La déchéance de conversion
Responsum du rabbin David Golinkin relatif à l’annulation des conversions, Traduction : Rachel, Rivon Krygier
Question :
En début mai 2008, un tribunal de trois dayanim (juges) de la Haute Cour Rabbinique du Grand Rabbinat, présidée par le rabbin Avraham Sherman, a publié une décision judiciaire stipulant que les conversions effectuées par le rabbin Hayim Druckman et la Cour de Conversions Nationale d’Israël depuis 1999 étaient rétroactivement annulées et que le rabbin Druckman et ses confrères devaient être récusés en leur qualité de juge levés immédiatement de leurs fonctions. Quels sont les fondements halakhiques de cette décision ? Pourquoi une cour rabbinique en Israël, affiliée au Grand Rabbinat, peut-elle annuler rétroactivement des milliers de conversions effectuées par une autre cour rabbinique également affiliée au Grand Rabbinat ?
Réponse :
Cette affaire est le nouvel épisode de la longue contreverse : « Qui est Juif ? ».
Hier, le Grand Rabbinat d’Israël soutenait que les convertis Massortis et Libéraux n’étaient pas juifs…
Aujourd’hui, des rabbins Haredi (ultra-orthodoxes ) membres du Grand Rabbinat, déclarent que les personnes converties par leurs confrères du mouvement sioniste religieux ne sont pas juives…
En février 2007, “Sarah”, une Danoise convertie en 1992, et son mari ont comparu devant le rabbin Avraham Attia à Ashdod pour une procédure de divorce à l’amiable. Le rabbin était censé présider seulement à la cérémonie de divorce. Au lieu de cela, il a interrogé Sarah sur son niveau d’observance religieuse. En suite de quoi, il a rendu une décison que le couple reçut en mars 2007. Huit des neuf pages concernaient la conversion de Sarah tandis que le rabbin Hayim Druckman et ses confrères qui avaient présidé à sa conversion étaient traités de renégats et de délinquants (apakorsim ou-pôchîm). Il décréta que puisque Sarah n’observait pas complètement les commandements prescrits par la Tradition, elle ne devait pas être considérée comme juive. En conséquence de quoi, sa conversion était rétroactivement annulée et Sarah n’avait donc guère besoin d’un guèt (acte de divorce), puisqu’elle ne devait jamais avoir été considérée comme mariée religieusement…
Sarah et ses avocats firent appel de cette décision auprès de la Haute Cour Rabbinique d’Israël. Le rabbin Shlomo Amar, grand rabbin séfarade et président de la Haute Cour Rabbinique d’Israël demanda au rabbin Avraham Sherman, le Av beit din (juge présidant de séance) et ses deux co-juges de ne pas se prononcer sur cette affaire. Néanmoins, ils outrepassèrent à l’injonction. Ils se rangèrent non seulement du côté du rabbin Attia d’Ashdod, mais ils allèrent encore plus loin, produisant la décision de justice suivante :
1. Un converti qui n’accepte pas toutes les commandements n’est pas juif.
2. Rabbin Hayim Druckman et rabbin Yossef Avior, directeurs du Service National des Conversions établi en 1995, sont récusés en tant que juges, interdits de présider en tant que tels.
3. Ils sont jugés impliqués en toutes sortes d’actions frauduleuses telles que la signature de certificats de conversion, puisqu’ils n’étaient pas présents lors de ces conversions suspectées.
4. En conséquence de quoi, toutes les conversions effectuées par le rabbin Hayim Druckman et son Beit Din (tribunal) depuis 1999 sont rétroactivement annulées.
5. Dorénavant, aucun officier de l’état civil de l’État d’Israël ne devra inscrire un converti suspecté de ne pas observer les commandements.
Entretemps, le rabbin Israël Rosen qui occupait le poste de dayan dans l’une des cours spéciales de conversion, dressa une liste de 167 convertis qui selon son opinion, ne pratiquaient pas complètement le judaïsme et devaient être interdits de mariage. Ils ont donc été privés du droit de se marier sous l’égide de la cour rabbinique. Mi-mai, le bureau du premier ministre renvoya le rabbin Druckman de ses fonctions de directeur du Service National des Conversions, et depuis, il n’a pas été remplacé.
I. Problèmes de procédures
Comme beaucoup l’ont fait remarquer, le rabbin Attia ainsi que la cour de rabbin Sherman ont outrepassé de nombreuses procédures judiciaires :
1. Le rabbin Attia était censé présider à un divorce et non enquêter sur une conversion.
2. Il a piégé Sarah en lui posant des questions sur sa conversion sans lui en donner les raisons.
3. Un dayan (juge) à lui tout seul a annulé une conversion effectuée par trois autres dayanim .
4. Le rabbin Shlomo Amar avait explicitement ordonné au rabbin Sherman de ne pas traiter cette affaire et cependant ce dernier et sa cour rédigèrent une décision concernant cette affaire le 10 février 2008.
5. Le rabbin Shlomo Amar avait explicitement ordonné au rabbin Sherman de ne pas publier sa décision et cependant ce dernier et sa cour ont distribué des copies de cette décision lors d’une conférence rabbinique en février 2008.
6. Ce jugement n’avait pas été examiné par le secrétariat du Tribunal.
7. Le rabbin Sherman et sa cour ont produit tout ce qui est mentionné ci-dessus sans jamais donner l’occasion au rabbin Druckman de s’en expliquer. Ceci va à totalement l’encontre de la loi juive et des procédures judiciaires israéliennes.
Tous les points évoqués ainsi que d’autres peuvent être trouvés dans la pétition introduite auprès de la Cour Suprême, par l’activiste Susan Weiss et le Centre de Justice pour Femmes, le 5 juin 2008 (voire Weiss).
II. Implications nationales
Environ 300.000 des 1.200.000 immigrés russes ayant fait leur aliya sous la Loi du Retour depuis 1990 ne sont pas Juifs du point de vue halakhique. À la suite de grands efforts déployés pour y remédier, l’Institut Collectif des Études Juives établi après la Commission Neeman en 1998 et le Service National des Conversions, ont converti des milliers d’immigrés russes qui avaient suivi un cycle d’initiation d’une durée d’un à trois ans.
