Comment concevoir que Dieu « tout puissant » est créé un monde dans lequel durant des dizaines de millénaire qui précèdent notre époque, le taux de mortalité infantile était énorme. Qu’est ce qu’on fait des nourrissons pour mourir sans avoir péché ? et dans des conditions douloureuses !!
Sincèrement, Ruth.
Amorce de réponse
Chère Mme,
Votre questionnement est bien légitime et représente le principal argument contre une vision classique et un peu manichéenne du judaïsme déclarant l’évidence de la bonté divine et de sa toute-puissance.
La question va beaucoup plus loin que celle des nourrissons, elle concerne l’humanité entière et toutes les souffrances qui accompagne celle-ci depuis que l’être humain a conscience de lui-même.
La question du malheur non mérité, du mal en général a été abordée de nombreuses fois dans nos sources les plus classiques (Bible, Talmud …) elle préoccupe également la pensée juive contemporaine, plus particulièrement après la shoah.
La réponse simpliste est de dire que Dieu dans sa grande bonté fait pour le mieux et que c’est nous qui ne comprenons rien. On entend encore souvent ce genre discours. Personnellement il ne me convainc pas du tout, je le trouve même stupide et obscène. C’est celui des amis de Job.
La réponse plus élaborée consiste à accepter qu’il y a un moment où toute rationalité lâche prise, plus aucune explication ne tient debout. C’est plus ou moins la réponse que reçoit Job.
Votre questionnement est donc un questionnement qui nous dépasse et auquel je ne saurais répondre.
Je pense personnellement que même si la souffrance est révoltante et inutile dans la plupart des cas, elle ne justifie pas la fin de la religion, ce serait un peu trop simple.
Yeshayahou Leibowitz dirait que celui qui ne croit plus en Dieu à cause de la souffrance, n’a en fait jamais cru en lui, il a cru seulement de façon un peu infantile en l’aide de Dieu.
Je ne suis pas totalement satisfait par cette réponse de mon maître, mais je suis d’accord qu’il ne faut pas penser Dieu en termes simplistes, infantile et archaïques.
La véritable question pour le judaïsme, n’est pas tant de savoir si l’on croit ou pas en Dieu. Dieu est posé comme un axiome, le fait même de l’être. La question serait plutôt la nature des rapports entre Dieu et la création. Là-dessus, nous possédons des textes très contradictoires. Cela va de l’idée que Dieu se mêle de tout, à l’idée qu’il se cache et se situe en retrait du monde. Nous avons même l’idée que loin d’être tout-puissant, Dieu est faible, étroitement lié à sa création et dépendant de la nature humaine pour sa révélation…
J’aurais tendance à ne pas faire trop de théories sur ces questions qui nous dépassent pour privilégier celle de Dieu en l’homme.
Chacun possède une part de divin qu’il peut ou non cultiver.
C’est un peu l’idée que défend Elie Wiesel : contre Dieu éventuellement mais jamais sans Dieu.
De toute façon, au centre du judaïsme se situe beaucoup plus la question de l’homme que la question de Dieu. Cette question concerne tout le monde, y compris les parents de l’enfant mort en bas âge. L’enfant mort en bas âge n’a pas eu le temps de se la poser.
Je ne suis pas convaincu d’avoir ici les moyens de mieux vous répondre. Je peux juste vous dire que la souffrance humaine, même la plus terrible, n’a jamais empêché des gens de croire ; et qu’à l’inverse le plus grand des bonheurs et la vie la plus tranquille et la plus prospère, n’a jamais fait croire celui qui ne croyait pas…
Globalement la plupart des gens sont beaucoup plus heureux que malheureux, les moments de bonheur beaucoup plus importants et nombreux que les moments de malheur, la vie beaucoup plus belle que vilaine… Cela n’enlève rien à la pertinence de la question mais cela la relativise.
Il faut donc peut-être s’interroger d’abord sur ce que nous cherchons individuellement dans un système de pensée comme le judaïsme qui a le mérite justement de ne pas offrir un cadre systématique mais plutôt un florilège de possibilités d’approfondissement.
Il faut également peut-être s’interroger, dans la supposition qu’un Dieu existe, sur ce qu’il nous demande et sur ce que nous sommes en pouvoir de donner.
Je vous invite donc à dépasser les slogans tout fait, même s’ils existent dans notre tradition, slogans comme : Dieu tout-puissant, Dieu bon, punition du pêché… Notre existence est plus complexe que cela, notre perception des choses plus délicate, la tradition juive autrement plus riche et subtile.
Enfin la force de la vie dépasse de loin toutes nos souffrances et là-dessus il me semble qu’on ne peut pas ne pas ressentir un appel à vivre, une grâce d’existence, une possibilité de sens qui forment l’amorce d’une réponse.
Très modestement, Yeshaya Dalsace





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