehai… qui lui-même aurait été membre de la Grande assemblée. Les chercheurs trouvent dans le texte des influences grecques qui le situent beaucoup plus tard. Certains pensent même qu’il aurait été écrit en Israël contre les Grecs, mais placé en Perse pour faire diversion… Il n’y a donc aucune réponse précise à votre question. Dans le fond, cela ne change pas grand-chose. Personnellement, je suis croyant et je suis persuadé de la forte inspiration de ce texte. Ma thèse ne fait que le montrer.
- Pourquoi donc toute cette "fiction" aurait-elle été inventée avec des dates, etc... et pourquoi nous dit-on donc à la fin que tous ces faits sont inscrits dans les écrits de Perse et de Médie ?
Il est souvent beaucoup plus facile et efficace de faire passer un message par une fiction que par un récit historique. La grande majorité de la Bible n’est pas à proprement parler historique. Il en est de même pour les récits talmudiques. Cela ne veut pas dire que c’est faux historiquement. Tous ces récits se placent dans un contexte historique précis qu’il faut parfois chercher à comprendre. Mais le but principal de toute cette littérature n’est pas de nous enseigner l’histoire, cela n’aurait pas forcément grand intérêt. Le but est de nous enseigner une vérité profonde sur l’être humain est de nous faire passer un message spirituel et idéologique. Quant on étudie ces textes c’est à cela qu’il faut s’attacher. C’est là que résident leur éternité et leur beauté.
Dans le cas précis d’Esther, le fait de donner des dates, des chiffres, d’affirmer que cela est connu des Perses eux-mêmes, montre tout simplement que l’auteur cherche à faire croire à la véracité historique de son récit. Mais si l’on regarde bien, il ne nous donne aucun renseignement précis. D’ailleurs, aucun historien n’arrive à situer cet épisode dans l’histoire perse de façon exacte. Tout au plus, on arrive à donner le contexte. Je vous conseille pour cela d’écouter la conférence de Claude Brahami, également sur Akadem, qui cherche à prouver l’historicité, donc la véracité, du livre d’Esther. C’est une démarche complètement inversée à la mienne. Le problème est qu’il n’y arrive pas vraiment. Tout au plus, il parvient à redonner le contexte. Quant on rentre dans les détails du livre d’Esther, la description des banquets, la façon dont le roi se remarie, le décret lui-même d’extermination… il devient strictement impossible de défendre la véracité historique. Cela ne colle pas du tout avec ce que l’on connaît de la Perse.
Si vous prenez Shakespeare en exemple, vous trouverez également un contexte historique précis, mais Hamlet demeure un personnage de fiction, tout comme Macbeth ou encore Shylock… ce qui nous intéresse dans le théâtre de Shakespeare, ce n’est pas sa vérité historique, mais sa vérité humaine. C’est pourquoi Shakespeare reste éternel et génial.
D’un point de vue juif, nos textes nous apportent une ouverture sur une réalité et une vérité qui va au-delà des contingences de l’histoire. Le grand philosophe Emmanuel Levinas a très bien écrit là-dessus et de toute évidence n’aurait nullement été gêné par ma thèse. C’est pourquoi, on peut très bien être un rabbin croyant et pratiquant tout en sachant très bien le caractère littéraire de nos textes.
Le propre de la littérature ésotérique, donc le propre des textes juifs, est de ne pas tout dire et de noyer le poisson. C’est au sage (tout comme celui de Pessah) de savoir décrypter… Le simple ou naïf (Tam), ou encore le dogmatique, comme il y en a tant de nos jours, ce qui est une forme de néo-naïveté et de simplicité, en restera au sens propre et donc pseudo historique.
La littérature juive est une littérature initiatique, seul celui, capable de traverser les épreuves (mentales) de l’initiation, arrivera au stade du sage… pour cela il faut faire un effort et briser toutes ses certitudes. C’est exactement ce que défend Maimonide dans le Guide des égarés. La plupart resteront néanmoins au stade du Tam, tout simplement parce que aller plus loin leur fait peur. Ou encore, parce qu’ils sont trop paresseux pour étudier sérieusement.
Sur cette question, il faut lire Leo Strauss « La persécution et l’art d’écrire ». Je cite : « Un homme dont la pensée est indépendante peut exprimer publiquement ses opinions sans dommage, pourvu qu’il agisse avec prudence. Il peut même les faire imprimer sans courir aucun danger, pourvu qu’il soit capable d’écrire entre les lignes. »
C’est pourquoi également quand une orthodoxie militante enferme le judaïsme dans une dogmatique en censurant le reste, elle trahit profondément celui-ci en croyant le protéger. C’est l’histoire du serpent qui se mort la queue. Le judaïsme mérite mieux que cela.