Le jugement du rabbin Sherman annule rétroactivement toutes ces conversions. J’ai été personnellement alerté sur le fait que des représentants officiels Haredi du Ministère de l’Intérieur faisaient savoir auxdits convertis qu’ils n’étaient pas juifs…
Qui plus est, une telle décision est propice à décourager de futures conversions. Si une conversion peut être annulée après qu’elle ait eu lieu, cela sous-tend que toute conversion est conditionnelle. Donc, à quoi bon se convertir ? Cette conversion est un « Hilloul Ha-Chem », une profanation du nom de Dieu, en ce qu’elle méprise l’effort des milliers de convertis mais aussi des centaines d’enseignants et rabbins qui ont œuvré avec beaucoup de dévouement pour les préparer à la conversion. En effet, ces points extrêmement inquiétants ont été soulignés dans le communiqué de presse publié par le Conseil Rabbinique Américain, l’organisation comtemporaine des rabbins orthodoxes , le 6 mai 2008 :
Réaction du Conseil Rabbinique Américain au sujet de la décision de la Cour d’Appel rabbinique israélienne concernant les conversions effectuées par le Service des Conversions israéliennes :
« Vous ne devrez pas opprimer l’étranger dans votre pays » (Lévitique 19,33). – Commentaire du Natziv : « La forme plurielle de cette injonction nous enseigne qu’une tierce personne qui serait témoin de l’oppression d’un converti et ne s’y opposerait pas est également coupable de cette oppression. »
Le Conseil Rabbinique Américain, ayant pris note de cette récente décision du Beit Din Elyon (Cour d’Appel Rabbinique) d’Israël, annulant certaines conversions effectuées par le Service de Conversions Régional, dirigé par le rabbin Hayim Druckman, a aujourd’hui fait la déclaration suivante :
Après avoir analysé la décision de la Haute Cour de justice en détails, et étant totalement conscient du respect dû aux décisions des cours rabbiniques dûment constituées dans leurs juridictions respectives, le Conseil Rabbinique Américain se voit dans l’obligation de signaler que, de sont point de vue, la décision en elle-même, de même que le language et le ton utilisés, dépassent complètement les bornes des pratiques acceptables de la halakha , transgressent de nombreuses lois de la Tora relatives aux convertis et leurs familles, entraînent une profanantion considérable du nom de Dieu, insultent des chefs rabbiniques et maîtres de la Halakha , la renommée en Israël et sont une cause de conflit généralisé et d’animosité au sein du peuple juif en Israël et de par le monde.
Le Conseil Rabbinique Américain est consterné par le fait qu’une telle décision ait pu être prise par la cour. Le grand rabbin d’Israël, le rav Shlomo Moshe Amar, qui est également le président du Système Judiciaire Rabbinique d’Israël nous a confirmé qu’en publiant cette décision, la cour en question avait directement enfreint ses règles et instructions.
Il a confirmé que la décision n’avait aucune valeur légale à l’heure actuelle. Nous félicitons le rav Amar pour son rôle positif dans cette affaire depuis qu’elle a éclaté à la cour régionale d’Ashdod. Nous joignons nos voix à celles de ceux qui ont fait la demande d’un examen approfondi et du rejet des actions entreprises par une minorité du Bet Din Elyon, qui dans ce jugement ainsi que dans des cas antérieurs, ont cherché à dévaloriser le Service des Conversions.
Pour cette raison, entre autres, il est plus important que jamais que le Service des Conversions soit soutenu dans son œuvre de salut public qui consiste à amener de manière halakhique des personnes sincères à la conversion à notre foi et à l’intégration au sein du peuple juif.
Étant donné le caractère public de cette défiance présentée par le jugement en question, nous prions les Grands Rabbins d’Israël de réitérer leur soutien au Service des Conversions et ses responsables dans des termes clairs ne souffrant d’aucune ambigüité, et ce dans les délais les plus brefs. Jusqu’à ce que cela se fasse, chaque jour passé provoquerait une angoisse injustifiée auprès des convertis, et causerait un mal irréparable au tissu qui tisse les liens du peuple Juif, et porterait une atteinte considérable à la réputation de la Tora, la Halakha et la tradition.
Ajoutons que c’était la deuxième fois, cette année, que le Grand Rabbinat se contredisait dans une affaire. À la rentrée 2007, le Grand Rabbinat “a mis en vente” des parcelles de terre en Israël dans le but de permettre une activité agricole au cours de l’année de la Chemita (année sabbatique agricole), mais a parallèlement autorisé chaque rabbin local d’ignorer cette procédure s’il le désirait. Cette décison fut invalidée par la Cour Suprême d’Israël. Le cas actuel est similaire. Les rabbins Haredi du Grand Rabbinat, qui en constituent dorénavant la majorité, annulent les conversions effectuées par les rabbins Druckman et tous ceux du courant sioniste religieux qui cherchent à résoudre la crise nationale des conversions en Israël.
Ces deux faits indiquent que le Grand Rabbinat d’Israël, qui a été rappelons-le instauré par le mouvement sioniste religieux, est désormais devenue une institution Haredi hostile à toute approche conciliante de la loi juive. Le Grand Rabbinat qui fut fondé dans le but d’unifier le peuple juif est maintenant l’une des causes de sa division. En conclusion, la position Haredi a conduit à une situation absurde : elle est rigide en ce qui concerne les conversions mais indulgente quant aux mariages mixtes (provoqués en l’absence de conversions). Autrefois, c’était un phénomène de diaspora mais maintenant, avec le nombre croissant de l’aliya provenant de l’ex-Union Soviétique, si on ne convertit les immigrés russes, ils épouseront nos enfants et petits-enfants, multipliant les mariages mixtes. Cette situation regrettable avait déjà été évoquée par le rabbin Hayim David Halevi, feu grand rabbin séfarade de Tel-Aviv .
III. Kabbalat mitzvot : L’acceptation des commandements
D’un point de vue halakhique, la décision du rabbin Sherman se fonde sur un présupposé : un candidat à la conversion doit accepter toutes les mitzvot (préceptes de la Tora) et les observer toutes avant de se convertir. Faute de quoi, cette personne n’est pas considérée comme juive et sa conversion peut être annulée rétroactivement.
Raison pour laquelle, selon lui, les dayanim qui effectuent des conversions, sans suivre ce prérequis, l’acceptation de tous les commandements, sont désormais ipso facto, révoqués de leur fonction de dayanim . En fait, le rabbin Sherman déclare à maintes reprises dans sa décision que, « tous les décisionnaires » ont décrété que lorsqu’il n’y a pas de kabbalat mitzvot de la part du converti, la conversion ne doit pas prise en compte, même une fois la procédure accomplie.
Il cite à l’appui de sa position les opinions de rabbins tels que R. Moshe Feinstein , R. Hayim Ozer Grodzinsky, R. Moshe Sternbuch, R. Shlomo Zalman Auerbach, R. Avraham Issac Kook , R. Yitzhak Schmelkes et R. Ovadia Yossef .
Plus loin dand la décision judiciaire, il cite à plusieurs reprises la décision des rabbins Kanievsky, Auerbach, Shach et Elyashiv de 1984 qui stipule que puisque de nos jours nombre de candidats à la conversion ne comptent pas vraiment observer la Tora et les mitzvot une fois convertis, tous les officiers de l’état civil sont tenus “par la Halakha ” de vérifier que la conversion a bien été effectuée selon les règles de la Halakha (c-à-d. de s’assurer que les convertis observent complètement les commandements).
C’est uniquement ensuite de quoi les convertis peuvent obtenir l’autorisation de se marier. Or cette décision est en contradiction flagrante avec celle de rabbin Eliyahou Bakchi Doron et le Grand Rabbinat d’Israël de 1984 qui stipulait que tout certificat de conversion produit par des tribunaux rabbiniques ou les Tribunaux de Conversions Exceptionelles devait être accepté par tout Bureau d’état civil.
En d’autres termes, le rabbin Sherman et ses collègues, qui sont tous des dayanim attitrés par le Grand Rabbinat de l’État d’Israël soutiennent la décision de rabbins Haredi au détriment de celle du Grand Rabbinat.
Enfin, le 10 Ayar 5768 (15 mai 2008), un groupe de seize rabbins dont les rabbins Elyashiv, Steinman, Wazner et d’autres ont publié un “avis rabbinique” d’une page soutenant le rabbin Sherman et son Beit Din et déclarant “qu’il n’y avait pas de conversion valide sans la « kabbalat mitzvot » et que les convertis qui manquent à cette condition doivent être considérés comme des Gentils à tout point de vue. Il est un dénominateur commun chez tous les rabbins cités dans la décision du rabbin Sherman : à part le rabbin Kook – qui fut du reste souvent très strict dans ses jugements – ils sont tous des rabbins Haredi qui pour la plupart s’opposent à la modernité, au Sionisme et à l’État d’Israël. En fait, leur conception radicale de la kabbalat mitzvot à deux origines :
a) Comme les professeurs Sagi et Zohar l’ont démontré de manière probante , le rabbin Yitshak Schmelkes de Lvov (Ukraine) rédigea un responsum totalement inhabituel en 1876. Il décréta au sujet des femmes non-juives se convertissant en vue d’un mariage avec des Juifs non-pratiquants : « une personne qui se convertit et accepte formellement le joug des mitzvot mais dans son cœur ne compte pas les observer – ce que Dieu requiert, c’est le cœur – n’est pas un converti » (Responsa Beit Yitshak, II, 100:9). En d’autres termes, une personne qui veut se convertir doit déclarer qu’elle observera toutes les mitzvot (ce qui appel discussion – voir ci-dessous) et elle doit avoir dans son cœur la ferme intention de s’y tenir.
On n’avait jamais vu telle manière d’aborder les choses au cours de 1800 ans de discussion halakhique sur la conversion. Le rabbin Schmelkes n’était pas sans ignorer que sa décision était en contradiction avec le principe halakhique connu qui dit que “devarim chè-ba-lèv einam devarim” (« des paroles qui sont dans le fort intérieur, ne sont pas au sens propre des paroles » : les sentiments n’ont pas valeur formelle). Un texte d’époque michnique indique également clairement qu’on ne prend pas en compte juridiquement la kavana (l’intention) supposée d’une personne qui aurait prêté serment (mais le serment lui-même). Le contexte de ce passage est le suivant : Moïse déclare que les enfants d’Israël doivent pratiquer les mitzvot du moment qu’ils ont juré de le faire, même si dans leurs cœurs ils pouvaient ne pas avoir l’intention réelle d’observer les mitzvot. De fait, le rabbin Hayim Ozer Grodinsky déclara que la réponse du rabbin Schmelkes produite sur la question qui lui fut posée “n’est assorti d’aucune preuve”, même s’il soutient pour sa part le point de vue strict adopté par le rabbin Schmelkes, mais sur la base d’un raisonnement logique.
b) La deuxième origine du point de vue Haredi est un passage de Bekhorot 30b, cité par rabbin Schmelkes et que nombre de rabbins Haredi mentionnèrent ci-dessus :
Les Sages disent : … Un Gentil qui déclare accepter les commandements de la Tora sauf l’un d’entre eux, ne doit pas être accepté. Rabbi Yossi ben Yehouda précise : Même s’il ne refuse qu’un simple détail prescrit par les Sages (Bekhorot 30b).
De nombreux rabbins contemporains en ont déduit que la Tanna Kamma (le premier Sage anonyme du texte cité) considérait qu’un converti qui accepte 612 mitzvot sur les 613 ne doit pas être accepté et que pour R. Yossi bar Yehouda, il en va ainsi même s’il accepte toutes les mitzvot de la Bible, sauf une simple interpretation des Sages ! Mais une interpretation plus plausible suggérée par les rabbins Hayim Ozer Grodzinski et Ben Zion Meir Hai Ouziel interprète ce texte comme suit : si le candidat declare : « J’accepte la Tora dans sa globalité, mais je pose une condition », à savoir qu’une certaine mitzva ne s’appliquerait pas à lui, et qu’il conserverait le droit de ne pas la respecter, alors on ne l’accepte pas. En tout état de cause, tous les principaux codes médiévaux de la loi juive (tels ceux de Maïmonide , le Tour et le Choulhan Aroukh) ont ignoré ce passage ! Il fut remis au goût du jour par les rabbins du XIX-XXe siècles décidés à refouler la plupart des candidats à la conversion. Ainsi par exemple, le rabbin Kook rédigea un célèbre responsum en 1928 soutenant la décision d’un Beit Din en Argentine qui interdisait toute conversion et imposait à toute personne voulant se convertir d’aller en Israël pour le faire (une idée qui fut une aberration). Après avoir cité ce passage du traité Bekhorot ci-dessus, le rabbin Kook écrit entre parenthèses :
À vrai dire, il est surprenant que les décisionnaires aient entièrement omis cette partie de la halakha . En tous cas, “la michna ne change pas” et personne n’a exprimé de désaccord, du moins au propos du tanna kamma, à savoir que si un candidat à la conversion refuse un des commandements de la Tora, on ne l’accepte pas comme converti (Daât Cohen , n° 154).