- Qui sont donc Mordékhai et Esther si ce sont vraiment des personnages fictifs ? Il y a pourtant bien leur tombeau en Perse jusqu’à nos jours.
Premièrement, ce sont des personnages qui ont peut-être existé. Je veux dire par-là, qu’il y a peut-être eu effectivement un sage juif haut placé à la cour de perse, tout comme une princesse juive. Peut-être que l’auteur du livre d’Esther s’est inspiré de ces personnages. Cela ne veut nullement dire que les personnages historiques correspondent exactement aux personnages littéraires.
Deuxièmement, il faut être très prudent avec la vénération des tombeaux. L’immense majorité des tombeaux vénérés ne correspondent à rien d’historique. On décrète un beau jour, des centaines d’années après l’existence du personnage, que telle vieille tombe anonyme est celle de tel sage qui effectivement a vécu dans les environs et la vénération de la tombe commence. Ensuite, on établit un beau mausolée… et jusqu’à aujourd’hui, des gens viennent en pèlerinage… Parfois on fait même des guerres au nom de telle tombe… Les exemples sont nombreux dans l’histoire. C’est le cas du tombeau de Jésus (en fait les Catholiques n’ont pas le même que les Protestants). C’est le cas du tombeau de David à Jérusalem. C’est le cas de la plupart des tombeaux de rabbins en galilée.
Enfin, les noms d’Esther et de Mordehai, comme je l’explique dans la conférence, sont des noms de divinités perses. Peut-être que des juifs réels ont porté de tels noms, il y a d’autres exemples dans l’histoire, c’est cependant un peu cousu de fil blanc. Il me semble évident que les noms des personnages sont une des clés de lecture pour celui qui cherche à pousser la porte, procédé classique de l’ésotérisme.
- Pourquoi dites-vous que Vashti n’est pas aimée par les rabbins ? A mon souvenir on ne dit jamais Aroura Vashti à la fin de la lecture de la meguila..
Ma conférence ne repose pas du tout sur le Midrash. Ce serait une autre conférence et une étude en soit, très intéressante par ailleurs. Les sages du Midrash chargent en effet la pauvre Vashti de tous les maux et la font mettre à mort. Ils la comparent à Athali et Isabel (odieux personnages féminins du livre des Rois). On lui attribue même une queue (comme le diable, comme Lilith, la femme diabolique de la création…). On lui refuse tout crédit de pudeur pour expliquer son refus de venir danser devant le roi et ses amis. Bien entendu on ne la maudit pas, contrairement à Zeresh, la femme d’Hamman, elle n’a jamais voulu faire de mal aux juifs. Je lui trouve personnellement de la sympathie parce qu’elle exprime une voix féminine qui refuse de se laisser réduire à être un objet sexuel (contrairement à Esther d’ailleurs, ce qui gêne peut-être les rabbins du Midrash et les poussent peut-être a chargé son cas).
Ou bien peut-être ai-je mal compris. Et en fait tous les faits sont corrects, mais seuls les chiffres ont été savamment amplifiés ?
Je pense personnellement que nous sommes face à une fiction absolue, ce qui rend ce texte d’autant plus passionnant. S’il s’agissait seulement d’une exagération et de chiffres traficotés… nous serions face à un livre de propagande qui ne mériterait donc nullement d’être lu avec une telle solennité. Je pense même que les chiffres ont une symbolique qu’il faut saisir. Je ne vois, personnellement, aucun intérêt à défendre l’historicité d’un tel texte. Nous ferions la fête alors que tant de « Mordehai » et d’Esther ont fini dans une chambre à Gaz ? Alors que si le sujet est une lutte mythologique contre le mal ; il faut faire la fête plus que jamais.
Conclusion :
Dans ma conférence je n’ai pu qu’effleurer le sujet qui va beaucoup plus loin et dont les conséquences théologiques sur la question du mal vous surprendraient…
Le judaïsme n’est pas une religion simple et encore moins une religion pour simples d’esprits. Il ne faut pas avoir peur d’aller au fond des textes.
En ce qui concerne pourim, les rites eux-mêmes vont dans le sens de ce que je développe.
On se trouve face à la problématique du rire qui est une question des plus sérieuses (voir Bergson) comme arme possible face au mal. Rien de plus juif que cela.
Je vous remercie pour vos questions, continuez à oser en poser et à chercher, vous découvrirez dans la tradition juive des trésors inestimables. Ne vous laissez jamais enfermer dans le dogmatisme. Bonne étude.
Cordial Shalom
Yeshaya Dalsace
Répondre à ce message