De même, le rabbin Moshe Feinstein déclare à maintes reprises dans ses responsa qu’une personne désireuse de se convertir doit accepter toutes les mitzvot :
… Un converti qui n’a pas accepté toutes les mitzvot… il est clair qu’il n’est aucunement converti, même après sa conversion formelle (Iguerot Moshe, Yore Dea, I, n° 157).
… et sans acceptation des mitzvot, même d’un détail, voici qu’il est écrit dans Bekhorot 30b que nous ne l’acceptons pas… mais je ne vous ferai aucun reproche puisque nombre de rabbins à New-York acceptent ce genre de convertis, et donc je ne peux rien dire sur cet interdit, mais cela me mets mal à l’aise… (ibid., n° 159).
…au sujet de la conversion faite par les rabbins conservative , qui n’inclut pas comme il se doit l’acceptation des mitzvot… et dans la mesure où cellec-ci est une condition sine qua none de la conversion, et même s’il acceptait toutes les lois de la Torah sauf une, ce serait rédhibitoire comme il est écrit dans Bekhorot 30b (ibid., n° 160).
Nous constatons donc que le point de vue Haredi des temps modernes est basé sur la toute nouvelle approche initiée par le rabbin Yitshak Schmelkes et sur une interprétation rigoriste du passage du traité Bekhorot, qui n’avait pourtant jamais servi de référence halakhique au cours la période médiévale. C’est une houmra (mesure de sévérité) dont le but est de refouler la plupart des candidats à la conversion. La position normative se trouve plutôt dans un autre passage plus connu du Talmud :
בבלי יבמות מז ע"א תנו רבנן : גר שבא להתגייר בזמן הזה, אומרים לו : מה ראית שבאת להתגייר ? אי אתה יודע שישראל בזמן הזה דוויים, דחופים, סחופים ומטורפין, ויסורין באין עליהם ? אם אומר : יודע אני ואיני כדאי, מקבלין אותו מיד. ומודיעין אותו מקצת מצות קלות ומקצת מצות חמורות, ומודיעין אותו עון לקט שכחה ופאה ומעשר עני. ומודיעין אותו ענשן של מצות, אומרים לו : הוי יודע, שעד שלא באת למדה זו, אכלת חלב אי אתה ענוש כרת, חללת שבת אי אתה ענוש סקילה, ועכשיו, אכלת חלב ענוש כרת, חללת שבת ענוש סקילה. וכשם שמודיעין אותו ענשן של מצות, כך מודיעין אותו מתן שכרן, אומרים לו : הוי יודע, שהעולם הבא אינו עשוי אלא לצדיקים, וישראל בזמן הזה - אינם יכולים לקבל [ע"ב] לא רוב טובה ולא רוב פורענות. ואין מרבין עליו, ואין מדקדקין עליו. קיבל, מלין אותו מיד. נשתיירו בו ציצין המעכבין את המילה, חוזרים ומלין אותו שניה. נתרפא, מטבילין אותו מיד ; ושני ת"ח עומדים על גביו, ומודיעין אותו מקצת מצות קלות ומקצת מצות חמורות ; טבל ועלה - הרי הוא כישראל לכל דבריו. אשה, נשים מושיבות אותה במים עד צוארה, ושני ת"ח עומדים לה מבחוץ, ומודיעין אותה מקצת מצות קלות ומקצת מצות חמורות.
Nos rabbins enseignent : Si à l’heure actuelle une personne souhaite devenir prosélyte, il lui sera demandé : « Qu’est-ce qui te prend de vouloir te convertir ? Ignores-tu donc qu’en ces temps Israël est brisé (par les persécutions), opprimé, méprisé, en proie à de nombreuses afflictions ? » S’il répond : « Je le sais et sais que je ne mérite pas l’honneur (que je sollicite) », alors on l’accepte immédiatement. On lui fait connaître quelques-uns des commandements mineurs et de quelques-uns des commandements majeurs. On lui fait connaître le manquement aux devoirs de la gerbe glanée, tombée ou oubliée, et celui du coin des champs (à disposition des indigents). Il est ensuite informé de la punition qu’entraîne la transgression des commandements, en lui signifiant les choses ainsi : “Sache qu’avant d’être dans cette nouvelle situation, si tu mangeais de la graisse animale interdite tu n’étais pas passible du karèt (le retranchement, punition divine), si tu profanais le Chabbat, tu n’étais pas passible de lapidation ; mais à partir de maintenant, si tu agis ainsi telle sera la punition que tu encours. Et de même qu’il est informé du châtiment rattaché à la transgression des commandements, de même est-il informé de la récompense attribuée pour leur accomplissement. Il lui est dit : « Sache que le monde à venir est fait seulement pour les justes (confirmés) et qu’Israël, à l’heure actuelle, n’est en mesure de recevoir ni une grande béatitude (pour ses mérites) ni une grande désolation (pour ses fautes). » On ne doit pas trop le charger ni se montrer trop pointilleux à son égard. S’il consent, il est circoncis sur le champ. … Dès son rétablissement, on l’immerge (dans un mikvé , bain rituel). Deux hommes instruits se tiennent alors auprès de lui et lui font encore part de quelques commandements mineurs et quelques autres majeurs. Lorsqu’il se redresse de son immersion, il est reconnu comme israélite pour tout ce qui s’y rattache. Dans le cas d’une femme prosélyte, des femmes l’a font assoir dans l’eau à hauteur du cou, tandis que deux hommes compétents se tiennent au-dehors et lui font part de quelques commandements mineurs et quelques autres majeurs... (Yevamot 47a-b).
Cette baraïta du IIe siècle, voire de date antérieure, fut citée ou paraphrasée par Maïmonide (Issouré Bia 14:1-6), le Tour (Yoré Dea 268) et le Choulhan Aroukh (Yoré Dea 268:2) et les règles de procédure ont été analysés à tour de rôle par plusieurs autorités en la matière. La locution clé de ce passge est « im kibel : S’il consent,... ».
Ce consentement ne s’applique clairement pas à toutes les mitzvot comme le prétendent les rabbins Haredi de nos jours, car selon la situation décrite, le candidat n’est même pas au courant de la plupart des mitzvot. À trois reprises, il est question d’instruire l’homme ou la femme, de quelques commandements mineurs et d’autres majeurs. Le candidat à la conversion ne peut donc accepter ce qu’il n’a pas même encore appris ! Alors, que signifie au juste son consentement ? Selon Nahmanide , il accepte devant le Beit Din, d’être circoncis et de faire son immersion. Rabbin Meir Posner en donna une explication similaire.
Quant au rabbin Ben Zion Meir Hai Ouziel (1880-1953) qui fut le premier Grand Rabbin séfarade de l’État d’Israël, il interprète ce passage comme suit :
Il est clair d’après ce texte (idem) que l’on n’exige pas qu’il observe les mitsvot et il n’est également pas nécessaire que le Beit Din sache s’il les observera, car sinon aucune personne désireuse de se convertir ne serait acceptée en Israël. En effet, qui peut se porter garant que ce Gentil sera fidèle de toutes les mitzvot de la Tora ! Plutôt, ils l’instruisent au sujet de certaines mitzvot afin que s’il le décide, il ait la possibilité de se rétracter, de sorte qu’il ne puisse dire plus tard : « Si j’avais su, je ne me serais jamais converti. » Et ceci doit être fait avant la conversion. Mais après la conversion, s’il n’a pas été informé, il n’est pas indispensable de le faire (cf. Chakh sur Yoré Déa, ss-par. 3). … D’après toutes ces informations, la Tora nous montre qu’il est permis et que c’est une mitzva d’accepter les personnes voulant se convertir même si nous savons qu’elles n’observeront pas toutes les mitzvot mais parce qu’au bout du compte [on est en droit de supposer que] elles les observeront. Nous avons en tout cas pour précepte de de leur donner ce genre d’opportunité, et si elles décident de ne pas observer les mitzvot, ce n’est pas nous qui en porteraient la responsabilité.
Une approche similaire fut défendue par le rabbin Mochè Ha-cohen de Djerba, qui fit son aliya et servit comme dayan à Tibériade (1900-1966). Il lui fut demandé si son Beit Din accepterait de convertir un footballeur professionnel qui conduirait assurément pendant Chabbat pour se rendre à ses matchs, et de ce fait transgresserait les commandements bibliques. Il donna l’explication suivante :
La Kabbalat mitzvot ne veut pas dire qu’il lui est demandé d’accepter toutes les mitzvot pour les mettre en pratique, mais d’accepter toutes les mitzvot de la Tora de sorte que s’’il pêche, il assume la responsabilité d’être puni par les châtiments qu’il mérite. (Il cite ensuite la baraïta de Yevamot). Ainsi il ne nous importe pas de savoir si au moment où il accepte les mitzvot, il a décidé de transgresser une mitzva en particulier et d’en subir le châtiment. Ceci n’est pas considéré comme un manquement dans la kabbalat mitzvot.
En somme, ces deux rabbins séfarades éminents disent que la kabbalat mitzvot évoquée dans le traité Yevamot signifie assumer les recompenses et châtiments, et non pas stricto sensu accepter de pratiquer toute mitzva puisqu’il ne leur aura même pas été enseigné la plupart des mitzvot.
D’ailleurs le Talmud s’interroge lui-même (en Yevamot 47b directement après la baraïta citée) : Pourquoi essaie-t-on de le dissuader et pourquoi lui enseigne-t-on des mitzvot mineures et d’autres secondaires ? La réponse explicite est : « afin que, s’il désire faire marche arrière, il le puisse. »
Ceci a également été souligné par le rabbin Mochè de Coucy (d. 1236) dans son Sefer Mitzvot Gadol : « Pour quelles raisons l’informe-t-on des châtiments lies au péché ? Pour que plus tard, il ne puisse arguer : “Si j’avais su, je ne me serais pas converti”. »
Trois autres rabbins , le rabbin Meir Posner (d. 1807), le rabbin Raphaël Ben Chimon (grand rabbin du Caire, d. 1929) et le rabbin A. I. Kook lui-même (Daât Cohen , n° 153, dans un responsum contredisant celui énoncé ci-dessus !) disent l’inverse de ce que le rabbin Yitshak Schmelkes cita plus haut. Ils nous disent que la kabbalat mitzvot dans Yevamot est une déclaration d’intention de conversion et qu’on ne doit pas enquêter sur les motivations profondes du candidat. D’autres rabbins orthodoxes éminents ont également adopté une approche très souple de la kabbalat mitzvot. Parmi eux, nous trouvons le rabbin Shlomo Kluger ; le rabbin Yossef Machach (1892-1974) ; le rabbin Isser Yehouda Unterman, grand rabbin d’Israël achkénaze . Enfin, d’autres rabbins orthodoxes contemporains ont donné d’autres définitions de la kabbalat mitzvot. Ainsi, le rabbin Eliezer Berkovitz explique en se basant sur le Kiddouchin 70a, que la kabbalat mitzvot se traduit par la reconnaissance religieuse du seul et vrai Dieu d’Israël et l’acceptation des commandements de circoncision et d’immersion dans le mikvé .
En définitive, toute conversion doit être conforme à celles effectuées par Hillel (cf. Chabbat 31a). À savoir : une initiation à ce que signifie être juif est délivrée. “Le reste” – et c’est l’aspect le plus important dans le fait d’être juif et probablement le plus illimité dans le temps – sont « les explications » qui suivent, exprimées dans la fameuse injonction : « Va et étudie (davantage). » Rabbin Marc Angel, Rabbin de la synagogue Hispano-Portuguaise de New-York, écrivit en 1983 :
En fait, il n’existe aucun fondement talmudique indiquant de manière irréfutable que l’acceptation de tous les commandements est obligatoire à la conversion. S’il semble acquis que le non-Juif est décidé à partager notre avenir, porter nos fardeaux, participer à la vie communautaire, on peut effectivement considérer sa conversion (p. 37-38).
Nous voyons donc que l’argumentaire du Rabbin Sherman et de ses confrères dayanim ne repose que sur un point : que « tous les décisionnaires » sont d’accord sur le fait que les candidats à la conversion doivent accepter toutes les mitzvot. C’est pourquoi, d’après eux, tout rabbin qui s’y oppose n’est pas habilité à juger et tout converti qui n’aurait pas accepté toutes les mitzvot n’est pas Juif. Et tel est en effet l’avis de la plupart des rabbins Haredi ashkénazes depuis 1876. Mais telle n’est pas la loi juive normative. La loi juive normative a suivi pendant 1800 ans la procédure indiquée dans le traité Yevamot stipulant qu’un candidat à la conversion doit accepter le système halakhique ainsi que ses implications en termes de responsabilité (récompenses et châtiments), et non toutes les mitzvot qu’il lui faudra du reste encore apprendre. Dire d’un rabbin qui prend une decision différente qu’il n’est pas apte à juger équivaut à estimer qu’une personne qui attend trois heures au lieu de six, entre la consommation de nourriture carnée et lactée, ne respecte pas la cacherout. Il faut admettre que divers principes halakhiques se basent sur des sources différentes ainsi que des décisionnaires différents, et ils sont tout autant valables.
Je souhaite de tout cœur que la Cour Suprême d’Israël annule ce jugement erroné et préjudiciable. Je souhaite de tout cœur que l’État d’Israël se mette à nommer des rabbins orthodoxes modernes et non-orthodoxes en tant que dayanim . Sinon arrivera un temps, dans un futur proche où le Grand Rabbinat sera supprimé car il se sera lui-même coupé du peuple Juif. En conclusion, j’appelle de mes vœux que l’État d’Israël déploie tous les les efforts nécessaires pour accueillir favorablement les convertis , car “un converti est plus apprécié par Dieu que les multitudes qui se tenaient au Mont Sinaï.” et “une personne qui vient se convertir, mérite qu’on lui tende la main afin de l’emmener sous les ailes de la Chekhina (présence divine)”.
David Golinkin
Jérusalem
27 Sivan 5768
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Considérations politiques :
(Ajout à l’article ci-dessus par Yeshaya dalsace)
Dans le problème qui nous concerne, le peuple juif se retrouve face à deux choix totalement incompatibles.
Soit il suit l’opinion de l’ultra-orthodoxie qui est par définition exclusive et lui laisse le pouvoir au sein du système du grand rabbinat. Dans un tel cas, on observera un détachement progressif vis-à-vis des instances religieuses encore plus fort que celui observé actuellement de la plupart des israéliens et des juifs dans le monde (l’immense majorité lui tourne déjà le dos). C’est donc un facteur favorisant fortement l’assimilation et la sécularisation et compromettant sérieusement l’avenir du peuple juif. Quasiment plus aucune conversion ne devient possible à l’heure où la demande augmente sans cesse.
Soit on sait renvoyer l’ultra-orthodoxie dans ses quartiers, refusant catégoriquement de laisser le judaïsme pris en otage par le fondamentalisme et l’on met en place une alternative viable. Il sera alors possible de régler les problèmes posés par la multiplication des mariages mixtes ou du statut des Olim issus de mariage mixte. Il sera surtout possible au peuple juif de rester lui-même et ne pas se transformer peu à peu en une secte intégriste ou redevable exclusivement de celle -ci.
Aux Etats Unis, c’est déjà le cas et l’intégrisme juif n’a aucun pouvoir particulier et ne gène personne. Mais ailleurs, en Israël notamment la situation est beaucoup plus délicate et politisée. Pourtant l’urgence de sortir de cette impasse se fait sentir chaque jour.
Cela n’est possible, que si la partie ouverte du judaïsme accepte de mener le combat pour garder les valeurs auxquelles elle reste attachée. Si par contre, on arrête de craindre la non-reconnaissance des ultras, qui viendra de toute façon, car on trouve toujours plus radical que soi, si on agit gratuitement, « lishma », pour l’amour de Dieu et de la Tora, dans le seul souci de l’avenir du peuple juif et du bien commun, on osera alors proposer des alternatives et ne pas se laisser prendre en otage par le fondamentalisme.
Actuellement, pour des raisons politiques et du fait de l’indifférence à ces questions de la plupart des juifs pour qui ces querelles ne représentent plus grand-chose, on peut observer une véritable dérive au sein du rabbinat israélien, tout comme dans certaines diasporas et une montée en puissance d’un radicalisme religieux. Radicalisme qui paradoxalement repose en grande partie sur le bon vouloir financier des plus modérés, qu’ils soient en Israël ou en diaspora.
On constate dans le cas Druckman le dérisoire jeu de l’arroseur arrosé. La plupart des rabbins orthodoxes modernes n’ont pas le courage ou la lucidité de savoir mettre un frein à ces débordements. Ils tremblent à l’idée que leurs propres conversions ne soient plus reconnues (ce qui est déjà plus ou moins le cas) par plus orthodoxes qu’eux. Ils pratiquent eux-mêmes la non-reconnaissance arbitraire vis-à-vis d’un judaïsme plus ouvert et plus modéré. L’exemple de ce qui est arrivé au rabbin Druckman montre que le système lui est revenu en boomerang dans la figure. Au jeu de la non-reconnaissance on finit toujours par trouver son maître.
Le mouvement Massorti refuse absolument ce jeu dangereux et cette course à la radicalité. Il reconnaît toute conversion dès lors qu’elle est pratiquée dans les règles techniques (circoncision et mikvé kasher ). Il refuse absolument de juger les gens et de distribuer des points, bons ou mauvais, au reste du monde juif, même s’il n’est pas toujours d’accord avec les uns et les autres. Il a comme souci que le judaïsme ne se transforme pas en secte radicale mais demeure la religion d’un peuple, dont l’histoire est compliquée et qui par définition reste composé de gens très différents, pratiquants et moins pratiquants, croyants et moins croyants, chacun restant pleinement respectable.
Au sein de l’Etat d’Israël, le mouvement Massorti souhaite que le rabbinat devienne ouvert aux différentes tendances du judaïsme qui existent de toute façon sur le terrain et de plus en plus. Il prône pour cela un judaïsme pluraliste et tolérant, un judaïsme de dialogue et non de rejet. Dans le cas, où une telle réalisation s’avérerait impossible, il n’existera pas d’alternative sinon celle de démanteler le rabbinat officiel et de séparer la religion de l’Etat. La politique radicale et sans concession du monde Haredi et sa volonté de gérer le judaïsme des autres à tout prix, à l’aune de sa vision intégriste, risquent fort de mener la société israélienne face à des choix radicaux. Il en est de même dans le domaine de l’armée que les haredim refusent de faire ; du financement abusif des yeshivot qui grève profondément l’économie israélienne au détriment des couches les plus défavorisées.
En France, le problème se pose quasiment dans les mêmes termes. À la différence que le rabbinat n’a strictement aucun pouvoir officiel et ne représente qu’une association à laquelle on est libre d’adhérer ou non, qu’on est libre de financer ou pas. Cependant des quantités de juifs ont besoin de solutions, notamment dans le domaine de la conversion et de l’éducation, mais pas seulement. La plupart des juifs pensent qu’il n’existe pas d’alternative, qu’ils sont de toute façon l’otage du rabbinat. C’est totalement faux. Il existe différentes alternatives, et là où il n’y en a pas, il faut les créer, le mouvement Massorti étant une d’elles. Il ne dépend que de la masse des juifs indifférents et passifs de se mobiliser pour sauver le judaïsme. C’est à eux de faire entendre leur voix avant qu’il ne soit trop tard. C’est à eux d’avoir le courage de dire non et celui de proposer et de favoriser les alternatives.
Face à des gens sans concession, il ne faut pas avoir peur d’être soi-même sans concession, c’est-à-dire de défendre avec fermeté les valeurs d’ouverture auxquelles on reste attaché. Sans cela, aucun avenir n’est possible. Le monde ultra orthodoxe peut continuer à exister, il ne dérange personne et mérite le respect, mais il ne peut prétendre représenter tout le judaïsme et vouloir gérer l’avenir d’un peuple aussi pluriel en lui proposant des solutions caricaturales. Il peut ne pas reconnaître les conversions des autres rabbins , c’est son droit le plus strict, mais cela n’a aucune importance. Celui qui voudra aller vivre parmi eux et aurait un problème de reconnaissance de sa judéité se soumettra alors à leurs règles. Mais très rares sont les gens qui ont envie de faire ce choix. En attendant, l’immense majorité des juifs ne veut pas vivre dans un ghetto et mérite un autre discours et d’autres rabbins . Il y va de notre avenir.
Considérations morales :
La Tora insiste à plusieurs reprises sur le respect de l’étranger et du converti. Le nom respect de celui-ci est considéré comme une faute particulièrement grave.
Que penser d’un rabbin qui trouve le besoin d’aller juger de la sincérité d’une femme vivant en Israël et ayant fondé un foyer juif ? Quel manque d’humanité et de psychologie élémentaire que d’aller dire à quelqu’un : tout ce que tu as fait comme efforts et comme chemin ne vaut rien. Tu n’es rien, ton rabbin n’est rien, ton judaïsme n’est rien… Que penser de rabbins assez cruels et pathologiquement formalistes pour refuser de regarder la personne humaine en face d’eux et accepter de pratiquer ce qui mérite d’être qualifié de meurtre symbolique ? Car nier l’identité et la démarche sincère d’une personne, c’est la tuer psychiquement, elle et son entourage. Il y a là la marque d’une totale indifférence à la personne, d’une négligence extrême.
Qu’un rabbin exprime clairement ses exigences avant la conversion est tout à fait défendable, qu’il piétine et écrase psychiquement un individu après coup est inadmissible. Cela relève d’une vision totalement manichéenne et cruelle de la religion. La loi avant l’humain, la forme avant le fond. C’est une déviance très profonde du judaïsme et un très net recul vis-à-vis de l’esprit des prophètes.
La position haredi en la matière n’est pas seulement grave du point de vue de l’avenir du peuple juif, elle est grave pour ce qu’elle donne à penser du judaïsme. Un judaïsme dénué d’une moralité humaniste minimale est vite susceptible de devenir une superstition qui n’est pas sans rappeler le culte du Baal exigeant des sacrifices honteux et le piétinement constant de la personne humaine par peur de la divinité cruelle…
L’humiliation de candidats à la conversion et de personnes déjà converties dans le cas ici est devenue monnaie courante dans certains milieux juifs et par certains rabbins ayant oublié tout sens de la mesure. Le manque total de compréhension vis-à-vis de la situation dans laquelle vivent les personnes, le manque d’écoute et de miséricorde minimale, au profit du seul din, de la seule rigueur, montre à quel point on peut déformer le judaïsme et en faire à terme une idéologie radicale et mortifère.
Ce n’est donc pas seulement au nom du principe de réalité, mais sur une base de respect de la morale juive élémentaire qu’il faut s’élever contre la pratique actuelle du rabbinat israélien.
On aurait attendu une levée de boucliers et un rappel à l’ordre de la part des "grands de la Tora", se dressant comme un seul homme pour laver la honte faite à toutes ces personnes et particulièrement à "Sarah" d’Ashdod. Au lieu de cela on constate une claire indifférence. Au nom de la Loi on rend la Loi repoussante. Hilloul hashem indescriptible !
Finissons par rappeler quelques principes élémentaires par trop négligés dans les cas qui nous préoccupent :
La Tora donne un commandement spécifique d’aimer l’étranger, le verset dit (Deu. 10, 19) : « Et vous aimerez l’étranger, car vous étiez étranger en pays d’Egypte ».
Le Talmud nous invite à tenir compte de ses difficultés d’adaptation, dans un monde qui peut lui paraître hostile (Ketoubot 28, b) : « l’adaptation à un nouvel endroit est difficile pour l’homme ».
Le livre Sefer ha’hinoukh, (429) — après avoir expliqué les règles et l’importance de d’aimer l’étranger, au point que les Sages ont fait remarquer que la Torah place l’amour de l’étranger au même rang que l’amour de Dieu — écrit : « Celui qui transgresse cette mitsva en offensant un prosélyte, en négligeant de lui porter aide en cas de danger, ou de protéger ses intérêts, s’il lui manque de respect sous prétexte qu’il est un étranger, et fautif. Combien est grave sa faute. Il suffit pour s’en rendre compte de se souvenir combien de fois la Tora insiste sur nos devoirs envers les étrangers ! Nous devons au contraire nous inspirer de cette précieuse mitsva pour avoir de la compassion pour tout être humain qui ne se trouve pas dans son pays natal. Ne changeons pas de chemin lorsqu’il se trouve seul à côté de nous, loin de toute personne secourable. La Tora ne nous invite-t-elle pas à avoir pitié de tous ceux qui ont besoin d’aide ? En nous montrant plein de sollicitude, on méritera la miséricorde divine.
La Torah souligne en nous exhortant à aimer les étrangers, que nous étions nous aussi étrangers en Égypte. Elle nous rappelle ainsi quelles étaient nos souffrances, quelles humiliations nous devions subir sur la terre étrangère, jusqu’au jour où l’Éternel dans Sa miséricorde nous en délivra. Ainsi notre tendresse s’éveillera pour tous les hommes dans le pénible de leur propre vie ».
Le Talmud (meg. 13a) affirme que toute personne ayant renoncé au paganisme mérite le qualificatif de juif.
Le midrash (tanhuma lekh lekha 6) précise que le converti est spécialement cher, car Israël sans la peur des sons et des éclairs au mont Sinaï n’aurait pas accepté la Tora, alors que le converti vient de son plein gré dans la foi monothéiste et accepte la royauté divine. Quoi de plus cher ?
אמר ריש לקיש חביב הוא הגר שנתגייר, מישראל בעמידתן על הר סיני, למה לפי שאילולי שראו קולות וברקים וההרים רועשים וקול שופרות, לא היו מקבלים את התורה, וזה שלא ראה אחד מהם, בא והשלים עצמו להקב"ה, וקיבל עליו מלכות שמים, יש לך חביב מזה.
« Celui qui prend les gens cruels en pitié, finira par être cruel envers ceux qui méritent la compassion » (Midrash Yalkout sur le livre de Samuel 1).
Enfin Pirké avot nous enseignent que " Là ou il n’y a pas d’homme, efforce toi d’en être un..."
Yeshaya Dalsace
Notes et Bibliographie
Le rav Kook comme décisionnaire, Mikhael Zvi Nehorai, Tarbitz 59 (5750), pp. 481-505.
I) Articles sur la crise actuelle
Yair Ettinger, Ha’aretz, May 4, 2008
Neta Sela, Ynet, May 6, 2008
M”K Prof. Menahem Ben-Sasson, Ha’aretz, May 9, 2008
Kobi Nahshoni, Ynet, May 15, 2008
Neta Sela, Ynet, May 26, 2008
Rivkah Luvitch, Ynet English, May 27, 2008
Neta Sela, Ynet, May 28, 2008
Rabbi Yuval Sherlo, Ynet, May 28, 2008
Yair Sheleg, Ha’aretz English, May 28, 2008
Rabbi Dov Edelstein, Ha’aretz, May 29, 2008
Jonathan Rosenblum, The Jerusalem Post Up Front magazine, May 30, 2008, p. 8
Matthew Wagner, The Jerusalem Post, June 6, 2008, p. 5
Kobi Nahshoni, Ynet, June 11, 2008
Matthew Wagner, The Jerusalem Post, June 13, 2008, p. 8
Matthew Wagner, The Jerusalem Post, June 20, 2008, p. 4
Evelyn Gordon, The Jerusalem Post Up Front magazine, June 20, 2008, p. 9
II) Sur la conversion
Rabbi Marc Angel, “A Fresh Look at Conversion”, Midstream 29/8 (October 1983), pp. 35-38
Rabbi Marc Angel, Choosing to Be Jewish : The Orthodox Road to Conversion, Hoboken, 2005
Rabbi Eliezer Berkovits, Not in Heaven : The Nature and Function of Halakhah, New York, 1983, pp. 106-112
Shaye J. D. Cohen , The Beginnings of Jewishness, Berkeley, Los Angeles, London, 1999, Chapter 7
Eretz Aheret, No. 17 (July-August 2003) (a symposium)
Rabbi Tuvia Friedman, “Teshuvah B’inyan Giyur Kehalakhah”, Responsa of the Vaad Halakhah of the Rabbinical Assembly of Israel 3 (5748-5749), pp. 59-68 = David Golinkin, ed., Be’er Tuvia, Jerusalem, 1991, pp. 31-40 = www.responsafortoday.com under Va’ad Halakhah, Volume 3
Rabbi David Golinkin, “Conflicting Approaches to Conversion in the United States in the Twentieth Century”, Conservative Judaism 54/1 (Fall 2001), pp. 81-95
Rabbi David Golinkin, “On Conversion, Intermarriage and ‘Who is a Jew ?’ ”, Insight Israel : The View from Schechter , Jerusalem, 2003, pp. 80-84 = www.schechter.edu, Insight Israel, February 2001
Rabbi David Golinkin, “The Appointment of Judges, Their Attributes … in Jewish Law”, Jewish Law Watch, No. 7 (July 2003) (Hebrew and English = www.responsafortoday.com
Rabbis Walter Jacob and Moshe Zemer, Conversion to Judaism in Jewish Law : Essays and Responsa , Tel Aviv and Pittsburgh, 1994
Rabbi Jeremy Kalmanofsky, “Spiritual Citizenship : Reflections on Hilkhot Giyur”, Conservative Judaism 60/1-2 (Fall-Winter 2007-2008), pp. 26-61, esp. pp. 34-38
Rabbi David and Dr. Seth Kunin, “Proselytes a Scab or a Blessing ? Rabbinic Attitudes to Converts”, The Journal of Progressive Judaism 5 (1995), pp. 96-112
Rabbi Maurice Lamm, Becoming a Jew, New York, 1991, esp. pp. 209-212
Rabbi Steven Saltzman, “May a Conversion Obtained Through Deceit Be Annulled ?” (including reactions), in David Fine, ed., Responsa 1980-1990, New York, 2005, pp. 442-464
Rabbis Avraham Sherman, Hagai Eiserer and Avraham Sheinfeld, Psak Din [Regarding the Annulment of Conversions], 4 Adar I 5768, February 10, 2008, 53 pp., www.nevo.co.il
RCA Press Release – Rabbinical Council of America Reacts to Ruling of Israeli Rabbinical Appeals Court, May 6, 2008, www.rabbis.org
Adv. Susan Weiss et al., Petition to the Supreme Court of Israel, June 5, 2008, 25 pp. ; English summary, May 28, 2008 at cwjisrael.blogspot.com ; news story : Dan Izenberg, The Jerusalem Post, June 6, 2008, p. 5
Zvi Zohar, Eretz Aheret 17 (July-August 2003), pp. 38-43 (this is a synopsis of Zohar and Sagi)
Zvi Zohar and Avi Sagi, Giyur V’zehut Yehudit, Jerusalem, 1995
Un film sur le sujet
Ce film met en scène le problème. Il cherche à faire réfléchir mais n’est pas un documentaire. Il exprime surtout la colère contre le rabbinat israélien. Il est mis en scène par un metteur en scène modern orthodoxe .
Extrait du film et débat. (en hébreu)





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